Les DUCHEMIN, Angélique et la Légion d’Honneur

Au début du XVIII ème siècle, une famille, les DUCHEMIN, vient s’installer à Saint-Quentin (futur Saint-Quentin-sur-le Homme). Elle n’a pas eu besoin de parcourir des lieues pour arriver dans sa nouvelle paroisse : le père, René, est originaire de Saint-Senier-sous-Avranches où il est né en 1681.
D’un premier mariage, en 1707 à Saint-Quentin, avec Marguerite MAZIER, il a trois enfants, trois garçons, dont au moins un, né au Bourg.Suite au décès de Marguerite en 1713, René DUCHEMIN épouse en 1715, toujours à Saint-Quentin, Charlotte BOISYVON.Le couple aura neuf enfants dont quatre garçons.René DUCHEMIN décède en mai 1748, à l’âge de 67 ans, au village « d’Esgen » (actuellement Les Gens, ou Les Jens) de Saint-Quentin.Du premier mariage, l’aîné, Isaac, semble être mort enfant, le dernier-né décéde peu après sa naissance. Julien, second enfant, né en 1710, est certainement devenu, comme le veut l’usage, le successeur paternel car il vivra et se mariera à St-Quentin jusqu’à sa mort, au village des Gens.SQ_Duche_Village_des_Gens (FILEminimizer)
Du second mariage, les fils ne pouvant prétendre succéder à leur père, doivent partir du domicile familial.Les trois plus âgés, Quentin, René et Jean, vont vivre non loin de Granville et son port. Pour deux d’entre eux ce sera, après avoir été domestique, la vie sur les bateaux comme marin.Guillaume DUCHEMIN, le dernier enfant de René et de Charlotte BOISYVON, se distingue de la fratrie.Né le 10 septembre 1736, à Saint-Quentin, Guillaume est enrôlé le 25 décembre 1757 au régiment de Limosin. Lors de son incorporation, il déclare que son père René est charpentier et que sa mère se nomme Charlotte BOISIVON, patronyme qui se transformera, suite à des mauvaises écritures et lectures de l’Armée, en BOISSEROUL, puis BOISSERVUL !Il dit également avoir exercé, avant son entrée dans l’armée, le métier de blanchisseur, c’est-à-dire qu’il travaillait au blanchiment des toiles écrues.Sous la toise militaire, à 21 ans, il mesure 5 pieds 2 pouces 6 lignes, c’est-à-dire 1 m 69, ce qui en fait un homme plus grand que la moyenne. Cependant, sa taille est juste à la limite pour servir dans l’infanterie où le minimum est de 5 pieds 2 pouces (1m 678), mais la France étant en guerre (Guerre de Sept ans) l’armée enrôle à partir de 5 pieds un pouce. (voir « Mesures anciennes » sur ce blog)Il est décrit ayant « un visage rond, plein et marqué de petite vérole, le menton fourchu, le nez gros et long, le front haut et bien dégagé, les yeux roux, petits et enfoncés, cheveux et sourcils châtains ».La variole ou petite vérole ne sera combattue efficacement par la vaccination qu’à partir de la fin du XVIII ème siècle. Elle laissait aux malades qui y survivaient des traces sur le visage qui était « marqué » ou « grêlé ». C’était pour l’armée un signe distinctif difficile à masquer en cas de désertion du soldat.Guillaume DUCHEMIN, contracte donc le 25 décembre 1757 un engagement de six ans. Bien que la coutume de prendre un nom de guerre tombe en désuétude, il se fait appeler « BORRY ».Son premier engagement dure jusqu’en septembre 1764. Le 14 de ce mois de septembre, il reprend un nouvel engagement de huit ans, qu’il prolongera le 14 septembre 1772, puis de nouveau le 14 septembre 1780.Il n’est que simple soldat en 1774, année de naissance de Charles, son premier fils, ainsi que l’indique l’acte de baptême. Il est alors affecté à la compagnie Bonnes Fausses (ou Bonnes Fousses?) depuis au moins deux ans.Cependant, durant sa vie militaire, Guillaume DUCHEMIN, change plusieurs fois de compagnie, devient « appointé », c’est-à-dire bénéficiaire de la haute-paye le 16 décembre 1770 et caporal le 25 septembre 1776 au 1er bataillon. En 1782, il fait partie de la compagnie Pontick (naissance de son fils Charles, Thomas)Plus tard, il redevient simple fusilier.Sq_duche_medaillon_veterance
Le 25 décembre 1782, Guillaume DUCHEMIN reçoit le brevet de vétérance.Sous l’Ancien Régime, la décoration « Croix de St-Louis » est réservée exclusivement aux officiers catholiques. Aux sous-officiers et soldats est attribué le « médaillon » de vétérance, mais pour un minimum de 24 ans de service.Il se retrouve « appointé » le 1 er septembre 1784.A partir de septembre de septembre 1788, il ne se réengage que pour des périodes de un an, Il a alors 52 ans et 31 ans de services.D’après le registre de contrôle du régiment de LIMOSIN, commençant en janvier 1787, Guillaume DUCHEMIN reçoit comme tous les hommes de l’unité son premier matricule. Il porte le N° 33, son nom de guerre a disparu, il est redevenu « Guillaume DUCHEMIN dit Duchemin ». Il mesure alors 5 pieds 2 pouces 11 lignes. Il a gagné 5 lignes !Suite à la réorganisation des régiments, il semble bien que le DUCHEMIN , matricule N° 1841, affecté à la 83ème demi-brigade crée en 1793 est bien Guillaume. Il apparaît dans la même demi-brigade que son fils Thomas. Le document l’attestant est imprécis, il n’y a pas de prénom et la mention « mort au dépôt de Grace (Grasse) le  » ne comporte pas de date.Les registres d’état civil de la ville de Grasse ne révèlent aucun militaire DUCHEMIN décédé au dépôt sur cette période.Une indication sur sa mort est donnée par sa fille Angélique. Un document en sa possession, délivré par « d’anciens militaires sortis du ci-devant régiment de Limosin présentement à la maison nationale des Invalides » atteste que Guillaume DUCHEMIN a « servi avec honneur et probité depuis 1757 et sans interruption jusqu’au 12 janvier 1795 (vieux style) qu’il est mort à l’armée d’Italie ». Ce document est resté au sein de la famille.Il a donc servi 37 ans dans l’armée, jusqu’à l’âge de 58 ans.Sq_Duche_Registre_contrôle _Guillaume_Duchemin (FILEminimizer)
Le régiment de LIMOSINA sa création, en mars 1635, le régiment porte le nom du marquis de Calvisson qui fut à l’origine de la première levée. Il portera jusqu’en 1684, le nom des différents mestres de camp et colonels qui furent à sa tête.En 1684, il est renommé Régiment de Limosin (ou à partir de 1754 Limousin), du nom de l’actuelle région du Limousin. Il n’est pas pour autant une représentation de cette région. On compte en mai 1789 dans ses rangs 5 hommes du Limousin pour 184 venus de Normandie, 172 du Languedoc, 115 du Nivernais… sur un total d’un peu plus de 1000 bas-officiers (sous-officiers) et soldats.Sq_Duche_Description_du_Limosin (FILEminimizer)
La guerre de Sept Ans (1756-1763) oppose principalement la France à la Grande-Bretagne d’une part, l’archiduché d’Autriche au Royaume de Prusse d’autre part. Par le jeu des alliances, la plupart des pays européens et leurs colonies participe à cette guerre.Pour se protéger des Anglais, le régiment de Limosin est envoyé, dès 1756, au camp de Cherbourg et pendant quatre ans il assure le contrôle des cotes normandes et bretonnes. C’est certainement dans ces circonstances que Guillaume DUCHEMIN a pu s’engager dans ses rangs.En 1761, le Limosin est envoyé en Allemagne. A la paix, en 1763, il est en garnison à Douai. Sans entrer dans le détail de ses parcours, on note la présence du 1er bataillon dont fait partie Guillaume DUCHEMIN à Dinan en janvier 1771 (le 2 ème bataillon est parti aux Antilles pour moins d’un an), à Longwy en septembre 1773, sur les côtes de Basse-Normandie de 1779 à 1780 en passant par Avranches, Mortain, Cancale, Granville, Coutances, Honfleur, Pont-Audemer). Il est ensuite à Saint-Omer vers décembre 1781.Fin avril 1783, il embarque à Toulon pour Ajaccio où il séjourne jusqu’en décembre 1792. C’est vers janvier 1791 qu’il est renommé 42 ème régiment d’infanterie de ligne.Rappelé peu après mars 1793 sur le continent, les 2 bataillons du Limousin sont dirigés sur l’armée des Alpes pour servir de noyaux aux 83 ème et 84 ème demi-brigades de bataille.En janvier 1794, son premier bataillon est incorporé à la 84 ème demi-brigade de l’infanterie de bataille, en juillet de la même année, le 2 ème bataillon est incorporé à la 83 ème brigade d’infanterie de bataille.La vie familiale de Guillaume DUCHEMINSa vie privée est tributaire de ses lieux de garnison. La date de son mariage avec Marie DESHAYES reste ignorée. Les origines et la vie de cette dernière sont inconnus.Sa fille Angélique déclare que le couple a eu cinq enfants dont on a pu retrouver pour certains les actes d’état civil.Il ne semble pas marié avant son incorporation en 1757 et ce n’est apparemment qu’en 1772 que nait son premier enfant à Dinan.

Les enfants connus :Marie Angélique Joséphe DUCHEMIN née le 20 janvier 1772 à DINAN, paroisse Saint-Malo, à la Croix des Cordeliers à Dinan (place Croix des Cordeliers).Le parrain est Jean PION, fourrier au régiment du Limosin, compagnie de Bonnes Fausses(Fouses ?), la marraine est Dame BOURIE Angélique.Charles DUCHEMIN né le 11 mars 1774 à LONGWY, Paroisse St-Dagobert.Le parrain est Charles POINT, musicien au régiment du Limousin, la marraine est Élisabeth BRASSEUR, fille de Joseph BRAPINE, soldat de la compagnie de Lileu (?) du même régiment;Marguerite Marie DUCHEMIN née vers 1778 , décédée le 7 mars 1782 à ST-OMER à 4 ans. Née en Corse ? suivant l’affectation militaire de son père ?Charles Thomas DUCHEMIN né le 31 août 1782 à ST-OMERLe parrain est Thomas PIORD, sergent au régiment du Limosin, la marraine est Marguerite BIDOIN.Sur son acte de baptême son prénom est bien Charles. Mais il semble qu’on lui ait donné par la suite le prénom de son parrain : Thomas.

Que sont devenus ces enfants ?

Charles et Thomas DUCHEMIN

Il existe peu de renseignements sur les deux fils.C’est tout enfants que les deux garçons sont inscrits sur les contrôles du régiment du Limosin, le premier a 4 ans et demi, le second 2 ans. Il n’y a aucune mention de leur taille ni de leur signalement.S’ils figurent si jeunes sur ces documents, c’est parce qu’ils sont « des enfants de corps admis à la solde ».

Enfants de corps :
ou enfant de militaire servant dans un corps, ou enfant de troupe.
Sorte d’enfants nés sous les drapeaux, ou pendant l’activité du service du père, ainsi que doivent le constater un acte de naissance ou de reconnaissance. – A défaut d’enfants de militaires servant dans le corps, des orphelins militaires et des fils de militaires en retraite peuvent être admis…
L’habillement des enfants se confectionnait au moyen des économies de la coupe du drap de troupe… Les enfants de corps se distinguaient en enfant d’homme de troupe et enfant d’officier.
Enfants d’homme de troupe
Sorte d’enfants de corps. Implique l’idée d’enfants mâles nés de légitime mariage pendant le service du père et autorisés à figurer sur les cahiers d’appels d’une compagnie et dans les cases de son contrôle annuel…
L’ordonnance de 1766 permettait qu’il fut admis un enfant de troupe par compagnie, et à partir de 10 ans jusqu’à 16 ans, elle lui allouait la même solde qu’un soldat. A seize ans, l’enfant était libre de contracter un engagement de huit ans…
A partir 1788, deux enfants de troupe furent admis par compagnie.

(Réf dictionnaire de l'armée de terre, Étienne Alexandre Bardin, 1841).

En 1787, les deux frères sont toujours portés sur le contrôle. Ils appartiennent à la compagnie du père « Fribourg », du nom du capitaine.

Sq_duche_Controle_freres_Duchemin

Relevé des contrôles des frères DUCHEMIN

Concernant Charles DUCHEMIN, le registre de contrôle de la 84 ème demi-brigade dont il fait partie dès le 1er janvier 1794, indique qu’il a 21 ans et mesure 5 pieds un pouce. Le registre précise qu’il s’est engagé le 11 mars 1790 soit le le jour de ses 16 ans (âge légal), certainement pour huit ans comme le stipule les possibilités d’engagement d’un enfant de troupe. La date et le lieu de son décès ne sont pas donnés.

Concernant son frère Thomas (Charles Thomas sur l’acte de naissance), la première description, établie en 1784 lors de son inscription à la solde, ne mentionne ni son père ni sa mère. La seconde inscription portée en 1787 mentionne simplement « fils de Guillaume » avec la mention incomplète « né en 178.« , sans indication de lieu.La troisième inscription réalisée sur le contrôle de la 83ème demi-brigade, après le 10 novembre 1793 est identique à la première.Thomas est rayé des contrôles le 30 ventôse AN IV (20 mars 1796), mais sans indication de date de décès et de lieu.La difficulté de fournir une copie d’un acte de baptême au nom de Thomas DUCHEMIN, né en réalité Charles Thomas DUCHEMIN, explique peut-être la parcimonie des renseignements relevés sur les contrôles.Le Service Historique des Armées signale que les « deux frères auraient été tués à l’ennemi tous deux à l’armée d’Italie ». Ce Service s’est-il appuyé sur un courrier de leur sœur Angélique ?Dans une lettre non datée, mais rédigée apparemment vers 1822, Angélique écrit « … j’ai perdu mon mari en Corse, mon père a quarante ans de services, mes frères fort jeunes, tous sont restés à l’armée d’Italie… », sans autre précision sur les conditions de la mort de ses frères.

Angélique DUCHEMIN, première femme nommée Chevalier de la Légion d’Honneur

Baptisée à Dinan en 1772, Marie Angélique Joséphe est connue sous le prénom d’Angélique dès son enfance.C’est, avant d’être de Dinan, une enfant née dans l’armée.Dans ses souvenirs, elle écrit que dès son plus jeune age, le doyen du régiment lui disait « Angélique, c’est dommage que tu ne sois pas un garçon, tu ferais un bon soldat ».Comme toute sa famille, elle suit le régiment de son père dans ses déplacements. C’est aux armées qu’elle épouse à 17 ans, le 9 juillet 1789 semble-t-il, le le caporal André BRULON, lui aussi du régiment du Limosin.Le couple a deux enfants :

  • Marie, née le 15 janvier 1790 (une prématurée?), qui semble, par la suite,avoir suivi sa mère pendant sa période aux armées. En l’An 7 (1799) son dossier comporte la mention
    « qualité morale :
    – a bien élevé sa fille ,
    – voulait se battre. »
  • André, né après le décès de son père, en janvier 1791 et qui décèdera peu après.

Sq_Duche_Signatures_Acte_Mariage_Brulon_Duchemin_1789

Son mari André BRULONFils d’un marchand tanneur André BRULON est né en 1762, à La Neuville-au-Pont dans la Marne. Au moment de son incorporation, il se dit « Praticien ».

Quelques définitions données pour « Praticien »:
– Celui qui exerce un métier, par opposition à « théoricien.
– Ceux qui, d’après un modèle, ébauchent, dégrossissent, mettent au point la statue que le maître achève ensuite.
– Désignent parfois les médecins ou chirurgienes qui avaient acquis une grande expérience de leur métier
– Hommes experts ès procédures et instructions des procès, qui fréquentent les cours et les sièges des juges, qui entendent le style et l’ordre judiciaire, qui savent les usages, les formes prescrites par les ordonnances et les réglements et qui sont capables de dresser toutes sortes d’actes, de sommations, libelles et écritures.

(Ref "Dictionnaire Historique des arts, métiers et professions", Franklin 1906 ; "Dictionnaire de l'Académie Française 5ème édition")

A-t-il été clerc chez un homme de loi, se donnant alors le titre de « praticien » ?

Sq_duche_Controle_Andre_Brulon

Contrôle concernant André BRULON 

André BRULON s’engage à 23 ans, le 8 juin 1785, pour huit ans (durée normale et minimale pour l’époque d’où l’expression « congé de huit ans »), dans l’armée de Limosin alors stationnée en Corse. Il est grand, mesurant 5 pieds 4 pouces (1, 732 m), mais « son visage est extrêmement marqué de petite vérole et cicatrisé, le nez gros retroussé et les narines ouvertes, le front bien fait, les yeux roux, cheveux et sourcils noirs ».

Sur le contrôle de son incorporation, il est désigné comme André BRULON dit BRULON. Il ne porte donc pas de nom de guerre.En janvier 1787, il appartient à la compagnie Briqueville puis en août 1788 il est dans la compagnie Beaufort où il vient d’être nommé caporal.Il décède le 30 décembre 1791, à l’hôpital d’Ajaccio. Il a donc passé toute sa vie militaire en Corse.Sa femme, dans une lettre non datée mais vraisemblablement de 1822, écrit :« A dix-sept ans, j’ai épousée un militaire du même régiment, je l’ai perdue 29 mois après, victime d’une affaire qui eut lieu à Ajaccio aux fêtes de paques 1791. elle était dirigée par Napoléon a la tête des habitans des campagnes contre ceux de la ville… mon mari fut rapporté chez moi mourant ».Ces indications données par la veuve trente ans après le décès, soulèvent quelques remarques.1 ) « elle était dirigée par Napoléon a la tête des habitans des campagnes contre ceux de la ville »A cette époque les émeutes et rébellions sont endémiques en Corse. Napoléon n’ayant pas participé directement aux émeutes de 1791, il faut plutôt comprendre qu’ Angélique DUCHEMIN le rend responsable de ces « affaires » et donc du décès de son mari.

2 ) « mon mari fut rapporté chez moi mourant »

Pâques 1791 étant le 31 mars, André BRULON aurait été apporté mourant chez lui vers cette date. Or l’armée situe sa mort au 30 décembre 1791, à l’hôpital d’Ajaccio, soit 9 mois plus tard.

Les 29 mois de mariage indiqués par Angélique, correspondent bien à la durée entre les dates de mariage et décès, appuyant la date de décès fournie par l’armée.

Un autre élément confirme qu’André BRULON est certainement mort à cette date, la naissance d’un fils, André en janvier 1792. Il semble bien que la conception de cet enfant, peu après les graves blessures du père, ne soit pas le fait d’un mourant.

Après la mort de son mari, le comportement d’Angélique étonne son entourage au point que certains considèrent qu’elle n’a plus toute sa raison.

« … au grand étonnement de tout le monde j’endossai l’uniforme tous les chefs, et entre autre le Gal Casabianca, me jugèrent comme une jeune femme qui perdoit la raison et par pitié on me laissa faire. J’avais un frère qui a 18 ans était instructeur je l’occupois six heures par jour à me montrer l’exercice ; je passais le reste du tems sur mon livre de théorie ; mon frère voyoit cette occupation avec regret mais il maimait, et pensoit d’ailleur sur mon compte comme tout le monde ».

Tolérée dans un premier temps, elle est ensuite acceptée. Bien que non inscrite sur les contrôles du 4ème RI, et ensuite sur ceux de la 83ème demi-brigade, elle est intégrée et s’acquitte consciencieusement et avec grande bravoure de ses tâches. Son nom de guerre est « Liberté ».

Sa carrière militaire et guerrière est brève, de 1793 à 1794, et localisée exclusivement en Corse, ce qui n’empêche pas la valeur de son comportement attesté par de nombreux certificats.

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Quelques extraits du document du Service Historique de l’Armée,
en date du 23 mai 1960 

DUCHEMIN ANGÉLIQUE Marie Joséphe, veuve BRULON

En 1792, autorisée par le général Casabianca à servir, après la mort de son mari, au 42 régiment d’infanterie

En 1792, a fait les fonctions de caporal

En 1793, a fait les fonctions de caporal fourrier par ordre du général Casabianca

En 1794, a fait les fonctions de sergent

A ensuite servi comme commis aux écritures dans l’administration de l’habillement, de l’équipement et du campement de l’armée d’Italie

Le 17/11/1797, admise aux Invalides

En juin 1798, réformée avec solde provisoire

Le 14/12/1798, réadmise

Le 16/05/1799, caporal

Le 02/10/1822, nommée sous-lieutenant honoraire

Décédée le 13/07/1859, aux Invalides.

Campagnes

1792, 1793 et 1794 Corse

1795, Armée d’Italie ;

Blessures :

Coup de sabre au bras droit et coup de stylet au bras gauche, le 24 mai 1794, au fort de Gesco

Éclat de bombe à la jambe gauche au siège de Calvi en 1794.

Actions d’éclat :

  • A l’affaire de Lumio (Corse), commandant un poste avancé de 22 hommes, elle fit une défense héroïque
  • Quoique blessée le 24 mai 1794, au fort de Gesco, à minuit, elle partit pour Calvi à travers les assaillants et par son zèle et son courage, elle fit lever et chargea une soixantaine de femmes, faute d’hommes, de munitions et parvint à les amener jusqu’aux défenseurs du fort de Gesco, ce qui permit de repousser les Anglais et de conserver le fort.
  • A donné dans les occasions les plus périlleuses des preuves d’intrépidité et de dévouement pendant le siège de Calvi, notamment dans une sortie où elle fit le coup de feu avec les tirailleurs, et s’avançant toujours pour tirer de plus près, bien qu’une balle eût traversé son bonnet de police, ainsi qu’à la défense d’un bastion où elle manœuvrait une pièce de seize.
  • A sauvé la vie au Capitaine (devenu Général) de Vedel menacé dans une rixe, en se précipitant dans la foule et en désarmant un corse prêt à le frapper.

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Sur ce dernier point, il semblerait que ce soit à un officier « capitaine commandant la gendarmerie » appelé Citadella qu’elle a sauvé la vie. Pour Vedel, elle a du aider à le « rapporter sur des fusils plus d’une demie-lieue », alors qu’il était gravement blessé.

Ce n’est donc qu’une fois aux Invalides qu’elle a intégré véritablement l’Armée, jusqu’alors elle n’avait fait que « fonction » (caporal, caporal-fourrier, sergent).

En ce lieu, elle ne reste pas inactive, prenant en main le magasin d’habillement jusqu’en 1836. Participant à toutes les cérémonies, sauf lors des venues de Napoléon, elle assiste, en particulier, à la venue de la reine d’Espagne en 1833 et aux funérailles grandioses du général Damrémont.

Angélique DUCHEMIN, veuve BRULON, et la Légion d’Honneur

SQ_Duche_portait_Duchemin_Angelique_apres_1851 (FILEminimizer)

Sq_duche_decoration_du_Lys

Longtemps Angélique Duchemin, veuve Brulon, a rêvé de la Légion d’Honneur. Alors qu’elle vient d’être nommée sous-lieutenant, Louis XVIII n’ayant pu satisfaire cette demande, le Premier Valet de la Chambre du Roi lui écrit «  Le 1er février 1823, J’ai l’honneur de vous prévenir qu’ayant pris les ordres du Roi sur votre demande, je suis autorisé à vous faire savoir que sa Majesté vous permet de porter la décoration du Lis ». Elle devient ainsi, jusqu’à Louis-Philippe, « Liberté portant le Lys ».

En 1814, Louis XVIII approuve la création de la Décoration du Lys. Elle est remise, dans un premier temps, aux gardes nationaux après avoir prêté serment : « Je jure fidélité à Dieu et au Roi pour toujours. » L’attribution de la Décoration du Lys entraîne la remise d’un brevet officiel.
Contribuant à assurer la fidélité de l’élite sociale, l’attribution de la Décoration du Lys est sans cesse étendue et très largement répandue dans toutes les régions de France.
C’est sous Louis-Philippe, par ordonnance du 10 février 1831, qu’est définitivement supprimée la Décoration du Lys

(réf : Wikipedia)

Sq_duche_Croix_chevalier_legion_HonnneurLa Légion d’Honneur ne lui est donc pas décernée dès la première demande. Il lui faut attendre le décret du 15 août 1851 pour être la première femme nommée Chevalier de l’ordre National de la légion d’Honneur.

Cette remise de la Légion d’Honneur a un côté amusant. Dans une lettre, certainement de 1882 et contenue dans son dossier, elle exprime son aversion pour l’ex-empereur Napoléon Ier, qu’elle considère comme responsable de la mort de son mari. Cependant c’est le dernier frère survivant de Napoléon, Jérôme Bonaparte, ex roi de Westphalie, qui la propose pour cet honneur. Jérôme Bonaparte est alors gouverneur des Invalides.

C’est Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République et neveu de Napoléon Ier, qui la nomme à cette distinction.

Dans son courrier du 18 août 1851, le Ministre de la Guerre, le général Randon, charge le Grand Chevalier de l’ordre de faire procéder à la réception du sous-lieutenant invalide Brulon et à la remise de sa décoration.

Il est à remarquer que ce décret n’emploie que le masculin pour désigner Angélique Duchemin, allant jusqu’à inscrire Joseph (au lieu de Joséphe) comme troisième prénom.

Par la suite, certains ont émis l’hypothèse que Louis-Napoléon Bonaparte préparait favorablement, par cette nomination, l’opinion à son coup d’État.

Sq_Duche_Letttre_remise_legion_d_honneur_1851 (FILEminimizer)

Décret du Président de la République

 En tant que vétérante ayant servi aux armées entre 1792 et 1815, elle reçoit la médaille de Sainte-Hélène, crée en 1857.

Elle est qualifiée par certains, à cette époque, de « Jeanne d’Arc républicaine », ce qui lui convient assez bien car son nom de guerre est contenu dans la devise de la République : « Liberté ».

L’après Angélique DUCHEMIN

A Saint-Quentin, lieu de naissance de Guillaume DUCHEMIN, il semble bien que la célébrité d’Angélique soit passée inaperçue. La Presse de l’Avranchin, si empressée à mettre en valeur les évènements liés à la région, n’en parle pas. Le souvenir de Guillaume DUCHEMIN était certainement effacé des mémoires.

En 1897, une petite-fille d’Angélique, s’appuyant sur l’attribution de la Légion d’Honneur de son aïeule, sollicite un bureau de tabac à Vesoul. Nous ne connaissons pas le résultat de sa demande.

Y a-t-il toujours des descendants de cette femme d’exception ?

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Les sources :
1) "Les Contrôles des troupes sous l'Ancien Régime" Tome 1. A. Corvisier
2) Registres d'état civil 
3) Fonds manuscrits de l'Histothèque Jean-Vitel, signé R. Juteau, 1982 
4) Histoire De L’infanterie Française, Librairie militaire J. Dumaine – Paris 1876, Tome 4 - Pages 36-48
5) Eglise St-Dagobert Longwy, site "Paroisse catholique Saint-Martin de Longwy" http://longwy-saint-martin-54.catholique.fr/Les-immeubles.html 
6) Le site des médaillés de Sainte-Hélène 
7) Base de données Léonord 
8) Le site de l'Institut d'Histoire de la Révolution Française : http://ihrf.univ-paris1.fr/spip.php?rubrique64 
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3 commentaires pour Les DUCHEMIN, Angélique et la Légion d’Honneur

  1. Félicitations, un blog vraiment sympa.

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  2. Iger dit :

    À votre dernière question, je réponds : oui…

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