Cas de conscience des curés de Marcilly

Rumeur sur un décès

Condamné par l’Église et les autorités de justice, le suicide n’apparaît pas ou peu dans les actes de décès. Cependant, à Marcilly, en 1736, une rumeur a donné lieu à enquête dont le résultat a été consigné dans le registre paroissial.

Ma_Cu_Rumeur_de_suicide_poison

 « Devant nous Emmanuel Fortin […] seigneur de la Cocherie Conseiller du Roy lieutenant Civil et Criminel au bailliage de Mortain en présence de Nicolas Levesque Conseiller et […] du Roy et Pierre Gauquelin aussi conseiller et procureur du Roy audit bailliage le deuxième jour d’avril mil sept cent trente six avant midy s’est présenté discrète personne, Maître Thomas Le marchand, prestre curé de la paroisse de Marcilly dépendant de ce bailliage lequel nous a raconté qu’Andrée Languenillé originaire de la paroisse du Mesnil-Ozenne résidente depuis dix huit mois chez le seigneur de Marcilly en qualité de servante est décédée du jour d’hier premier de ce mois, d’une maladie d’un mois après avoir reçu les Saints Sacrements de pénitence, eucharistique, d’extrême onction, mais sur un bruit commun qui s’est répandu dans ladite paroisse de Marcilly que ladite Larguenilley avait pris du poison il y a un mois par désespoir, ce qui lui aurait causé sa maladie et ensuite la mort, ce qui cependant n’est pas vray et n’est point à la connaissance du Sieur curé. Ladite Languenillé étant morte dans son lit ensuite de ladite maladie et après avoir donné des marques d’une véritable chrestienne, Ledit Sieur curé n’a pas voulu l’inhumer sans autorité de justice pourquoy il nous a demandé permission de l’inhumer dans le Lieu Saint suivant la manière accoutumée ce qu’il fut signé.

Ma_Cu_Signature_Cure_Lemarchand_1736

Sur quoy faisant droit du consentement du procureur du Roy Nous avons permis audit curé d’inhumer le corps de ladite Languenillé selon la manière accoutumée dans le Lieu Saint à laquelle (fut mandement?)

Signé Fortin »

L’acte de décès complète cette enquête :

« Andrée Lengniley âgée de vingt cinq ans ou viron originaire de la paroisse du Mênil Ozenne demeurant chez le seigneur de Marcilly décédée d’avant hier après avoir reçu tous les saints sacrements ( précision rajoutée en interligne) a été inhumée dans le cimetière de ce lieu par permission de Messieurs les gens du Roy du bailliage de Mortain en forme et signée par moi curé soussigné le trois d’avril 1736 aux présences de Maîtres Michel Trechet vicaire , Louis Desbrousses, et Gilbert Fautrel prêtres, et de Noël Lengniley frère, et de Mathurin Le Guerinais oncle de ladite défunte qui ont signé »

Ma_Cu_Mort-de-Chatterton-peinture-de-Wallys

Pour l’Église  » la vie est un don sacré de Dieu dont seul Dieu peut en disposer. Saint Thomas d’Aquin, précisant ce dogme, interdit formellement le suicide pour trois raisons.

  • Il est un attentat contre nature et contre la charité, puisqu’il contredit l’inclinaison naturelle à vivre
  • Il est un attentat contre la société, car nous faisons partie d’une communauté
  • Il est un attentat contre Dieu, qui est propriétaire de notre vie.

Ceci a pour conséquence le refus de sépulture religieuse pour les suicidés.

Mais le rejet de l’acte de suicide va plus loin.

La religion condamne. La justice punit.

Suivant en cela la religion, la justice sera sévère en France pour les suicidants et les suicidés, et ceci jusqu’en 1791, date à laquelle le suicide disparaîtra des crimes et délits.

A partir du VIème siècle, les tribunaux font infliger aux suicidés comme une seconde mort. Chaque province avait, à cet égard, sa propre coutume. Telle pendait le suicidé par les pieds, telle autre le traînait sur une claie face contre terre. Ailleurs elle détruisait la pierre du seuil de sa maison car il n’était pas digne de passer dessus, ses descendants étaient déshérités au profit du seigneur, on le privait de sépulture et le jetait à la voirie pour que son âme ne pollue pas celle des autres défunts dans le cimetière.

"Extrait de " Prévention du suicide " de J-J Chavagnat, John Libbey Eurotext, 2006

Domicile du marié

Pour les curés, il n’est pas autorisé de marier validement deux personnes passant par sa paroisse. Il doit avoir la dispense de domicile que l’Ordinaire lui accorde et la commission qu’il lui adresse. De même il ne peut marier un passant sans domicile avec une paroissienne, à moins que l’évêque ne lui permette. La règle est encore plus sévère pour les personnes ayant vécus hors du Diocèse ou à l’étranger :  »  On n’en recevra aucun au sacrement de mariage, qu’il ne rapporte des certificats en bonne forme de sa liberté, qu’il n’est point marié ni promis au mariage dans les lieux où il a demeuré … « 

Pour le curé Delaroche de Marcilly, le cas de Jean Bunel remplit tous ces critères :

A mon[seigneur d’Avranches]

Monseigneur l’Evesque d’Avranches

supplie humblement le sieur Jean Baptiste Pierre Bunel

Et remontre(1) à votre grandeur qu’il est né en la paroisse de Saint-Loup le quatre avril 1756 et que conséquemment il touche à sa 28ème année : son père nommé François décéda en la même paroisse six ans après et laissa le suppliant encore dans l’enfance sous la tutelle d’Anne Piot la mère. Le suppliant a été élevé avec sa mère jusqu’à l’âge d’environ 14 à 15 ans et dès lors il prit le parti de la navigation, il fit plusieurs voyages mais il n’a jamais abandonné le domicile de la mère et au retour de ses voyages il y revenait toujours. Ce fut dans les séjours qu’il faisait au pays qu’il fit connaissance il y a environ quatre ans avec la Demoiselle Jeanne Françoise Des Brousses, fille de Louis Des Brousses et de Louise Viel et qu’il l’a rechercha en mariage ; mais des circonstances intervenantes ne lui permirent pas alors de conclure entièrement ce mariage : les affaires de son commerce l’obligèrent à entreprendre encore plusieurs voyages intervenant pour sa fortune, mais sans perdre de vue ce mariage ; au contraire, il passa à Saint-Domingue en l’année 1781 et il est prouvé par un acte du 24 septembre de ladite année 1781 passé devant un des notaires de la Sénéchaussée du Fort Dauphin, qu’il lui fut fait par le sieur Jean François Des Brousses, habitant de cette colonie, une donation en contemplation de son mariage avec la nièce du Sieur Des Brousses donateur, donation cependant dont un quiproquo dans le nom de la future, rend l’effet inutile.

Après avoir passé quelques temps à Saint-Domingue, il tenta de repasser en France mais il fut pris par les ennemis de l’état ; d’Angleterre il passa à Saint-Pierre-Miquelon d’où il est repassé en France il y a environ un mois.

Les différentes courses et la correspondance qu’il a entretenue relative à son mariage sont prouvées par les lettres cy-jointes datées l’une de Bordeaux du 12 [???] 1782, l’autre, de la même ville du 12 juin suivant ; l’autre , de la même ville encore, du 22 juillet encore suivant, l’autre du 12 août encore suivant de L’Orient, l’autre de Mis[ ??] près Nantes du 11 septembre aussi suivant, l’autre de Vigues en Espagne, Province de Galice du 8 octobre suivant, l’autre du Cap François du quatre avril 1783 et la dernière de Boston du 10 septembre dernier, toutes timbrées de les différents endroits.

Ma_Cu_Essai_restitution_voyages_Bunelcarte_voyages_ Jamais le suppliant n’a contacté de mariage et celui dont il s’agit est le seul dont il se soit occupé depuis environ quatre ans ; ces faits sont attestés par les deux certificats cy-joints de Messieurs les curés et paroissiens de Saint-Loup et Marcilly, par les père et mère de la future et par la mère du suppliant.

Le suppliant à son retour s’est empressé de redoubler ses recherches(2) pour la Dame Des Brousses et il a eu la satisfaction de les voir agréer tant par elle que par les père et mère, de façon qu’ils ont fait publier leurs bans de mariage tant dans la paroisse de Saint-Loup, domicile du suppliant qu’en celle de Marcilly qu’habite sa future.

Mais monsieur le curé de Marcilly a fait une difficulté au suppliant pour passer outre à la célébration sous le prétexte que le domicile du suppliant n’est pas certain ayant mené depuis sa jeunesse jusqu’à maintenant une vie errante.

Cependant, il a toujours conservé son domicile d’origine qui est celui de sa mère et sa tutrice, les simples résidences qu’il a faites en différents endroits, dans ses différents voyages n’ont pas changé ce domicile d’origine, ce domicile de droit que la […] présume tant qu’il n’est pas prouvé par les circonstances qu’elle exige que le domicile de droit a été abandonné ; le suppliant ne semblait donc pas devoir être considéré comme un homme errant, sans domicile connu et conséquemment le sieur curé de Marcilly pouvait passer outre(3)  son mariage sans contrevenir aux lois mais sa difficulté ne vient que de son zèle et que d’ailleurs pour une matière aussi délicate, il est de la procédure de prendre les plus strictes précautions. Le suppliant a été conseillé de s’adresser à votre Grandeur, persuadé que dans les circonstances où il se trouve, elle voudrait bien lui subvenir.

Ce considéré, il plaise à votre Grandeur, Monseigneur, vu la vie errante que les circonstances ont obligé le suppliant de mener depuis sa jeunesse et sa majorité, d’ordonner, lui accorder les dispense de domicile au cas nécessaire et l’autorisation de conclure son mariage avec ladite demoiselle Jeanne Françoise Des Brousses, à laquelle fin enjoindre en tant que service au sieur curé de Marcilly de lui donner la bénédiction nuptiale et de passer outre à la célébration de leur mariage, et le suppliant continuera de faire des vœux pour la conservation et la prospérité de votre Grandeur.

Récente à Avranches, au palais épiscopal le douze février mil sept cent quatre vingt quatre le suppliant en personne, assiste en tant que service audit Sieur Louis Des Brousses père de lafuture.signé Jean [… ]

Réponse de l’évêque:

Nous Pierre Auguste Godard de Belbeuf, Evesque d’Avranches, vu la présente requête , ensemble des certificats, actes et lettres y énoncées, avons dispensé et dispensons envers ledit Jean Baptiste Pierre Bunel, suppliant, du temps requis pour son domicile de fait dans la paroisse de Saint-Loup et autorisé et autorisons les sieurs curés ou vicaires des paroisses de Saint-Loup ou de Marcilly à passer outre à la célébration de son mariage avec Jeanne Françoise Desbrousses, après les proclamations de bans nécessaires dans leurs paroisses ou qu’il leur aura apparu ses dispenses de nous fier iceux bans, en observant d’ailleurs les formalités et cérémonies en tel cas requises. Donné à Avranches le treize février mil sept cent quatre vingt quatre et tous les dits actes et papiers remis audit Jean Baptiste Pierre Bunel.

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Cinq jours plus tard, le 18 février 1784, a lieu, à Marcilly, le mariage entre Jean Baptiste Pierre BUNEL, 28 ans, négociant, fils de François et d’Anne PIOT, et Jeanne Françoise Louise Desbrousses, fille de Louis, propriétaire, et de Louise VIEL.

Le curé Delaroche, officiant, précise bien sur l’acte que le marié demeure à Saint-Loup depuis environ un mois. Il ajoute  :

 » les parties préalablement fiancées hier au soir dans notre église et préparées au mariage par la réception des sacrements . Ledit Jean Baptiste Pierre Bunel dispensé du temps requis pour son domicile de fait dans la paroisse de Saint-Loup par acte en forme souscrit de Monseigneur l’évêque d’Avranches en date du treize du présent mois  » … j’ai soussigné curé de Marcilly autorisé par l’acte qui vient d’être mentionné ci-joint, passer outre à la célébration nonobstant le défaut dudit domicile de fait dudit Bunel, … « 

Ma_Cu_Accordee_de_village

Que sont devenus ces jeunes mariés ?

Le couple est reparti vivre dans les colonies françaises puisque le 16 juin 1803 paraissait dans la feuille  » Affiche américaines de Saint Domingue « , sous la rubrique  » annonces de mariage « , l’avis suivant :

 » Il y a promesse de mariage entre le citoyen Sébastien Benjamin Gauffier, veuf d’Élisabeth Adélaïde Regnier, domicilié en cette commune (à Saint-Domingue), directeur des subsistances militaires, âgé de 34 ans, né à la Rochelle, département de la Charente-Inférieure, fils majeur et légitime de Louis Gauffier, chef des bureaux de la marine à Rochefort, et d’Elisabeth Burgaud, son épouse décédée, ses père et mère, procédant pour lui et en son nom ; et la citoyenne Marie Bunel âgée de 18 ans née à Saint-Pierre de Miquelon, fille mineure et légitime de Jean Bunel, décédé, et de Jeanne Desbrousses, son épouse, et ses père et mère , procédant pour elle et son nom, et sous l’autorité de sa mère, demeurant en cette commune. « 

 (1) Remontrer : Représenter à quelqu'un les inconvénients d'une chose qu'il a faite , ou qu'il est sur le point de faire. Les réquisitions ou requêtes du procureur général commencent par ces mots "  Vous remontre le Procureur Général, … "  au lieu que les requêtes des Parties commencent par ces mots " Supplie humblement un tel, etc ... "
 (réf : Dictionnaire de l'Académie française 1798)
(2) Redoubler ses recherches : Poursuite que l'on fait pour avoir une fille en mariage . " Faire la recherche d'une fille. Faire agréer sa recherche,... "
(3)Passer outre : en droit, commencer ou continuer d’exécuter, nonobstant opposition ou défense ; dans le langage usuel, ne pas se laisser arrêter par une opposition ou défense légale, par un scrupule.Continuer une action sans tenir autrement compte des obstacles ou des objections 
(réf :Dictionnaire Quillet)
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