Les vicissitudes de la descendance de Gervais SAUVE

La famille SAUVE est une ancienne famille de Ducey dont le plus illustre de
ses membres fut Gervais SAUVE, le premier maire de notre commune et député de la Manche à l’Assemblée législative. 
Négociant, il eut 4 enfants : Aimée, Catherine, François et Michel qui mourut en bas âge. Son seul fils vivant, François épousa Marie Julienne MENARD originaire de Saint-Loup, le 11 avril 1803 à Saint-Quentin-sur-le-Homme. Elle lui donna sept enfants, dont un laissa bien des soucis à leur père.

Prêtres 

François SAUVE ou l’escroquerie en sacerdoce

François SAUVE est né le 20 octobre 1807 au domicile de ses parents François SAUVE et Marie MENARD, situé dans le bourg de Ducey. Nous ignorons tout de son enfance et de sa vocation personnelle ou influencée par la famille. Toujours est-il qu’on le retrouve diacre en 1832 puis ordonné prêtre le 15 juin de la même année par Pierre Dupont de Poursat (1808-1835) évêque de Coutances.

Il semble, dans un premier temps, officier autour de Ducey puisque le 28 septembre 1835, il inhume à Saint-Quentin-sur-le-Homme, Jean Louis André BOURNHONET, ancien curé maire de Précey, domicilié au Val-d’Oir.

Pierre DUPONT POURSAT

L’Evêque Pierre Dupont de Poursat

En 1839, François SAUVE quitte Ducey pour Caen afin de remplir les fonctions de vicaires dans deux paroisses aux alentours et ce, jusqu’en 1841, année au cours de laquelle on le retrouve du côté de Valognes où sa vocation va changer de cap. Il est accusé d’escroquerie au tribunal de la ville. Alors, il s’enfuit à Jersey, puis revient sur Mortagne, Briquebec, et enfin Laval.

Le retour de l’enfant terrible au Pays

De retour dans sa famille à Ducey en 1842, il est endetté et rédige le 3 septembre de l’année suivante, une lettre destinée au comte de Semallé, propriétaire du château de Ducey et personnage très influent, afin que ce dernier intervienne pour lui auprès de l’évêque. Laissons-le s’expliquer sur ses actes :

« Les bienfaits que votre âme sensible et généreuse se plait à répandre chaque jour attestant qu’elle est l’appui du faible, la consolation des affligés dans cette heure avancée, un infortuné prêtre que vous connaissez et duquel la famille ne vous est pas inconnu, prend la liberté d’implorer votre bienfaisance et vous supplie de daigner vous intéresser à lui et de venir à son secours dans la triste position où il se trouve par un de ces évènements qu’il est presque impossible à l’homme de prévoir muni d’une ex corporation et de bons certificats de mes supérieurs ecclésiastiques.

Il y a quatre ans, j’ai quitté Ducey pour me rendre à Caen où pendant deux ans, j’ai rempli avec autant de fidélité que d’honneur les fonctions de vicaires à deux paroisses différentes. J’ai malheureusement éprouvé une attaque de fièvre cérébrale ; par suite, je me suis négligé un peu facile à m’impressionner.

J’ai fais à la Trappe où je suis allé passer quelques jours, croyant y être plus tranquille que dans le monde. J’ai fait, dis-je, la connaissance d’un monsieur auquel les peines me rendaient beaucoup parce qu’il s’était présenté sous le nom du comte de  Fréjac, parent du sieur le vicomte d’Armauray. Il m’a d’abord recherché. Il a gagné ma confiance et comme alors, j’étais par suite de ma maladie, facile à impressionner, il n’a pas manqué d’en tirer part. Il m’a d’abord donné le goût des voyages, fait contracter quelques dettes que je payerai dès que je pourrai ; enfin, comme il connaissait mes opinions politiques qu’il semblait partager ; entre autres, il me fit un portrait si touchant de l’état de pénurie pleine et entière dans lequel se trouva Madame l’infortunée Duchesse de Barique. Me voyant attendri et répandre les larmes, il me proposa pour mon soulagement de me joindre à la noblesse pour une bonne œuvre. Là-dessus, il me fit signer en blanc quatre billets avec mots approuvés. Quel usage veut-il en faire, je l’ignore. Toujours est-il que pour l’instant, je m’occupe activement pour ne pas devenir victime d’un escroc.

Informés de tout cela, mes parents m’ont mandé de revenir à la maison où je suis bientôt depuis un an. Peu de jours après mon arrivée, j’ai cru devoir en informer qui va [l’évêque de Coutances Félix Marie Louis Jean ROBIOU de la TREHONNAIS]rappelant sans doute de mes opinions, fit la réponse qu’il avait perdu ses droits sur moi, lors de la retraire pastorale.

Monsieur le curé de Ducey eut la bonté de lui parler pour moi. Il lui parut fort disposé à me rendre service. De plus, il dit que si je voulais entrer momentanément dans une des trois maisons qu’il m’assignait aux premières bonnes notes qu’il recevrait sur mon compte, il me réintègrerait et il me permettrait de dire les vérités mêmes dès que fus infortuné que telle était sa volonté sur ma demande et celle de ma famille. Monsieur le curé a eu la bonté d’écrire pour moi et partout ayant reçu une réponse négative de suite, il s’empressa d’en informer sa grandeur (décorée par parenthèse depuis par la légion d’honneur).

Depuis l’heure, nous n’avons entendu de rien et c’est en vain qu’à trois reprises différentes, on lui a écrit. Il n’a pas daigné répondre pour le moment aussi bien que je l’aie jamais été et ne demandant pas mieux que de faire attester par le docteur Lebocey que ce qui m’est arrivé n’est que la suite de ma maladie.

Il y a un  mois, je me suis déterminé à rompre enfin le silence et comme ma cousine à moi, Madame Langlois partait pour Paris, j’ai profité de la circonstance pour en référer auprès de Monseigneur FORNARI [Raffaele FORNARI (1787-1854)]l’internonce apostolique [Il est un l’agent diplomatique du Saint-Siège, accrédité comme ambassadeur de ce dernier auprès des États], qui à Bruxelles, a daigné me recevoir avec ma bonté paternelle. Malheureusement, elle n’a pas parvenu à lui parler ce qui m’a contrarié d’autant plus que finalement, elle a remis ma lettre à une de ses amies en qui elle m’a dit avoir beaucoup de confiance. Quoiqu’il en soit, comme voilà plus d’un mois de cela et que je n’ai entendu de rien, je suis d’autan plus inquiet que dans ma supplique est inclus un certificat d’Evreux, constatant que je n’ai encore aucune censure et qu’en me rendant ma liberté, monseigneur m’a aussi donné celle de m’utiliser dans le premier diocèse dont le pasteur agréait mes services.

Depuis lors, je n’ai point exercé et si j’ai cessé de dire la vérité, ce n’a été que par un motif dépendant de ma volonté. Après avoir fait mon court exposé, de tout oui à Monseigneur, je suppliais sa grandeur de daigner de tracer la marche à suivre pour ne pas rester plus longtemps inactif et ainsi reposé du corps de la vigne et comme je n’ai de plus grand désir que celle de mettre d’abord ma conscience au repos puis célébrer ensuite, je suppliais son éminence d’avoir pitié de mes positions, de me donner en cette circonstance une preuve d’intérêt et de m’assigner un lieu où aller, prêt à tout faire. Je suis même disposer à aller à Saint-André-de-Laval à Rome si telle est la volonté de Monseigneur de FORNARI père. J’ai cependant espéré qu’il ne voudra pas m’envoyer si loin.

Maintenant, Monsieur le Comte, que vous connaissez ma position, serait-il possible que vous daignez aussi vous y intéresser en prévenant Monseigneur FORNARI en ma faveur et en lui mandant ce que vous pensez de moi et de ma famille ? Oserais-je espérer que pour Dieu et ma charité, vous veuillez me rendre ce service ? Cet acte de bienfaisance de votre part en portant la consolation dans le sein d’une famille désolée de mon malheur, augmentera le nombre de ceux que la reconnaissance porte chaque jour à bénir votre nom.

J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect, monsieur le comte, votre très humble et très obéissant serviteur ». A la fin de la lettre, il ajoute :

« Ma mère me charge de vous supplier en son nom de parler pour moi auprès de l’internonce et de faire tout ce qui dépendra de vous pour l’engager à se charger de me réintégrer ».

 Lettre-Francois-SAUVE1

 Maître Baron alors régisseur des biens du Comte de Semallé, s’empresse de s’informer auprès du curé de Ducey, le chanoine GOURNEL. Ce dernier prend connaissance de la lettre adressée au comte et s’empresse de répondre au Comte de Semallé,  le 16 décembre 1843 :

« La lettre de M. SAUVE renferme plusieurs fausses insinuations. Il voudrait faire penser que c’est à cause d’opinions politiques que Monseigneur l’Evêque de Coutances ne s’occupe pas de lui. Ses opinions, s’il est bien vrai qu’il puisse en avoir à lui, ne sont absolument pour rien dans la disgrâce. Le pauvre M. SAUVE n’a que trop mérité l’interdit qui pèse sur lui et depuis qu’il en a été frappé, il a encore aggravé ses torts.

L’année dernière, pour le soustraire aux poursuites de la justice qui l’impliquait dans une accusation d’escroquerie devant le tribunal de Valognes, il se sauva à Jersey et pendant les quelques mois qu’il y passa, il se conduisit fort mal. Des détails sur sa mauvaise conduite ont été donnés à M. l’Evêque et dont lesquels forts graves m’ont été signalés à moi-même par un prêtre de Jersey que j’avais prié de le surveiller et de l’aider de ses conseils.

Monseigneur l’Evêque ne consentira jamais à le réhabiliter à moins qu’il n’aille s’enfermer pour longtemps dans une maison de trappistes ; mais la difficulté est d’en trouver une qui veuille le recevoir.

Il a passé six mois à celle de Mortagne et quelques semaines à celle de Briquebec et à celle de Laval et pourtant il s’est tellement fait connaître qu’aucune ne veut le recevoir.

Après cela, je pense, Monsieur le Comte, vous n’auriez pas lieu de vous applaudir de vous être employé à lui être utile dans le sens qu’il le demande.

D’ailleurs, il n’a point de tête, point de jugement, ni même de bon sens. Il est vraiment à plaindre…»

Nous ignorons ce que devient François SAUVE dans les années qui vont suivre mais il semblerait qu’il soit resté à Ducey puisqu’un journal local fait paraître une annonce bien particulière le 28 Février 1847 dans laquelle on apprend que le prêtre François SAUVE vend à Avranches, des gravures au profit des pauvres avec la participation de sa sœur Emilie Marie Anne, veuve LECOURSONNAIS.

Le 26 novembre 1849, il est présent au remariage de sa sœur Emilie Marie Anne SAUVE. Elle avait perdu 5 ans auparavant son premier mari Adrien François LECOURSONNAIS, pharmacien. Veuve sans enfant, elle épouse en secondes noces le médecin Pierre Mathurin PERRIN de Saint-Aubin-du-Cormier.

Copie-de-Chateau2Le prêtre François SAUVE ne semble pas avoir retrouvé le bon chemin dans les années qui vont suivre. La correspondance de SEMALLE n’apporte pas de précision cependant il semblerait qu’il soit intervenu car le 3 février 1852, son père du même nom, remercie le comte d’avoir éloigné son fils aux Amériques :

« Comment vous témoigner reconnaissance (…) Je n’oublierai jamais le service que vous et Monsieur vôtre fils m’avaient rendu (…) maintenant que tout a réussi grâce à vôtre généreux intermédiaire (…), car la conduite de mon malheureux fils, me conduit à me féliciter de son éloignement. Dieu veuille que sur la terre étrangère, les dispositions changent et que le repenti entre dans son cœur. Je le souhaite plus que je ne l’espère, mon devoir, l’honneur de ma famille se dictaient sur la partie que j’ai été forcé de prendre.

M. le curé m’a fait part que vous avez fait des démarches pour entraver le retour de ce malheureux, outre qu’il est sous le coup des poursuites judiciaires dans la crainte de le … en France et recommencer la déplorable vie qu’il a menée depuis 10 ans. Je n’ai plus qu’à souhaiter qu’il reste en Amérique. Pour cela, il faudrait que l’autorité où il est, lui refusa un passeport de retour. Je ne puis espérer d’obtenir par moi-même cette triste faveur, qui pourtant, est à désirer.

Si vous avez, Monsieur le Comte, quelques moyens de m’être utile dans ce but, ne serait-ce point abuser de votre bonté que de vous prier de me prêter encore l’appui de votre recommandation auprès de l’autorité dans ces contrées lointaines (…).

Il faudrait être à ma place pour juger de la douleur que me cause cet enfant dont j’attendais le plus de satisfaction et qui les devenu le fléau de la famille. Ayez pitié d’un père désolé, et ne me refusez pas, je vous prie, les secours de cotre position sociale (…) »

Mais l’espoir est de courte durée. François SAUVE rentre en France.  Le 20 mai, la veille de l’Ascension, il est à Evreux puis se rend Caen. Il exige de l’argent auprès de sa famille et le 1er juin  1852, son père demande de l’aide à Semallé par l’intermédiaire de son régisseur :

 » M. SAUVE, père de l’abbé, me communique à l’instant une lettre qu’il a reçu ce matin de son fils. Elle lui annonce qu’il est rentré en France la veille de l’Ascension  qu’il est à Evreux et qu’il doit se trouver aujourd’hui à Caen où il espère recevoir des fonds pour passer la fin de sa carrière en Italie. Il ajoute que si la somme qu’il exige ne lui parvient pas à l’époque qu’il fixe, il se rendra à Ducey en dépit de la … et de son argent et bravera toutes les peines que sa mauvaise conduite a attiré sur lui. Vous pouvez, Monsieur le Comte, vous figurer la peine que ce pauvre père éprouve et vous ne l’exagérez point malgré les sacrifices qu’il pourrait encore faire pour ce malheureux ; il sait que ce sera tous les jours à recommencer et que, malgré ses sacrifices, il lui resterait encore l’inquiétude de voir cet enfant arrêté par ses anciens méfaits et d’autres qu’il pourra commettre.

Une telle angoisse est terrible, surtout pour un père qui tient au bonheur de la famille. De nouveau, il me charge de le recommander à votre bienveillance et de vous prier de l’aider à se débarrasser de ce malheureux individu. Dans notre entretien, il me demandait s’il ne serait pas possible de faire passer ce fils dans une colonie pénitentiaire en invoquant l’omnipotence du Président de la République et obtenir un arrêt qui prononcerait cette peine sans que la police soit appelée dans cette triste affaire. Vous connaissez la famille ? Vous savez qu’elle tient dans notre pays un rang assez distingué. Il serait très malheureux pour elle que la conduite de ce malheureux fut livrée à la publicité ainsi que les peines qui lui seraient infligées ».

 Epilogue

Chateau-innondations-2

Nous ignorons ce que devient François SAUVE. Les registres d’Etat civil n’enregistrent pas son décès. Son malheureux père va rencontrer encore d’autres tourments comme le suicide de sa fille aînée, Sophie Marie SAUVE (né le 7 février 1804) dont le corps est retrouvé dans la Sélune, au hameau de Lillemanière le 1eroctobre 1856. François SAUVE père, fait le partage de ses biens entre tous ses enfants et quitte Ducey pour aller vivre à Vezins. Sa maison de Ducey appartient désormais à son fils prêtre.

Le 16 octobre, Maître BARON écrit au comte à son sujet :

« C’est une famille qui va disparaître de notre pays ».

Le 4 avril 1862, François SAUVE père est retrouvé noyé accidentellement dans la Sélune, au lieu dit  « la Roche qui Boit »…

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