Auberges, Hôtels et Cabarets de Ducey

Avant la création de l’actuelle route départementale 976 vers les années 1840, le bourg de Ducey s’organisait de part et d’autre de l’axe routier Paris-Brest, dont le prolongement, à l’est est la rue de la Garenne appelée autrefois « chemin de Saint-Hilaire » et à l’ouest le quartier du Pavement en Poilley, situé à proximité du vieux pont. 

Depuis des siècles, la ville profitait du passage des pèlerins qui traversaient le bourg pour se rendre au Mont Saint-Michel. En effet, Ducey se situait sur le chemin de Chartres, qui drainait dans l’ouest de la France, des pèlerins venant de toute l’Europe du Nord et de l’Est. Le pont sur la Sélune en bois fut remplacé par l’actuel en pierre dès 1613. Il était le seul accès permettant la traversée de la Sélune. Nous ignorons s’il existait un droit de passage pour le miquelot cependant les commerces avant le pont vont se développer et profiter du flux continu des pèlerins, donnant ainsi à Ducey, l’image d’un bourg très commerçant.

Lors de sa visite à Ducey, Charles de Gerville, auteur du « Voyage archéologique dans la Manche »,  note le 2 mai 1820 : « Le bourg de Ducey parait très commerçant ». L’Annuaire de la Manche des années 1830-1831 évoque Ducey comme « un gros bourg commerçant à trois lieues d’Avranches ».
 En dehors des professions liées à la fabrication du textile, la profession la mieux représentée à Ducey est celle lié à l’hôtellerie.


Extrait du film "l'Auberge rouge" de Claude Autant-Lara, 1951.

Auberges, cabarets, hôtellerie de Ducey

 Diverses enseignes vont fleurir dans la ville afin de répondre au nombre croissant des voyageurs. Avant le Révolution, il nous est difficile de connaître les noms des propriétaires des auberges car la profession n’est que très rarement  mentionnée dans les registres catholiques de la cité. Par contre, les registres d’état civils et les archives de la justice de paix, nous révèlent quelques noms de propriétaires à la fin du XVIIIème siècle comme :

–   Barthélemy Parterne PICHOT aubergiste cité le 14 novembre 1769, né au village de     la Rivière, fils de Jean PICHOT et Marie SACQUET,
–  François René BELLIARD CHARDIERE propriétaire de l’Auberge du Lion d’or,            décédé le 25 mai 1793 à l’âge de 44 ans,
–  Pierre JUIN DUCLOS,
–  la veuve Jeanne PICHOT dont l’établissement se situait en haut du bourg,
– René TESNIERE dit DES VALONS aubergiste de 60 ans décédé le 29 décembre 1794.

L’auberge vend le vivre et le gîte. Afin de reconnaître l’établissement proposant des chambres pour dormir, l’aubergiste a recours aux enseignes sur lesquelles sont représentés des symboles faciles à identifier comme la croix blanche, la couronne, la lune, le cheval blanc. Les établissements sont souvent petits, composés d’une seule pièce commune chauffée par une cheminée et des chambres simples sans grands mobiliers.

Des écuries se situent, la plupart du temps dans la cour.

Peu à peu, dès la fin du XVIIIème siècle, l’hôtel offrant un tout autre confort va se développer au siècle suivant et supplanter l’auberge.

Une des auberges ayant laissé le plus de traces dans l’histoire de la cité, est sans aucun doute, l’auberge du Lion d’Or qui détenait un des noms les plus utilisés de France. Pourquoi ce nom ? Tout simplement parce qu’«au Lit on dort » …Ce calembour est représenté par un lion doré facilement reconnaissable pour une population majoritairement analphabète.

L’auberge du Lion d’Or

Localisation Auberge du Lion d'Or.

Localisation Auberge du Lion d’Or.

L’Auberge du Lion d’Or se situe au XVIIIème siècle, au milieu de la Grande Rue, à l’emplacement de l’actuelle Mairie de la ville. Elle appartient à François René BELLIARD CHARDIERE né vers 1749.

 Son épouse Jeanne Marie LEHERICEY lui donnera 10 enfants :

–         René Jean BELLIARD né le 26 mai 1775
–         Marie BELLIARD baptisée le 6 mai 1776
–         Jeanne le 3 août 1777
–         François Louis le 10 septembre 1778
–         Sophie Perrine le 22 décembre 1779
–         Augustine Rose le 4 mars 1781décédée le 12 août 1811
–        Charles Jean Jacques le 10 juin 1782. Il aura pour parrain Charles Jean-Jacques  Sainte-Marie aubergiste et maître de poste à Avranches
–         Auguste César le 16 octobre 1783
–         Reine le 30 mars 1785
–         Thérèse Agathe le 15 juillet 1786 et décédée aussitôt
–         César Auguste le 18 mai 1789.

La famille BELLIARD CHARDIERE est une famille d’aubergistes et de maître de poste. D’ailleurs à cette époque, les relais de poste a souvent la fonction d’auberge. Le relais de poste est, en effet, le lieu où sont tenus prêts des chevaux frais pour les cavaliers. Des écuries sont nécessaires pour y loger des chevaux frais pour la poursuite de l’acheminement du courrier, et l’auberge offre le gîte et le couvert pour le personnel des Postes et les voyageurs.

L’auberge du Lion d’or était-elle le relais de poste de la cité ?

 Il est avéré que la famille BELLIARD CHARDIERE est liée à de nombreux maîtres de poste. Le frère de François René se prénommait Jean. Il était aubergiste à Ducey et il s’éteignit le 30 octobre  1763. C’est probablement à cette date que François René et son épouse, Jeanne Marie LEHERICEY, reprennent l’auberge du Lion d’or. L’auberge est avant tout un travail de couple.

Le 10 juin 1782, Jeanne lui donne un fils prénommé Charles Jean Jacques dont le parrain n’est autre que Charles Jean-Jacques SAINTE-MARIE, maître de poste aux chevaux et dont le relais de poste est situé Rue des Trois Rois à Avranches. Ce SAINT-MARIE avait épousé en 1772 Reine VOISIN, la fille de François VOISIN, maître de Poste au Vivier puis à Dol de Bretagne et de Madeleine BELLIARD, fille de René BELLIARD CHARDIERE et de Anne GREZEL  de DUCEY.

 Nous ignorons encore le lien qui unissait François René BELLIARD et le couple René BELLIARD et Anne GREZEL. Mais ce dernier avait eu deux autres fils propriétaires d’auberges : René BELLIARD CHARDIERE tenant l’auberge de la Croix Blanche à CENDRES (PONTORSON) et Pierre François BELLIARD sieur de la CHARDIERE, élevé à DUCEY, et reprenant l’Auberge de CENDRES à la mort de son frère aîné. Il deviendra également maître de poste.

 Même si les relations familiales sont importantes, l’Auberge du Lion d’Or n’a pas été un relais de poste pour plusieurs raisons :
–  il n’existait pas de route sur laquelle la poste aux chevaux circule dans le sud Manche en 1632. Voir L’état de la route de la Poste aux Chevaux en 1632″ par Melchior Tavernier, graveur du roi,
–   la ville de Ducey n’est pas citée dans le Livre de Poste pour l’an 1838, indiquant les postes aux chevaux et les relais des routes desservies en poste,
–   également dans l’État général des postes et relais de l’Empire français pour l’en 1807,
    – il n’est cité que trois villes ayant un maître de poste dans la Manche vers 1785 : Avranches, Sainte-Mère-Eglise et Valognes.


Sa description

 Le journal L’Avranchin publie le 25 juillet 1843, la vente de l’Auberge du Lion d’or avec une description du bâtiment qui semble être très imposant.

Au rez-de-chaussée se trouve une vaste cuisine, un corridor avec l’escalier menant aux appartements supérieurs et abritant un petit cabinet. Une grande salle se situe à l’Est de la cuisine et un porche maintenu par 4 poteaux avance sur la Grande Rue dans la continuité de ces deux dernières.

Au premier étage, se trouvent une chambre située au dessus de la cuisine et une autre appelée le billard, dont une partie était sur le porche et au dessus de la cuisine. A côté, se trouvent un cabinet, une autre chambre et un dernier cabinet sur salle et porche. Au deuxième étage, deux grandes chambres sont inhabitées et sans ouvertures sur la rue (masquées par le grenier sous porche). Le tout sous un vaste grenier.

Plan-Ducey-013ter

 Derrière le bâtiment, au nord, se trouvent une cave et une petite écurie. Au dessus, deux chambres et un cabinet nommé charbonnière. Au second étage, une grande chambre et un cabinet sous un vaste grenier. Il y a un passage de la cour (visible sur le plan) pour accéder à la Grande Rue. Tout au nord, se trouve une grande écurie avec grenier à foin dessus, une petite cour avec un puits et un petit jardin légumier avec les lieux d’aisance. Le tout comprend 8 ares.

Epilogue

 A la mort de René BELLIARD CHARDIERE propriétaire de l’Auberge du Lion d’or, décédé le 25 mai 1793 à l’âge de 44 ans, sa veuve Jeanne Marie LEHERICEY communément appelée dans le village « la veuve CHARDIERE », poursuit son commerce aide de son fils aîné René Jean BELLIARD et sa belle fille Marie Anne SOFSET.

Sa position en plein cœur de la rue commerçante intéresse le maire et ses conseillers dès le début du siècle. En 1808, la commune réquisitionne l’écurie du Lion d’Or

“appartenant aux héritiers du sieur Belliard Chardière” pour le “lieu et dépôt des bestiaux qui seront pris en charge par le garde champêtre”.

Le 12 mai 1821, la commune décide d’élever des halles neuves à l’emplacement de ces bâtiments :

“Vu que la commune n’a point de halles pour les merciers et que celle qui existe est une propriété particulière qui d’ailleurs est placée dans la partie principale de ce bourg et même sur la place du marché.

Considérant que l’intérêt public demande que la commune fasse l’acquisition.

Considérant qu’il est également intéressant qu’elle soit ôtée d’où elle est afin de rendre libre la place qu’elle occupe.

Considérant que le seul endroit où l’on puisse la replacer sans gêner la voie publique est l’emplacement qui se trouve vis-à-vis de l’auberge ayant pour enseigne le Lion d’Or au milieu du bourg de ce lieu.

Considérant que cet emplacement n’offre assez de place où réédifier cette halle autant que l’on acquerrait à la suite dudit emplacement vers midi une portion de terrain suffisante dans le jardin légumier de la dame veuve et héritière Belliard Chardière.

Demande à être autorisé à faire l’acquisition de :

1°) de la dite halle

2°) de la portion de terrain qui sera nécessaire avec ledit emplacement de la susdite halle

3°) enfin à employer au paiement de la partie des prix desdites acquisitions et reconstruction, la somme de 1 789, 87 c. restant disponible dans le budget de 1822”.

 On suppose que la veuve CHARDIERE n’accepte pas de vendre son établissement. Il faut attendre son décès survenu le 2 mai 1842 pour que l’idée soit reprise par le conseil municipal.
Le 6 août 1843, les archives municipales nous apprennent que “l’auberge du Lion d’Or bâtiment, cour et jardin au nord et dépendance situé au milieu du bourg de Ducey ayant une étendue superficielle de 10 ares, 48 centiares” va être en vente à l’audience des criées du tribunal civil d’Avranches le 18 suivant. La ville décide de se porter acquéreur afin d’y édifier une maison commune et de percer une rue “pour mettre son bourg en communication avec la route départementale n°21”, nouvelle voie reliant Paris à Brest et traversant depuis peu le parc du château. Un budget de 15 000 frs est voté 3 mois plus tard.

Mais la vente va être annulée et cinq ans plus tard, les registres municipaux ordonnent la démolition des bâtiments sur les frais des héritiers :

”Considérant que l’Hôtel du Lion d’Or est dans un état de dépassement tel que les portions de mur restant sont lézardées et surplombées de toute part de manière à crouler au premier instant.

Considérant qu’il y a urgence d’en ordonner la démolition afin d’éviter les accidents et les malheurs qui peuvent résulter de cet état de chose.

Article 1er : les bâtiments dits du Lion d’Or seront démolis et la démolition commencera dès demain avec un nombre suffisant d’ouvriers et sera poursuivie sans interruption par les soins de Mme veuve Belliard Chaudière née Sofret, l’une des héritières en rapport de feu son mari dudit hôtel, faute pour cette dame d’obtempérer à cette injonction, il y sera pourvu d’office et à ses frais sauf son recours.

Vus nos arrêtés du 27 janvier 1843, 18 avril 1845 et 25 janvier 1846, relatifs à l’état de ruine de plusieurs portions de l’hôtel du lion d’Or et au besoin pressant de la démolir pour éviter de graves accidents, arrêtés dûment notifiés à M. Irené Belliard Chaudière et le 3è à Mme Belliard Chaudière veuve de ce dernier.

Considérant que plusieurs pans de murs sont déjà tombés et que les autres portions sont lézardées et surplombent de manière à faire craindre pour les propriétés mobilières et immobilières du voisin et compromettent la sûreté et la sécurité publique et qu’il n’y a plus lieu d’attendre un seul jour pour faire opérer la démolition que jamais urgence de faire n’a été constatée… pourvue d’office à la démolition des dits bâtiments”.

Mais il va falloir attendre encore quelques années avant que les premières pierres de la mairie ne soient posées.

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Pour en savoir plus sur le maître de poste : http://fr.wikipedia.org/wiki/Ma%C3%AEtre_de_poste

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Un commentaire pour Auberges, Hôtels et Cabarets de Ducey

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