Organisation d’une petite école vers 1700

Petit rappel

L’article consacré aux « Vitel de Poilley » expose, dans un court paragraphe, la fonction de maître d’école :

Educ_ecole_1700 (1)« A cette époque (seconde moitié du XVIII éme siècle), et pour longtemps encore, le maître d’école est l’auxiliaire du curé. Il est nommé par les instances religieuses et paroissiales, et sous le contrôle du diocèse, sur ses qualités de bon chrétien, de bonnes mœurs et ne fréquentant pas les cabarets… Il est tenu d’enseigner en priorité la religion, base de la lecture et de l’écriture. C’est lui qui enseigne le catéchisme tout en assurant la scolarisation des enfants. Le maître d’école est souvent chargé de taches supplémentaires : porteur d’eau bénite dans les maisons, chantre, nettoyage de l’église, sonner l’angélus… Payé en général par la paroisse, son salaire est maigre malgré le complément obligatoire, et bien souvent en nature, du par les parents. Sa situation est précaire car le maître est révocable restant ainsi à la merci des instances paroissiales. Début XVIII ème, une recommandation épiscopale résume le rôle des maîtres et maîtresses d’école :  » … ils auront toujours devant les yeux qu’ils sont principalement établis pour élever les enfants dans la piété et pour leur apprendre à mener une vie tout-à-fait chrétienne… » »

Bien que parue dans un autre évêché que celui d’Avranches, « La Lettre pastorale sur la tenue des petites écoles » rédigée par l’évêque de Bayeux en 1690, renseigne sur les méthodes utilisées il y a plus de trois cents ans…

Organisation de l’école

L’évêque aborde en premier l’organisation de l’école et les méthodes d’apprentissage de la lecture.

« Le Maître partagera son École en quatre ou cinq bancs, selon la quantité & capacité de ses Écoliers, mettans au premier les plus capables, comme ceux qui apprennent à lire en françois & dans les Lettres, à Écrire, & l’Arithmétique. Au second ceux qui lisent passablement dans leurs heures(1). Au troisième ceux qui sçavent épeler et assembler les mots. Et au quatrième ceux qui apprennent à connoître leurs lettres et à assembler les syllabes ; donnant à chaque banc un même livre, par exemple à ceux du premier rang, le Pédagogue chrétien ou s’ils sont pauvres, le Catéchisme du diocèse. Aux troisièmes, des Alphabets, dont une partie est divisée par syllabes; & l’autre ne l’est pas. Et pour les quatrièmes, on se servira du Petit Alphabet, qui est tout divisé par syllabes.
On ne donne à chaque banc un même livre, qu’afin qu’ils aient une même leçon & que quand on commencer à lire, les autres lisent tout bas en même temps.

Educ_ecole_1700 Il faut pour ce sujet que les Maîtres les fassent tous tenir debout, devant lui, ou même sans sortir de leurs places, & que le plus capable du banc commence le premier & les autres ensuite comme il sera dit cy-après.

Et d’autant que pour apprendre à lire, il faut connoître les lettres et ensuite les assembler, le Maître aura une grande Table ou Carte, sur laquelle seront écrites en gros caractères, premièrement les voyelles, a, e, i, o, u, & les lettres m, n, comme les plus usitées de l’Alphabet, & ensuite les consones écrites de même. Et en une autre Carte les syllabes, en leur montrant d’abord les plus aisées à assembler. »

(1) On appelle Heures, au pluriel, un livre où les prières des Heures Canoniales sont contenues ( Heures, Prime, Tierce, Sexte et None).

L’apprentissage se fait en latin :

« Quand ils connoitront leurs lettres, on leur donnera pour première leçon le Pater noster, faisant dire au premier P, au second a, au troisième t, au quatrième e, au cinquième r, et ainsi de suite chacun une lettre à autant qu’il y a d’Écoliers dans le banc, sans les faire encore assembler, & puis recommencer par le mot qui suit. Cette manière leur apprendra à connoître parfaitement leurs lettres, parce qu’elles ne sont pas de suite comme dans leur Alphabet.
Il faut ensuite que le premier dise
P, a, Pa, le second e, r, ter, le troisième n, o, s, nos, le quatrième e, r, ter, &c(etc), sans leur faire encore assembler le mot entier en disantPater, & noster, mais seulement la syllabe que chacun aura prononcée, leur enseignant à bien séparer leurs syllabes, afin de pouvoir appeler correctement ; c’est pour ce sujet qu’on a distingué l’Alphabet par syllabes.

Educ_ecole_1700Alphabet_latin Il faut aussi leur faire bien distinguer les mots les uns d’avec les autres, par exemple pour bien appelerPater noster, il ne faut pas dire P, a, Pa, t, e, r, ter,Pater noster, t, e, r, ter, Pater noster ;  mais il faut qu’après avoir dit P, a, Pa, t, e, r, Pater, on ne reprenne plus le mot Pater  mais que l’on passe au mot suivant n,o,s, nos, t, e, r, ter, noster ainsi des autres, d’où vient que dans les Alphabets imprimés par syllabes, il se trouve une virgule après le motPater, qui montre que ce mot est achevé….

… Quand ils savent lire en ces manières, il faut faire lire par médiation, en fait des Pseaumes, & par phrases ou ponctuation en François ou autres discours suivis par, exmple en ce verset ici , Dominus regit me, &c, le premier Ecolier dira, Dominus regit me, et nihil mihi deerit, & le second continuant achève , in leo pascue ili me collocavil.… »

Ce n’est qu’ensuite que la lecture du français peut débuter.

« …On doit observer la même méthode pour la lecture françoise autant qu’il sera possible, & sur tout bien maintenir l’attention, sans laquelle cette méthode, d’ailleurs fort avantageuese et profitable, deviendroit non seulement inutile, mais fâcheuse et importune pour ne pas dire insupportable….
L’on commence par les plus avancez : parce.qu’ilsvent profiter aux autres, & s’occuper pendant le reste de l’École, soit à écrire, soit à apprendre l’Arithmétique &c. & on continue en suite jusqu’aux plus petits, ausquels un Écolier des plus capables aura fait tout bas quelques répétitions du Catéchisme, ou la manière de bien répondre la Messe, &c, pendant que les autres lisoient.
Les Leçons doivent être courtes, c’est-à-dire environ de deux pages pour les plus avancez d’une même leçon, &:d’une seule pour les plus foibles,& on doit avoir examiné les livres dont les Enfans se serviront, particulièrement les lettres à la main et les Registres, de peur qu’il ne s’en trouve qui contiennent quelque chose de mauvais. »

Educ_ecole_1700Alphabet

Cette méthode ne nécessite pas des connaissances approfondies du maître dans l’art d’écrire , mais il saura cependant apprendre à ses élèves à former et tracer les lettres et les mots.

« …Si le Maître ne se sent pas assez fort pour montrer lui-même à bien écrire, il se servira d’exemples imprimez, ou encore mieux de celles qui sont faites à la main, lesquelles il collera sur de petites cartes, pour les distribuer aux Écoliers, les leur changeant chaque semaine, et pour faire ce changement avec ordre, il mettra à chaque exempte, en petit caractère, le nombre d’Écoliers à qui il l’aura donné pour ne leur pas donner trop souvent….
…Il est bon de remarquer qu’il ne faut pas donner beaucoup de lettres à faire à ceux qui commencent à écrire, comme font la pluspart des Maîtres de la campagne, qui leur donnent dès le premier exemple toutes les lettres de l’Alphabet. II suffira de leur donner au commencement des
o o & quelques i i, puis dans la suite des a a, ensuite des f f & des m m, &:des n, n , qui sont les Lettres initiales, desquelles sont formées presque toutes les autres, par exemple, d’un o avec un i on en fait un a, l’o a du rapport avec le b, le c, le d, le e…. 

…Il y.en a qui apprennent à écrire en peu de temps, se servant d’un morceau de corne bien déliée & qui soit bien dégraissée ; laquelle ils appliquent sur leur exemple & écrivant dessus, forment aisément les lettres et les mots qu’ils voient au travers : après quoi ils n’ont qu’à effacer ce qu’ils ont ainsi écrit, pour en transcrire encore d’autres, & ainsi ce morceau de corne qui coûtera deux ou trois sols leur sert de papier, jusques à ce qu’ils sçachent bien écrire. »

Organisation d'une petite école vers 1700

L’orthographe s’apprend par la recopie avec un soin particulier pour les majuscules, Initiales et Finales, puis pour les plus savants, le Masculin et le Féminin sont abordés.

« Pour leur apprendre l’Orthographe, on aura soin de voir s’ils imitent fidèlement ce qu’ils coppient. On leur montrera ensuite comment se font les majuscules, les Initiales & les Finales ; & où il s’en faut servir, comme aux noms propres, au commencement de chaque période et de chaque vers en Poésie…
… et si on les juge capables, on leur marquera ce que c’est qu’un Masculin, un Féminin, un Singulier, un Pluriel, &c. »

L’apprentissage se terminera par de l’arithmètique.

« On leur donnera quelques Leçons d Arithmétique, en leur apprenant premièrement à connoître les chiffres de toutes sortes, puis à bien les nombrer, & enfin les règles de l’Adition, Soustraction, Multiplication, & Division… »

La répartition horaire des activités
Après avoir exposé les méthodes d’apprentissage de lecture et écriture, l’évêque organise le fonctionnement l’école pendant la journée.

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La dernière partie de cette « Lettre pastorale », sur la tenue des Écoles, est consacrée à des avis donnés au maître : des élèves retenus pas en dessous de six ans, présentés par leur père, leur mère ou leur tuteur,  les renseignements à transcrire sur le registre (âge, nom du père, lieu du domicile,  infirmité de l’enfant, tonsuré ou non, les projets pour l’enfant…)
Il est également conseillé au maître, pour faire avancer sa classe, de mettre en place des petits Officiers choisis parmi les enfants, dont :

  • un Observateur, qui a « l’oeil sur les autres », et qui a pour tâche  de conduire vers l’Eglise ses camarades.
  • un Admoniteur sera le bienvenu ; il a la charge de dire au maître « ceux qui causent ou qui n’étudient pas »
  • des « Réciteurs de Prières »
  • des « Répétiteurs de leçons »
  • des Catéchistes
  • des Visiteurs qui sont chargés d’effectuer, , « la visite une fois le mois chez les Parens…. pour s’informer de la manière dont ils se conduisent chez eux, s’ils sont contens, s’ils prient bien Dieu soir & Matin, s’ils étudient, &c. ».

Mais bien évidemment, souligne l’évêque, ceci est à mettre en place en fonction du nombre d’élèves dans la classe, au maître d’adapter.

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(Source Gallica. "La tenue des petites écoles en 1690 dans le diocèse de Bayeux /
 par François de Nesmond, né à Paris en 1629 et mort a. Bayeux en 1715. 
Au synode de 1662, il s'était occupé de la bonne tenue des petites écoles. 
En 1694, il posa la première pierre des bâtiments de l'Université de Caen. Publication Veuclin, Ernest en 1890.)
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