L’abbé LECOURT, un saint homme controversé

   La vie de l’abbé Lecourt, (parue dans la La revue de l’Avranchin et du Pays de Granville, juin 1989, Tome LXVII, N° 339, p237), est due à la plume des Révérends Pères de l’Abbaye du Mont Saint-Michel, et relatée par son fils Lecourt, inspecteur des Prisons en retraite.

C’est une suite de faits hagiographiques de cet abbé, chevalier de la Légion d’honneur, ancien Aumônier de la Maison centrale du Mont Saint-Michel, décoré du titre glorieux de Sauveteur, honoré d’une médaille par la Société française pour la conservation des Monuments historiques.

Résumé de cette hagiographie

Baptiste Jacques Marie Lecourt naît à Saint-Quentin, arrondissement d’Avranches, le 20 germinal an V (9 avril 1797), d’une famille de laboureurs. Orphelin de bonne heure, il se livre, dès que ses forces le lui permettent, à la culture des champs, avec ses trois frères et sa sœur. A dix-sept ans, il abandonne la culture et se fait apprenti charpentier. Formé dès son jeune âge à la vie de travail, il ne tarde pas à être estimé et recherché de tous.

Son engagement à la place de son frère

En 1813, lors d’une levée en masse pour la défense de la Patrie, il se présente à la place de son frère Jacques mais cette noble ruse sera déjouée et Baptiste jeté en prison cependant que son frère part. Le Préfet, après lui avoir fait comprendre ce à quoi il s’était exposé, le renvoie, et l’affaire est classée.

L’appel de Dieu

En 1816, Baptiste Lecourt se marie. De cette union naissent deux enfants : l’un, en 1817, l’honorable M. Lecourt, ancien Inspecteur des Prisons et ancien Maire du Mont-Saint-Michel, l’autre, une fille, en 1818, qui ne vivra que deux ans. Madame Lecourt suit de près sa fille dans le tombeau.

Dégagé de tout lien, répondant à l’appel de Dieu, il veut être prêtre. Il confie son jeune fils à sa sœur, Marie Lecourt, et entre au Petit-Séminaire de Mortain en 1823. Ses études terminées, ce sera le Grand-Séminaire en 1827, les ordres sacrés en 1829 et la prêtrise en 1830.

Son action pendant ses années de séminaire

Etant excellent ouvrier, et on le savait, la chapelle du Petit-Séminaire lui doit sa conservation. Au Grand-Séminaire, on lui confie la direction des travaux, étudiant la nuit et surveillant le travail le jour. Bon nombre de monuments religieux lui doivent de n’être pas maintenant un monceau de ruines. (Églises de Ger, Bion, Bacilly, Les Pas, Le Tanu, et jusque dans l’Orne, l’église de Tinchebray).

Au sortir du Grand-Séminaire, Lecourt est nommé vicaire de Ger jusqu’en 1833.

Sur appel du Gouvernement, il devient aumônier de la Maison Centrale du Mont Saint Michel le 21 janvier 1833

Il embrassa cette nouvelle carrière avec un zèle et un courage qui ne se démentirent jamais. Homme du devoir, il sut remplir ses obligations, souvent pourtant bien difficiles, au milieu de détenus perdus de vice et de corruption. Toujours à la hauteur des difficultés, il les renversa toutes. Par sa fermeté unie à une charité vraiment apostolique, il sut acquérir la confiance et l’estime de ces malheureux, et conquérir sur eux un ascendant extraordinaire.

Pendant cette période on peut suivre sa conduite exemplaire :

L’incendie en 1834 à l’Abbaye du Mont Saint-Michel

« Dès que notre digne aumônier aperçoit les flammes, il s’élance vers le foyer de l’incendie, mesure le danger, examine ce qu’il est possible de faire, saisit une hache, monte sur les toits brûlants, et lutte, pour ainsi dire, corps à corps avec le feu. La charpente embrasée tombe, sous ses coups. A un moment il est littéralement entouré par les flammes, on le croit perdu ; mais il a fait le sacrifice de sa vie et il frappe toujours ! Enfin on le voit reparaître couvert de sueur, de fumée et de feu. Il est épuisé, mais le feu perd sa violence ; quelques instants après, il est vaincu…

…Les détenus n’étaient pas demeurés inactifs dociles à la voix de leur aumônier, ils avaient réuni leurs efforts pour conjurer le danger. Mais lorsque le Préfet voulut ensuite les féliciter, ces hommes, d’un seul et unanime mouvement, indiquèrent l’Abbé Lecourt, qui se cachait sous la capote d’un gardien, les flammes ayant consumé successivement sur lui les trois soutanes qu’il possédait : « Voilà, dirent-ils, le héros de l’incendie ! »

pour cette action il fut nommé Chevalier de l’ordre royal de la Légion d’honneur

SQ_Lecou_Extrait_revue_sur_incendie_Mt_St_Michel_1834

Le sauvetage en mer 

Un jour une voiture remplie de voyageurs s’avançait rapidement sur les grèves. Soudain la voiture s’enlisa. Les chevaux n’émergeaient qu’à peine au-dessus des sables. La mer montait.

« M. l’aumônier a vu le danger, il court vers la voiture, et, lorsqu’il sent le sable céder sous ses pas, il se couche et se roulant sur lui-même, il arrive près des voyageurs. Dégager la portière, l’ouvrir, ne fut pour lui que l’affaire d’un instant. Demeuré étendu sur le sable, il dit aux voyageurs : « Posez le pied sur moi, étendez-vous à mes côtés et roulez-vous jusqu’au rivage ; c’est le seul moyen de vous sauver. » Il leur servit ainsi de marchepied et se retira ensuite comme il était venu. Il était temps ; quelques instants après les flots avaient envahi les grèves. »

Pour cet exploit, la Société générale des Naufrages lui décerna le titre de Sauveteur

Le cimetière des détenus

Se trouvant au bord du Couesnon et risquant d’être inondé, il fut décidé, suite au rapport de Lecourt, exhumer les tombes pour les déplacer. Accompagné de détenus, l’aumônier prit en charge les travaux mais

« O horreur ! Des corps à moitié pourris, rongés par des vers, exhalant une odeur fétide, tel est le spectacle qui s’offre aux yeux. Les prisonniers reculent, ils refusent de continuer. M. l’aumônier s’approche, cherche le corps le plus en décomposition, le saisit dans ses bras et l’emporte. A cette vue, ces hommes se regardent, et tous alors de rivaliser d’ardeur et de continuer cette triste besogne. L’exemple du dévouement l’avait emporté. »

Rébellions des prisonniers

« Un jour même la troupe allait être obligée de sévir ; l’aumônier paraît, il parle, quelques instants après, tout était rentré dans le calme. Un autre jour deux détenus étaient devant le Directeur, qui présidait le prétoire de justice disciplinaire ; l’un deux se jette sur son compagnon et veut le percer d’un coup de broche ; M. Lecourt le saisit et le désarme ».

SQ_Lecou_Revolte_prisonniers (FILEminimizer)

Travaux à l’Abbaye du Mont-Saint-Michel

« M. l’aumônier avait été chargé de la surveillance des travaux entrepris au Mont Saint-Michel. Nous lui devons la charpente actuelle de la nef de l’église, les murs de soutènement construits au pied de la Merveille. Ceux qui sont construits au pied des bâtiments qui se trouvent au-dessus du chemin de ronde, le chemin de ronde lui-même, qui se continue jusqu’à l’orphelinat, lui sont également dus. Nous lui devons encore la grande citerne, le pilier de la nef de l’église qui porte la date de 1838. C’est lui aussi qui fit construire la charpente de soutènement du transept, que tous les connaisseurs ont admirée pendant près de trente ans, et qui n’a pu être supprimée qu’après des travaux considérables de consolidation faits aux piliers et aux arceaux du transept. »

Pour ces travaux la Société française pour la conservation des Monuments historiques lui décerna la médaille pour la conservation des Monuments historiques.

Sa retraite

En 1863,l’Abbé Lecourt demande sa mise en retraite qui lui fut accordée avec le titre d’Aumônier honoraire.

Le mauvais état de ma santé ne me permettant pas de conserver plus longtemps mes fonctions d’aumônier que je ne puis plus remplir avec le même zèle que par le passé, j’ose venir, Monsieur le Ministre, prier instamment Votre Excellence de vouloir bien m’accorder la pension de retraite à laquelle me donnent droit trente-trois ans et demi de services non interrompus…
…Depuis lors, M. l’Abbé Lecourt se donna entièrement à sa famille et à Dieu.

Au moment de sa mort, son agonie fut longue et pénible, mais il exhala son dernier soupir sans avoir proféré une plainte.

Tel fut M. l’Abbé Lecourt…

Informations complémentaires et contradictoires  

Commentaires des Annales

Dire que l’abbé Lecourt vivait «au milieu de détenus perdus de vice et de corruption», c’est oublier les prisonniers politiques qui pouvaient être des personnes parfaitement honorables.

L’Abbé André Yver, parlant de l’abbé Lecourt (« les Aumôniers des prisons du Mont Saint-Michel» , Annales du Mont-Saint-Michel 1980), rapelle que «son rôle de maître de chantier ne fut pas apprécié, on s’en doute, des prisonniers politiques de 1830 et de 1848, et dans leurs écrits, ils dépeignent l’aumônier sous un jour peu favorable, tel Martin Bernard et Lucien Nougues».

Auguste Blanqui (¹) , concernant Lecourt, écrivait :

C’est un étrange personnage que cet aumônier charpentier qui a un grand fils, commis aux écritures ; qui ôte sa chasuble après la messe, pour grimper sur les charpentes, qui pose et ferme les verrous, confesse et claquemure ses ouailles. Il est connu comme un homme avide, sans foi, méchant, faux ; il est sale comme un peigne et laid comme le plus laid des singes. C’est lui qui a imaginé les grandes grilles qui ont transformé nos cellules en cages de fer.

D’autre part, cette notice passe sous silence le rôle des fonctionnaires et en particulier le directeur Léon Regley, fervant catholique, qui prit une part active à l’aménagement des détenus.

(La revue de l’Avranchin et du Pays de Granville, juin 1989, Tome LXVII, N° 339, p237, Le Mont Saint Michel Mélanges historiques)

Récit de Martin-Bernard (²) : Dix ans de prison au Mont-St-Michel et à la citadelle de Doullens

A propos des grilles mises aux fenêtres :

SQ_Lecou_cellule prisonnier (FILEminimizer)

…ce fut de nous interdire l’usage de nos fenêtres, en les barrant à trois, cinq ou huit pieds, suivant la profondeur de nos barbacanes, par une double grille de fer, qui devait nous en interdire l’accès. De la sorte, on obtenait deux résultats du même coup. D’abord, en doublant la distance qui séparait nos fenêtres, on espérait rendre toute conversation impossible; et pour compléter cette première pensée, on devait placer, à l’extérieur, un châssis de fil de fer, tressé à fines mailles, afin qu’aucune communication par écrit ne pût avoir lieu. Le second résultat, qui n’était pas le plus mince, c’était de nous interdire presque totalement la vue de la grève, qui, on le savait, était une grande distraction pour nous.

Tous ces atroces agencements furent imaginés par l’aumônier de la prison. Sans doute, il faut croire que ce ne fut pas lui qui suggéra la pensée de cette recrudescence de tortures ; mais, ce qui est certain, c’est que ce fut lui qui, une fois cette exécrable pensée éclose, conçut les détails d’exécution de l’œuvre diabolique qui devait en être l’incarnation.

L’abbé Lecourt, dont il est ici question, avait été charpentier avant d’être prêtre. Nommé aumônier du Mont-Saint-Michel, à cause peut-être des goûts industriels qui lui étaient restés, sur ce théâtre, son génie naturel sembla se développer, et, à l’époque dont je parle, il était non-seulement aumônier et charpentier, mais encore architecte et serrurier. C’est en ces trois dernières qualités qu’il fut appelé à jouer le premier rôle dans le placement de ces grilles, pour lequel nous avions été si machiavéliquement extraits de nos cellules. Qu’on ne croie pas toutefois que nous attachions une pensée défavorable à l’énumération des fonctions industrielles de l’abbé Lecourt; nous nous plaisons, au contraire, à reconnaître que les travaux d’utilité auxquels il se livrait, loin de rabaisser son caractère de prêtre, ne pouvaient que le rehausser, s’il avait été doué d’ailleurs d’un esprit de désintéressement, de droiture et de charité; mais toutes ces qualités lui manquaient essentiellement, non pas seulement d’après notre propre opinion, mais d’après celle de tous les habitants du Mont Saint-Michel; et tout cela causa un tel scandale dans les environs, quand, quelques mois plus tard, le placement de ces grilles fut bien connu, que son supérieur ecclésiastique, l’évêque de Coutances lui-même, crut devoir lui intimer l’ordre formel de renoncer à l’exercice et au lucre de ses diverses fonctions industrielles, et de se borner à son ministère de prêtre. Pour tout dire enfin sur l’abbé Lecourt, j’ajoute qu’on le considérait comme l’agent direct d’une contre-police qui s’exerçait dans notre prison d’État.

Plus loin, concernant la maltraitance des prisonniers

…Nos frères (de prison) avaient protesté avec énergie contre les traitements dont nous avions été victimes. On connaît le grand argument des geôliers : mise aux loges, mise aux fers, privation d’aliments, violence de la dernière brutalité; nos compagnons furent soumis à toutes ces tortures. Tous furent plus ou moins meurtris et brisés dans leur corps. Et ce qu’il y eut de plus odieux, c’est que des individus étrangers au service ordinaire de la maison, pour qui l’obéissance passive n’était pas une nécessité de position, eurent l’incroyable lâcheté de se joindre à nos sbires pour leur prêter main-forte dans leurs exécutions. Et ce fut l’abbé Lecourt, qui, toujours fidèle à ses instincts, se chargea officieusement d’aller convoquer à domicile, ce renfort d’assommeurs; c’étaient de malheureux paysans du village, en rapport de commerce, et, par conséquent, d’intérêt, avec l’administration, qui se prêtèrent parfaitement au rôle nouveau auquel on les appelait…

SQ_Lecou_evasion_Mt_St_Michel (FILEminimizer)Dans ses « Souvenirs d’un prisonnier d’État », Edouard COLOMBAT, qui s’évada du Mont-Saint-Michel grâce, indirectement, à l’incendie raconte le rôle joué par l’abbé Lecourt lors de ce sinistre :

« les troupes, les gardes nationales, les gardiens, les prisonniers politiques, les réclusionnaires ont prouvé, dans ce grand évènement, que le danger réunit les hommes ; M. l’aumonier, dont il est impossible de décrire le zèle, la fermeté, le sang-froid, a eu pour imitateurs le Directeur, les médecins, les gardiens, etc, etc

Un mois plus tard, venant du Ministère de la Justice :

« … des grâces entières furent accordées, des réclusionnaires qui s’étaient distingués obtinrent leur liberté, des prisonniers légitimistes furent élargis. M. l’Aumonier, qui avait si dignement  méritée, recevait la décoration des braves, des médailles étaient donnnées à quelques gardiens, mais la catégorie des prisonniers politiques dont je faisais partie, qui s’était conduite avec tant de dévouement et de courage, restait pour ainsi dire oubliée… « 

Conclusion

La position de l’abbé Lecourt n’est pas aisée. Il est placé entre l’administration pénitencière et les détenus, surtout politiques et pour la plupart anti cléricaux.
Un avis extérieur nous est donné par Prosper Mérimée, inspecteur général des Monuments historiques.
Dans une correspondance adressée à Ludovic Vitet, en 1841, Mérimée résume sa visite au Mont-Saint-Michel. En quelques lignes, il brosse le portrait de l’abbé et son action au sein de la prison.

« …Il y a au Mont-Saint-Michel un abbé Lecourt qui sert d’inspecteur à l’architecte. C’est un homme assez entendu, bien qu’il prenne le marbre des colonnettes du cloître pour une composition, correspondant du ministère de l’instruction publique et spécialement protégé par M. de Caumont. L’abbé Lecourt voudrait bien que nous donnassions de l’argent pour refaire sa nef, mais si on la refait on y mettra aussitôt des cellules et nous aurons perdu notre argent. Nous ne sommes point chargés de loger M. Barbès et tutti quanti… »

SQ_Lecou_Prisonniers_sur_les_remparts (FILEminimizer)

Généalogie de l’abbé Lecourt

SQ_Lecou_genealogie de baptiste LECOURT

 

1 ) Blanqui est une figure centrale de la révolution de 1848
2 ) Martin Bernard, ouvrier typographe, puis homme politique français. fonde avec Barbès et Blanqui les organisations républicaines secrètes dites Société des familles et des saisons (1837)
Publicités
Cet article a été publié dans => Personnalités, Saint-Quentin-sur-le Homme. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s