Ile Sainte-Marie : l’énigme de la tombe Lechartier

1. Contexte

La recherche sur les familles Lechartier dont le nom orne certains linteaux des maisons du Pavement à Poilley (50), a mis à jour un document concernant Joseph Pierre Lechartier, né à Ducey et mort en 1834 à l’Ile Sainte-Marie de Madagascar.

En 1642, les Français s’installent à Madagascar appelée alors « la France Orientale » mais en 1672, leur massacre, au désastre de Fort-Dauphin, arrête la colonisation pendant près d’un siècle. Celle-ci reprend vers 1763 et continue sous Napoléon Ier. A la Restauration, sous Louis XVIII, la France souhaite se reconstituer un empire colonial.
Cependant, de 1700 à 1815, toutes les guerres entre la France et l’Angleterre se répercutent sur les colonies. Au cours de cette rivalité, la France perd la presque totalité de ses possessions. Elle reste malgré tout détentrice de l’Ile Sainte Marie, petite ile de 165 km² (cf Jersey, 116 km²), située à l’est de Madagascar, et de quelques comptoirs sur la côte Est de cette même grande ile. Des luttes intestines, alimentées par les Anglais contre les Français durent jusqu’en 1840, époque où il y a un changement d’alliance (Français et Anglais s’unissent).

C’est dans ce contexte que Joseph Lechartier arrive à Sainte-Marie et où il y mourra. Sa pierre tombale dans l’ ilot appelé l’Ile aux Forbans en est le souvenir.
Des sites Internet, concernant Madagascar et l’Ile Sainte-Marie, au vu de l’épitaphe de cette pierre, font de Lechartier un « pirate des Mers du Sud ». Mais les récits des participants à la lutte pour la colonisation et un document du registre paroissial de Poilley font voir une autre réalité.

L’inscription sur sa pierre tombale permet de suivre les grandes étapes de sa vie, loin de Ducey.

2. Description de la pierre tombale

Lech_Hul_tombe-lechartier-ste-marie (FILEminimizer)

En en-tête, difficilement visible sur cette vue, un dessin représente un calvaire avec la croix du Christ.

En dessous, on lit :

CI-GIT

A

JOSEPH PIERRE
LECHARTIER, NÉ À
DUCEY, DÉPt DE LA MAN
CHE LE 10 AVRIL
1788.
ARRIVE SUR LA FLUTE
LA NORMANDE
LE 1er NOVEMBRE 1821
MORT A Ste MARIE
LE 14 MARS 1834

PAR SON AMI HULIN
PASSANS PRIEZ POUR LUI

Les origines de Joseph LECHARTIER

Né en 1788, au bourg de Ducey, au sein d’une famille de marchands et de négociants, il est le fils de Thomas LECHARTIER La Salle, marchand, et de Marie FONTAN d’ Avranches. Son grand-père maternel, Joseph FONTAN, est avocat à Avranches.
Son parrain est le Sieur Vincent FONTAN de Ducey, négociant, son oncle maternel ; sa marraine est Demoiselle Reine Françoise VOISIN, sa tante maternelle en loy, épouse du Sieur Joseph FONTAN, négociant au VIVIER (35).

Il est le quatrième enfant sur les huit de la famille. Sa sœur Sophie Julie Anne Lechartier le précède de 2 ans (née en 1786).

Lech_Hul__bapteme-lechartier-joseph-1788

Relevé des BMS de Ducey, baptême de Joseph LECHARTIER

 Son père meurt en 1804. Joseph Pierre est alors âgé de 16 ans. Trois de ses frères et sœurs sont décédés, Thomas dès sa naissance en 1783, Auguste quelques mois après sa naissance en 1791 et Françoise, à 3 ans en 1801.

L’installation à Madagascar, Ile Sainte-Marie

Environ 16 ans après le décès de son père, il a alors 32ans, Joseph LECHARTIER débarque à l’Ile Sainte-Marie.

Son arrivée sur la Normande

On lit dans les ANNALES MARITIMES ET COLONIALES – 1821 :

« La flûte la Normande, commandée par M. Vergos, lieutenant de vaisseau, est partie de Brest le 8 juin 1821 pour Madagascar. (Page 667) »

« La goélette la Bacchante, commandée par M. Frappaz, enseigne de vaisseau, est partie de Brest pour Madagascar, le 7 juillet 1821. »
D’après les Annales Maritimes et Coloniales de 1821, page 608, La Normande est un bateau de 800 tonneaux dont la première mise à l’eau (ou la refonte) a eu lieu à La Ciotat en 1812.

Pourquoi ces 2 bateaux en partance pour Madagascar?

Comme on l’a vu, Madagascar est déchirée par diverses luttes internes et en proie à une rivalité d’influence entre La France et l’Angleterre. Un homme, Sylvain ROUX, déjà à Madagascar, revient en France en 1819 pour soumettre ses projets de colonisation au gouvernement français. Il réussit à en obtenir le soutien et est nommé Commandant des établissements de Madagascar. Il repart alors de Brest sur la Normande que la Bacchante doit rejoindre un peu plus tard. Roux emmène avec lui trois cents hommes dont deux cents volontaires, de toute la France et surtout de Paris ainsi que quelques colons (voir : . »Histoire des révolutions de Madagascar », de M. Ackermann.par Théodore LACORDAIRE)
Lechartier s’est-il embarqué à Brest, dès le départ du bateau comme le laisse supposer l’embarquement de six colons volontaires (voir encart ci-dessous), ou est-il monté à bord lors d’escales en particulier africaines ? Sylvain Roux fut accusé par les Anglais d’avoir embarqué des « esclaves » au Sénégal, LECHARTIER est-il parti de ces lieux pendant ces escales?

Lech_Hul_expedition-madagascar

Seulement, l’expédition tourne court et se solde par un échec. Suite aux évènements internes, la Normande ne peut accoster qu’à l’ile Sainte Marie. Les hommes embarqués, mal informés sur les difficultés du climat, sur les maladies, sur la qualité des eaux qu’ils boivent, succombent en grand nombre. Sylvain ROUX, lui-même, « meurt du climat en 1825, après trois années d’une administration déplorable »
Malgré les travaux entrepris, Sainte-Marie ne devient pas immédiatement prospère et « n’est alors qu’un misérable rocher ».
Les écrits des différents acteurs de cette période, présents à Sainte-Marie, relatent les énormes difficultés de l’expédition de Sylvain ROUX.

Lech_Hul_expedition-madagascar-analyse-frappas

FRAPPAS, commandant de laBacchante, arrivant un peu plus tard à Sainte Marie, y trouvera le « plus grand désordre » :

"Journal des Voyages, Mémoires et Notices, par Théophile FRAPAZ, 67 éme cahier, mai 1824."

Que devient la Normande?
B-F LEGUEVEL DE LACOMBE, dans ses notes et documents rapportés lors de ses voyages à Madagascar relate le sort réservé à la Normande 1:

« Je vis sur la rade la gabare la Normande qui servait de ponton ; elle était couverte de feuilles de ravinala qui lui donnaient un aspect lugubre. Lorsque la fièvre s’était manifestée pour la première fois à Sainte-Marie, l’hôpital n’étant pas encore construit, les malades avaient été entassés dans son entrepont et presque tous y étaient morts, ce qui la faisait regarder en quelque sorte comme un cercueil par ceux qui avaient survécu.
Ce bâtiment qu’on avait ainsi abandonné était cependant encore neuf et avait dû coûter beaucoup à la France ; il aurait pu servir pendant un grand nombre d’années si on avait voulu veiller à sa conservation ; j’ai appris que, par suite de cet état de délaissement, on avait été forcé de le démolir
. »

(B-F LEGUEVEL DE LACOMBE, dans "Voyage à Madagascar et aux Iles Comores, DESESSART, éditeur 1840)

Plus loin, dans ce même récit réalisé par LEGUEVEL DE LA COMBE, la description de l’Ile Sainte-Marie est peu encourageante et Joseph LECHARTIER embarqué sur la Normande, ne dût pas trouver en arrivant sur l’ile l’éden certainement envisagé lors de l’embarquement.

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La Normande, Musée de la Marine, Paris

3 La vie de Joseph LECHARTIER à Sainte Marie

Si aucun document ne nous éclaire sur ses activités, un acte de baptême, relevé dans les Registres Paroissiaux de Poilley (canton de Ducey), nous apprend qu’il s’ est marié, selon les rites malgaches, à une femme du pays et qu’il en a eu un fils.

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Relevé BMS p 375 série 1 de Poilley : acte de Baptême de Joseph F. Lechartier
fils de Joseph Lechartier

Bapt.

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Tanumbo, ile Ste-Marie

Joseph – François Lechartier né à Madagascar
(ile Ste Marie) au lieu dit Tanumbo, le seize janvier mil huit cent vingt sept de Mr Joseph Lechartier, décédé, natif de Ducey et commerçant à l’ile Ste Marie et de Dame Valoutia, malgache libre, mariés selon les formes et usages malgaches, a été solennellement baptisé le treize juillet mil huit cent trente neuf, veille de sa première communion, par nous curé dûment autorisé. Parrain Mr Pierre François hulin, marraine Anne Sophie Lechartier.
Signatures J.M. Huvé curé de Poilley ;     Hulin

Ce fils Joseph François Lechartier, né le 16 janvier 1827 de Joseph Pierre et de Dame Valoutia, Malgache libre, à l’ile Sainte Marie au lieu dit Tanambe, est donc baptisé à Poilley le 13 juillet 1839, la veille de sa communion.

Pierre François HULIN en est le parrain ; la marraine est Anne Sophie LECHARTIER. (Sophie Julie Anne Lechartier, sœur de Joseph ? Aucune autre Anne Sophie Lechartier n’a été retrouvée).
Joseph Lechartier fonde donc un foyer à Sainte Marie et y a un fils 6 ans après son arrivée.

Hélas, jusqu’à présent aucun autre document concernant cet enfant n’a été retrouvé tant à Ducey qu’à Poilley.

Joseph LECHARTIER, père de l’enfant, exerce, selon ce BMS le métier de marchand. Il était donc resté dans la tradition familiale.

Peut-on envisager alors qu’il faisait partie des négociants embarqués par l’expédition Sylvain ROUX de 1820-1821 ? Dans cette éventualité se pose le problème du financement du voyage. La famille LECHARTIER, marchand-négociant, en avait-elle les moyens ?

 4  La mort de Joseph Lechartier 

Sa pierre tombale, à l’Ile Aux Forbans, nous indique qu’il est décédé à Sainte Marie le 14 mars 1834. Malheureusement, aucune indication n’est donnée sur les origines de sa mort survenue 13 ans après son arrivée.

Un autre acteur de ces tentatives de mise en place d’un Établissement français à Sainte Marie, L. Carayon, après avoir narré, entre autre, les essais et échecs de cultures et d’exploitations dans l’ile, nous relate le décès de son ami et partenaire Albrand. Ce dernier assurait de plus le commandement de l’Établissement au moment de sa mort.

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Comme Joseph LECHARTIER en 1834, Albrand fut enterré, en 1826, dans un îlot appelé Nossi-Ramika par les indigènes et l’ile-aux-Forbans par les Français.

Comme LECHARTIER, une pierre tumulaire, en marbre fermera le tombeau.

Il semble donc que cet îlot a fait office de cimetière pour la colonie des Français qui a voulu s’implanter à l’ile Sainte Marie.

Mais ce lieu de regrets et de deuil ne sera pas un objet de froide curiosité, il est devenu, 200 ans plus tard un lieu de mystère et de piraterie !

Vers suite ….

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2 commentaires pour Ile Sainte-Marie : l’énigme de la tombe Lechartier

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