Le Paige dit le baron Dorsenne, une figure de l’Empire

Moins connu que son beau-frère et cousin, Jean-Marie-Pierre Le Paige, comte Dorsenne et général de l’Empire, Edmé Charles Le Paige Dorsenne est né à Ducey.

Engagé parmi les volontaires nationaux, il prend part aux campagnes militaires sous l’Empire. Les deux études1 qui lui ont été consacrées nous révèlent la vie militaire de cet homme qui se vanta, à plusieurs reprises, d’être l’auteur du mot de Cambronne.

ob_62e96a_baron-d-orsenne-001

Portrait d’Edmé Charles Lepaige Dorsenne, signé Loir et exécuté en 1856. La mairie d’Avranches et Madame Sourdat, veuve du Docteur Sourdat, petite nièce du baron Dorsenne possèdent chacune ce portrait dont un est une copie fidèle de l’original. Nous ne saurions affirmer lequel est le propriétaire de l’original.


Sa naissance à Ducey

Edmé Claude Le Paige Dorsenne (1740-1795), d’origine bourguignonne, fondé de la procuration générale et spéciale du sieur Louis Le Bourgeois, bourgeois de Paris et fermier général des terres du Mesnil-Garnier, Ducey et autres lieux, se marie à Ducey avec Suzanne Foisil, jeune femme âgée de 27 ans, appartenant à une famille originaire d’Isigny-le-Buat. Le père de cette dernière est Pierre Foisil, receveur au château de Ducey pour M. le comte de Cresnay2.

ACTE DE MARIAGE EDME CLAUDE LEPAIGNE ET FOISIL

Acte de mariage de Edmé Claude Le Paige Dorsenne avec Suzanne Foisil..

Receveur des aides, Edmé Claude demeure au château de Ducey. Son épouse donne naissance, à son domicile, le 25 juin 1772 à Edmé Charles Louis Le Paige Dorsenne. Le lendemain, l’enfant est baptisé par le vicaire Delaroche. Il est nommé par Messire Edmé Fabry, écuyer subdélégué de la ville de Nuit, en Bourgogne, son grand oncle, représenté par Maître Louis Burdelot, avocat en Parlement, demeurant à Pontorson, et par noble dame Madeleine Charlotte Morel Decresnory, épouse de messire Nicolas Fabry écuyer, receveur du grenier à sel à Sainte-Menehoult, sa grand tante, représentée par Mademoiselle Angélique Foisil, demeurant en cette paroisse3.

 Chateau

Les campagnes militaires des deux cousins
ob_ab2a44_baron

Jean-Marie-Pierre Lepaige

Son cousin, Jean-Marie-Pierre Lepaige, comte Dorsenne est né un an après Edmé Claude, en 1773 à Ardres dans le Pas-de-Calais.

Il s’engage en 1792, comme volontaire et est élu capitaine par ses camarades le 13 septembre suivant. Se distinguant rapidement dans les campagnes militaires, il est nommé chef de bataillon sur le champ de bataille le 3 germinal an V, et participe à la campagne d’Egypte et se retrouve blessé au combat de Kélé.

Il se signale, entre autres, à la bataille d’Austerlitz. Nommé général de brigade le 25 décembre 1805, il se fait remarquer à la bataille d’Eylau, à Ratisbonne en 1809, à Essling, Wagram. Le 8 juillet 1811, il succède au maréchal Bessières en tant que commandant en chef de l’armée du nord. Le siège d’Astorg est son ultime combat.

Contraint de revenir à Paris, il succombe le 24 juillet 1812, à la suite de l’opération du trépan.

Son nom figure sur la partie ouest de l’arc de triomphe à Paris.

Edmé Charles Louis Le Paige

ob_52211e_baron-d-orsenne-002

Edmé Charles Louis Le Paige

Edmé Charles Louis Le Paige entame des études de rhétorique au collège d’Avranches.

A l’âge de 19 ans, il s’engage dans le 1er bataillon des volontaires nationaux des Côtes du Nord, répondant à l’appel de la “Patrie en danger”. Il est nommé caporal le 30 août 1791.

L’année suivante, il est adjudant sous-officier dans le 9èmebataillon des volontaires nationaux du Pas-de-Calais commandé par son oncle Nicolas. Le 30 septembre 1793, il est caporal adjudant major.

Un an plus tard, il est muté à la 84ème demi-brigade, et participe à la campagne de Vendée qui débute sur les bords de la Loire pour s’achever par la défaite de l’armée vendéenne à Granville. Le 29 mai, il est blessé à Wilicale près d’Ypres.

Après sa blessure, il rentre à Ardres dans le Pas-de-Calais où il se marie le 3 octobre 1794, avec sa cousine Louise Charlotte Le Paige, fille de Nicolas le Paige Dorsenne (1736-1804), commandant du 9ème bataillon du Pas-de-Calais et sœur du général Comte Dorsenne. De cette union vont naître quatre enfants. Réformé depuis le 25 mai 1795, il s’occupe quelque temps du commerce de son oncle, marchand de fer et de draps à Ardres. Entre le 6 mars et le 17 octobre 1800, il commande la 2ème légion des chasseurs francs puis retourne à ses affaires.

Le 20 février 1802, son beau-frère et cousin Jean Marie Pierre François Dorsenne, militaire également de retour d’Egypte, arrive à Marseilles. Il demande la mise en activité de la 61èmedemi-brigade, demande renouvelée le 27 août suivant à la suite d’une revue d’inspection du Général Tilly. Il fait nommer son beau-frère Edmé Charles le Paige Dorsenne comme Capitaine avec la citation suivante : “Excellent officier, très recommandable, ami de ses devoirs, instruit et partisan de la discipline, ayant des mœurs et une bonne conduite4…”. Il est affecté dans la 61ème demi-brigade par arrêté du premier consul en date du 1er janvier 1803 et rejoint Jean-Marie-Pierre Dorsenne. L’année suivante, on le retrouve recruteur à Colmar. Sa femme y donne naissance à son second fils Symphorien-René-Ferdinand, le 17 octobre.

Présent au camp de Boulogne. Il prend part aux campagnes de Pologne en 1806 et 1807. Un an après, il est nommé chef de bataillon au 1er régiment de voltigeurs (infanterie légère d’élite) de la garde du roi d’Espagne Joseph, frère de l’Empereur durant un mois, puis affecté au 2ème régiment des tirailleurs grenadiers de la garde impériale le 29 mai 1809 sous les ordres du général Roguet. Les honneurs ne s’arrêtent pas là. “Dorsenne recevra deux hautes distinctions : le 1er janvier 1809, étant au 2ème régiment des tirailleurs de la Garde, il est promu “Chevalier Membre de la Légion d’Honneur” et le 3 juillet 1810, un décret impérial signé à Chartres signé de la main de l’Empereur et du Prince Grand Chancelier Cambacérès avec cette mention :

“Pour récompenser son très cher et aimé Edmé Le Paige Dorsenne, lui attribue le titre de Baron”. Le brevet lui attribue également les armoiries suivantes : coupé au premier parti à dextre d’azur à trois lions d’argent, à senestres des barons tirés de l’armée, au deuxième d’argent à la tour crénelée de trois sables ouvertes, ajourées, maçonnées et soutenues de même. Pour livrée : même couleur que l’écu5”.

Il retourne en France en 1812 après de nombreux combats en Espagne et au Portugal. Dès le début de l’année 1813, il est promu colonel major au 8ème régiment des tirailleurs de la garde impériale et à ce titre, fait la campagne de Saxe et reçoit la croix d’officier de la légion d’honneur le 16 août.

Cette campagne verra pour la première fois le recul de l’armée française, c’est la retraite qui commence. Les alliés passent le Rhin en janvier 1814. Pendant près de trois mois, les tirailleurs de Dorsenne se battent avec acharnement, l’armée française toute entière défend la route de Paris. Malgré tant de courage, Napoléon perdra la campagne de France. Paris capitule le 30 mars 18146”.

Le 20 avril 1814, le baron Dorsenne assiste aux adieux de Napoléon à la garde nationale à Fontainebleau et au départ de l’Empereur à l’Ile d’Elbe.

Adieux de Napoléon

Dorsenne à 42 ans. Malgré ses 23 ans de service dans l’armée, il désire rester en activité comme les nombreux maréchaux, généraux et officiers de tous grades. Il conserve son service dans l’armée sous la première restauration.

“Il fera à ce sujet une demande à son Excellence M. le général Dupont, commissaire chargé du département de la guerre du Roi Louis XVIII où il exprime son désir (…)7”.

Lettre adressée “A son Excellence monsieur le général de division comte Dupont, commissaire chargé du département de la guerre” :

“Monsieur le comte,

J’ai l’honneur de représenter à votre Excellence qu’il y a 22 ans que je suis au service et que je me flatte d’avoir toujours servi avec honneur. Je désire demeurer en activité et je prie votre Excellence de m’accorder cette faveur. Je l’assure de mon zèle et mon dévouement pour le service de Louis dix huit. Ci-joint mon état de service.

J’ai l’honneur d’être, avec le plus profond respect de votre Excellence, monsieur le comte, le très humble et très obéissant serviteur.

Signé : le baron Dorsenne, colonel du 8ème régiment de tirailleurs de jeune garde, 5è Division. Mareau, proche Orléans, le 4 mai 18148”.

Sa demande est agréée et le 2 juin il est nommé colonel du 2ème régiment de la reine et reçoit une solde de 3 000 frs. Le 27 suivant, il est nommé chevalier de Saint Louis et le 1er janvier 1815, commandeur de la légion d’honneur. Mais les jeunes officiers de la “Restauration” voyaient d’un mauvais oeil le colonel, baron d’Empire, qui avait servi l’“usurpateur” et portent plainte contre leur chef le 22 janvier. Une enquête ouverte sur les ordres du général comte Maison trésorier de la couronne, fut très favorable au baron Dorsenne puisque le 16 mars 1815, le général comte Maison “prie le baron de la Bouillerie de payer au colonel baron Dorsenne, colonel de régiment de la reine, la somme de 5 000 francs à titre de gratification9”.

 Cambronne

Le 1er mars 1815, Napoléon débarque au Golfe Juan et se met en marche sur Paris. Le baron Dorsenne se rallie à l’Empereur. Il est nommé colonel major au 5ème régiment des tirailleurs de la garde impériale, et prend part à la campagne du nord sous les ordres du général Cambronne.

“Après la victoire de Ligny, s’engage la bataille de Waterloo. La journée du 18 est désastreuse et devant le sauve-qui-peut de l’armée, la “Garde” elle-même pliera sous le choc de l’armée anglaise ; la Garde, qui se forme en carré, fond à vue d’oeil. Le Maréchal Ney, les Généraux Michel et Cambronne sont près de l’empereur au centre de ce dernier carré. Au premier rang, Dorsenne et ses tirailleurs de la Garde se battent farouchement…c’est là que le “mot” et la phrase historique sont lancées que “la garde meurt et ne se rend pas” seront prononcés. (…) Ils se battent jusqu’aux portes de Paris dans la plaine de vertus (Aubervilliers) où finalement ils sont encerclés par les prussiens le 30 juin 1815 ; s’ils ne purent les refouler, ils parvinrent, après avoir épuisé leurs dernières cartouches, à se dégager à la baïonnette; “cette fois ils sont trop”, dit un jeune grognard, tombant mortellement aux pieds du colonel Dorsenne, qui lui-même va recevoir deux blessures ; un coup de baïonnette au téton droit et un éclat de biscaïen lui emporte le bras gauche10”.

Le 30 décembre suivant, Le Paige Dorsenne prend sa retraire et se retire à Avranches.

Son retour au pays

Veuf depuis quelques années, le baron se fixe dans un premier temps, à Avranches, au 21 rue de la Constitution (actuellement le n°23). Il y vit près de sa fille madame née Dorsenne (ancienne élève de l’école de la légion d’honneur) et son gendre, le docteur Voisin et leurs enfants. Il porte beaucoup d’attention à son neveu Edmé Alexandre Foisil, notaire rue des Courtils (actuellement rue du jardin des Plantes).

C’est en 1817 qu’il retourne à Ducey. Le 14 janvier, il se présente à la mairie pour consigner sur les registres municipaux, sa nomination d’officier de la légion d’honneur du 16 août 1813.

En février de l’année suivante, un drame familial survient. Son fils aîné, sous-lieutenant à l’école d’artillerie de Metz, se suicide d’une balle dans la tête.

 Les honneurs

Une lettre non datée adressée à “Monsieur le maréchal de France, ministre de la guerre” dans laquelle on apprend ceci :

Je fus mutilé en 1815 sous les murs de Paris, à la tête du 5ème régiment de tirailleurs. Je reçus deux blessures tellement graves que celle qui nécessita l’amputation de mon bras gauche ne paraissait pas d’abord la plus dangereuse. On crut que celle que j’avais dans la poitrine serait mortelle. Les journaux annoncèrent mes blessures et une nomination de général de brigade. Je ne l’ai jamais reçue et je n’en ai point été surpris d’après les quinze années de malheur qui ont immédiatement suivi.

Je vous prie, monsieur le ministre, de me présenter au Roi pour le grade qui me fut probablement donné comme prix de mon sang. J’ai le plus vif désir et je me crois encore capable de servir utilement mon Roi et ma patrie, ce qui, heureusement, aujourd’hui est la même chose. Mon dévouement est à toute épreuve.

J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect, mon général, votre très humble et très obéissant serviteur ”.

Suit la requête  :

“ Les députés du département de la Manche regardent comme un devoir de signer la pétition du colonel Dorsenne. Les derniers coups de canon l’ont privé d’un de ses membres, tous les français qui ont gémi pendant quinze ans et dans les armées qui ont suivi cette époque, espèrent que justice sera rendue au courage, au mérite, au dévouement, et personne n’en aura plus donné de preuves que le colonel Dorsenne ” avec les signatures de six députés.

Réponse le 16 octobre 1830 du ministère de la guerre :

“ Monsieur le Colonel

Vous m’avez adressée une demande ayant pour objet d’obtenir la confirmation du grade de maréchal de camp qui vous aurait été accordée en 1815. J’ai fait rechercher avec soin s’il existait un décret ou un arrêté qui vous ait conféré ce grade, mais on n’a pu découvrir aucune trace de votre nomination.

D’un autre côté, quelque soit mon désir d’appeler sur vous les bontés du Roi, le nombre de grades conférés pendant les Cent Jours est si considérable que S.M. a reconnu l’impossibilité de les confirmer.

Il ne faut rien moins que de pareils motifs pour m’empêcher de donner une suite favorable à votre demande et ils me font vivement regretter de ne pouvoir contribuer à faire récompenser vos services distingués.

J’ai l’honneur d’être, Monsieur, avec ma considération distinguée, votre très humble et très obéissant serviteur.

Le ministre secrétaire d’Etat de la guerre Maréchal … ” (minute non signée).

En 1850, le Prince Président de la IIème République, Louis Napoléon Bonaparte, vient inaugurer l’Hôtel de ville d’Avranches. Il rend visite à l’ancien colonel de la garde impériale alors âgé de 70 ans.

027_001

L’année suivante, le 20 mai, le baron fonde le prix de vertu à Avranches :

“Je veux que chaque année, le jour anniversaire de ma mort, il soit à perpétuité fait don de 300 francs à un jeune homme non marié, né à Avranches, de classe ouvrière, âgé de 17 à 24 ans et qui, dans les années précédentes, aura été remarqué par son assiduité au travail et par sa bonne conduite”.

Le mot de Cambronne

Laissons le soin de conclure à Olivier Mathieu, auteur d’un livre sur le général Jean-Marie Pierre Le Paige, comte Dorsenne11 :

“Une certitude demeure : Cambronne n’a jamais dit “Merde” aux anglais. Celui qui l’a dit, c’est la baron d’Empire Edmé Charles Louis le Paige d’Orsenne, cousin du général comte (ils avaient le même grand-père, et il avait épousé sa soeur…)… Voyez ce que Cambronne en dit lui-même… Retiré à Avranches, le cousin du général comte affirmait à ses amis, quand il était en veines confidences, que c’était bien lui qui avait opposé la fameuse réponse à la sommation anglaise, mais qu’il n’avait jamais voulu ôter à son chef la renommée dont l’avait paré la légende”.

Alphonse Osmond affirme également que Dorsenne est bien l’auteur du mot attribué par erreur à Cambronne.

Mathieu achève son étude sur une description d’Edmé Charles reprise probablement dans l’article de Osmond :

“Il finit ses jours à Avranches, où l’on disait de lui que c’était un bel homme, de haute stature, de conversation agréable et de grande modestie : une modestie qui entraînera l’Histoire, ici comme ailleurs, sur les chemins de l’erreur”.

Il s’éteint le 22 décembre 1855 à Avranches.

—————————————————————

1. Alphonse Osmont, “Le baron Dorsenne, colonel de la garde impériale, l'homme de Waterloo”, Revue de l'Avranchin, 1966, T.43, n°249, pp.131-144 et M. Fassier “A propos du baron Dorsenne”, Revue de L'Avranchin, 1969, T.46, n°259, pp.177-178. Ce dernier apporte des rectifications à l’article de A. Osmont.
2. Sébastien Anne Julien de Poilvillain, comte de Cresnay, propriétaire du château de Ducey de 1765 à 17792.
3. Extrait du registre des naissances, archives de Ducey, 26 juin 1772.
4.   Cité par A. Osmond, “le Baron Dorsenne, colonel de la garde impériale, l’homme de Waterloo”, Revue de l'Avranchin, 1966, t.43, n°249, p.132.
5.   op. cit., p.133.
6.  idem
7. op. cit., p.134.
8.   Archives de l’armée -Château de Vincennes - citées dans La  Revue de l'Avranchin, T.43, n°249, 1966, p.138-139.
9.   op. cit., p.134.
10.   op. cit. , p.135-136.
11.  Olivier Mathieu, Le général d’Empire, Le Paige d’Orsenne. Editions de la Chimère, non daté p. 65-66.

.

Publicités
Cet article a été publié dans => Personnalités, Ducey. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s