Né 150 ans trop tôt…ou la vie dissolue de Joseph LETOURNEL

Notre histoire débute durant l’hiver 1853, par un fait divers, banal, comme tant d’autres.

L’ Avranchin du 04 décembre 1853 nous informe :

 « La commune de La Boulouze a été, le 28 de ce mois le théâtre d’un nouvel incendie, encore attribué à la malveillance. Une grange renfermant du blé, et deux étables on été réduites en cendres, vers deux heures de l’après-midi. Ces bâtiments, appartenant au sieur Aguiton, étaient exploités par la veuve Aubeut dit Vallée. »

Incendie d'une grange

Puis dans ses colonnes du 11 décembre 1853 :

« Deux autres incendies, qu’on attribue à la malveillance, ont encore, dans les premiers jours de la semaine qui vient de s’écouler, désolé deux communes de notre arrondissement :
Le premier a éclaté mardi, vers midi, en la commune de La Boulouze. Un corps de bâtiment, composé de grange, cave, étable et hangar, appartenant au sieur Jouanne, cultivateur en cette commune, est devenu la proie des flammes. On évalue la perte à 2 500 Fr. Rien n’était assuré.
Le second s’est manifesté dans la soirée du lendemain, au Grand-Celland, village des Hauts-Bouillons et a consumé une ferme, consistant en maison, grange, écurie et hangar, et appartenant au sieur Laurence (Jean) Domicilié à St-Ovin. Ces immeubles étaient exploités par le sieur Rochefort (Jacques). Comme les précédents, ils n’étaient pas assurés. »

Les jours passent…..le brigadier Lévêque, commandant de la gendarmerie de Ducey, est chargé de l’enquête. Entouré de ses hommes, il questionne, analyse les débris, passe la région au peigne fin…….
Enfin, sa célérité est récompensée !
L’Avranchin du 15 Janvier 1854, (soit un mois et demi après les faits) annonce dans ses colonnes :

« …..à l’activité et au zèle du brigadier Lévêque, commandant la gendarmerie de Ducey, les nommés Arsène Hippolyte Letournel, âgé de 13 ans, et Joseph Letournel, son père, âgé de 52 ans, tisserand, demeurant à La Boulouze, venaient d’être arrêtés, comme auteurs des quatre incendies qui ont porté la désolation dans cette commune à la fin de novembre et au commencement de décembre dernier.
Le jeune Letournel, pressé par le brigadier Lévêque parait lui avoir fait les aveux les plus explicites, et lui déclarant, toutefois, n’avoir agi qu’à l’instigation de son père. »

Prisonnier

Qui était Joseph LETOURNEL ?

 Fils de François Letournel, perruquier et de Magdeleine Le Courtois, blanchisseuse-couturière, Joseph René Jean  voit le jour le 20 Frimaire de l’An XII  (12 décembre 1803) à Avranches.

Cinquième de la fratrie, Joseph perd sa maman dès l’âge de cinq ans. Son père se remarie cinq mois plus tard avec Anne Marguerite Chenu avec qui il aura encore au  moins une fille.

De 1793, (date du mariage de François) à Janvier 1810, (date de naissance du dernier enfant connu), la famille vit à Avranches.

Toutefois, une «escapade» est enregistrée autour de 1807, date de décès de Magdeleine en la commune de Luitré en Ille et Vilaine.

Pourquoi et comment ? On ne sait ! Mais Magdeleine décède dans cette commune alors que son  mari François y exerce le métier de buraliste*

*Employé de bureau, chargé, au nom de l’état, de la perception  des droits, charges et taxes sur les denrées et marchandises. 

Avait-il été muté ? 

Naissance Joseph Letournel

Acte de naissance de Joseph Letournel.

Arbre Letournel

A remarquer l’évolution de la profession du père, François, qui, de maître cordonnier à son premier mariage devient perruquier, puis percepteur, et enfin, militaire retraité !

Que devient Joseph ?

Saint Brice sous Avranches, en ce 25 mai 1826, Joseph René Jean LETOURNEL, tisserand âgé de 22 ans et cinq mois, épouse Jeanne BINDEL, cultivatrice née à Ducey âgée de vingt-sept ans.

Tisserand.

De ce premier mariage naitront quatre enfants :

Trois à Saint Senier sous Avranches, le quatrième à La Boulouze où la famille s’est installée entre janvier 1832 et octobre 1834.

Jeanne Bindel décède en août 1835. Elle a trente six ans.

Neuf mois plus tard, le trois mai 1836, Joseph se remarie avec Anne BOUGON, fille d’horloger, née à La Boulouze le 22 février 1806.

De cette nouvelle union naîtront six enfants entre 1838 et 1850, tous à La Boulouze où la famille est définitivement installée.

Arsène Hyppolite, sixième enfant (ou septième ?) se fera le complice de Joseph.

Généalogie Letournel

La dégringolade……. 

Après avoir été arrêté en compagnie de son fils Arsène, Joseph LETOURNEL sera condamné le 22 Juin 1854 pour l’incendie de quatre bâtiments agricoles (transformés en «maisons habitées » lors du procès ?).

Des circonstances atténuantes reconnues lui permettent d’échapper à la peine capitale. Toutefois, il écope des travaux forcés à perpétuité.

Lors de son procès, l’homme y est décrit comme fainéant, belliqueux, d’un esprit plutôt  révolutionnaire et menaçant.

A sa charge, il avait déjà été condamné le 22.08.1853 à six jours de prison, par le tribunal correctionnel d’Avranches, pour l’ouverture d’un cabaret sans autorisation (A son domicile, Joseph vendait des « bolées » de cidre. La correctionnelle à Avranches, lui inflige  6 jours de prison, 25 F d’amende et le paiement de 19,45 F de taxes.)

Assiette au Beurre

L’assiette au beurre, n°307, 20 avril 1907, dessins de Jossot.

Travaux forcés à vie sans pourvoi 

Audience du 22  juin 1854

Les minutes du greffe nous le confirment :

Minute de greffe

Dans un premier temps, LETOURNEL intègre le bagne de Brest. Il y fait son entrée le 30 Juin 1854.

BagnardIl y séjournera 13 mois, jusqu’au 07 Août 1855 date de son embarquement vers la Guyane. La traversée sur le 3 mâts l’Armide dure cinquante jours. Joseph met pied à terre en Guyane le 27 Septembre 1855.

Le bagne 

Odile Krakovitch, dans son article intitulé Les archives des bagnes de Cayenne et de Nouvelle-Calédonie : la sous-série colonies H aux archives nationales », et publié dans laRevue d’Histoire du XIXème siècle, nous apporte des informations précises sur les bagnes.

Les bagnes coloniaux, comme “terres de la Grande Punition”, furent créés par la loi de Napoléon III du 30 mai 1854. Les départs pour Cayenne avaient commencé, cependant, deux ans auparavant, avec les décrets du 8 décembre 1851 (4 jours après l’Insurrection) et de mars 1852. Les bagnes avaient déjà une longue histoire. Les galères, tout d’abord, servirent comme moyens de punition des condamnés. Puis, avec le progrès de la marine à voile, on utilisa les détenus à différents travaux forcés, tout en continuant à les rassembler dans les ports, principalement Rochefort, Brest et Toulon.
Les transports outre-mer des condamnés avaient commencé très tôt, dès le XVIe siècle : envoi de populations au Canada, en Louisiane ; il faut rappeler la sombre affaire de l’hécatombe de la population de Kourou en Guyane, au milieu du XVIIIe siècle. Ces transports servaient cependant à peupler les colonies plus qu’à réprimer et punir.
La Guyane apparut très tôt comme une terre choisie pour se débarrasser de personnes indésirables en métropole. C’est la Révolution qui y envoya les premiers déportés politiques.
Les ports restèrent jusqu’au milieu du XIXe siècle le lieu d’enfermement des condamnés. On se servit de l’Algérie pour les insurgés de 1851. Dès 1852, cependant, la priorité fut donnée à Cayenne ; les bagnes des ports fermèrent alors progressivement : Rochefort en 1852, Brest en 1858, Toulon en 1873. L’envoi dans cette terre lointaine présentait un double avantage par rapport aux ports : la disparition, sans retour possible, de la population dangereuse, le remplacement, avantageux pour la mise en valeur d’une colonie qui ne voulait pas démarrer, des esclaves libérés en 1848 par une autre main-d’œuvre aussi peu coûteuse.
Revue d’Histoire du XIXème siècle.

Le paquetage du bagnard

Contrairement aux matelots qui, à l’époque, n’ont pas d’uniforme spécifique, les forçats disposent d’une tenue réglementaire. Mais c’est pour mieux les reconnaître.
Le vêtement : La tenue du bagnard comprend une casaque, deux caleçons, une vareuse, deux chemises et un bonnet de laine. Le col de la casaque et le bonnet ont une couleur spécifique en fonction de la peine, par exemple, rouge pour les condamnés à temps.
Les chaînes : Une chaîne pour le travail simple, dit de fatigue. Elle est fixée à la cheville du détenu par une manille, ou manicle.
La gamelle : Comme la cuillère, elle est en bois. Il n’est pas question que les bagnards aient fourchette et couteau. En fait, ils mangent avec leurs doigts.
La couverture : C’est la seule pièce de tissu qui sert aux bagnards à se protéger la nuit, lorsqu’ils sont enchaînés sur leurs tolas.
Les chaussures et la ceinture : Les chaussures en vilain cuir sont accompagnées d’une paire de bas. Le crochet du ceinturon sert à accrocher la chaîne.
Le matricule : Sur chaque pièce de l’habillement est inscrit le matricule du détenu. Porté, sur un registre, ce numéro permet d’identifier le bagnard
Châtiments corporels : de la bastonnade à la mort.
Les forçats qui commettent une faute grave passent devant le tribunal maritime spécial. La bastonnade , à l’aide d’un cordage goudronné de 65 cm de long, est infligée aux voleurs. La peine de mort sanctionne les assassinats. Elle est rare, environ une par an.

                                       Cercle Généalogique du Languedoc.

Il sera alors dirigé sur le camp de Sainte-Marie situé sur la rivière Comté.

Ce camp est considéré comme camp à vocation agricole et forestière.

Localisation camp Saint Marie

Localisation des camps en Guyane.

Sainte-Marie

Un court séjour ! 

Le 5 septembre 1856, soit 344 jours après son arrivée en Guyane, Joseph meurt, loin de La Boulouze, ignoré de tous. Comme nombres de ses compagnons d’infortune, il était devenu un matricule, le 3590.

Registre matricule

Sans donner de détails, l’état civil de La Boulouze, enregistre, le 1er février 1857 l’ « extrait du registre de l’état civil de Sainte-Marie » :

« Le 5 septembre 1856 à l’Hopital de Saint-Marie le sieur Letournel Joseph René Jean âgé de cinquante cinq ans environ, ayant exercé la profession de tisserand, domicilié à la Boulouze, arrondissement d’Avranches, né à Avranches département de la Manche, fils de défunt François et de Madeleine Lecourtois, époux de Jeanne Catherine Bindel décédée et de Anne Charlotte Bougon. Cette note nous a été transmise par le sieur BRIERE Louis Simon, lieutenant au 3ème régiment d’infanterie de marinier de l’établissement de Saint-Marie et par le sieur Coursin Simon surveillant de 1ère classe, enregistré à la Boulouze le 1er février 1857″.

Registre d'état civil

En résumé

Après avoir été arrêté en compagnie de son fils Arsène, Joseph LETOURNEL sera condamné le 22 Juin 1854 pour l’incendie de quatre bâtiments agricoles (transformés en «maisons habitées » lors du procès ?). Des circonstances atténuantes reconnues lui permettent d’échapper à la peine capitale. Toutefois, il écope des travaux forcés à perpétuité.

Lors de son procès, l’homme y est décrit comme fainéant, belliqueux, d’un esprit plutôt  révolutionnaire et menaçant.

A sa charge, il avait déjà été condamné le 22.08.1853 à six jours de prison, par le tribunal  correctionnel d’Avranches, pour l’ouverture d’un cabaret sans autorisation. LETOURNEL sera expédié au bagne de Brest le 30 Juin 1854. Il y  restera treize mois avant de partir pour le  bagne de Guyane. La traversée sur le 3 mâts l’Armide dure cinquante jours et Joseph met pied à terre en Guyane le 27 Septembre 1855.

Transféré au camp de travail de Sainte Marie, il décédera moins d’un an plus tard le 05 Septembre 1856.

Nous n’avons rien appris de son activité aux bagnes (à Brest comme en Guyane),  si ce n’est qu’il y était « journalier », de même que nous ignorons les causes de son décès.

Il savait lire et écrire imparfaitement, n’a reçu aucune récompense au bagne mais  en contre partie, n’a jamais été puni. Nous savons que l’homme, âgé de 51 ans  lors de son procès (né le 12.12.1803 à Avranches) était veuf de Jeanne BINDEL et remarié à Anne BOUGON. Il était Catholique et père de 10 enfants (peut-être 11 ?) et exerçait la profession de  tisserand à La Boulouze.

De taille moyenne (1,60/1,61m), il avait les cheveux gris, les sourcils bruns, un front moyen couvert de rides, des yeux gris, un nez pointu et long, une bouche moyenne, un menton rond, une barbe grisonnante, un visage ovale aux joues carrées, un teint clair (bruni au bagne !). De poitrine velue, il portait une cicatrice à la naissance de la paume de la main gauche ainsi qu’une autre cicatrice au haut du dos. Il avait des varices aux jambes.

Et Arséne Hippolyte, le fils ?

Malheureusement, à ce jour, nous ne savons rien du devenir du fils. Vers quelle maison de correction a-t-il été dirigé, comment en est-il sorti ?
Le mystère demeure !


Conclusion

Sans minimiser les exactions de Joseph LETOURNEL, sans remettre en cause, bien évidemment,  le jugement rendu à Coutances, Joseph méritait-il une telle punition ?

Les journaux d’époques, comme le procès, ne mentionnent aucun décès, aucun blessé. Ils ont parlé d’incendies de bâtiments agricoles que le procès transforme en « Maisons d’habitation »  ??

Le mauvais caractère de Joseph LETOURNEL faisait-il de lui un homme « indésirable » dont on devait, selon la politique de cette époque, se séparer à jamais ?

Ah ! si Letournel avait vécu de nos jours !  :

– En 2011, après déjà 14 condamnations, il incendie 22 véhicules et reçoit 3 mois de prison ferme

    ou

– En 2009, tel autre qui ayant incendié 6 OOO ha de forêt, reçoit 4 ans de prison dont 2 avec sursis….

                                                                                       Pauvre LETOURNEL !!

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