Les Murie de Billy : de la forge au goupillon

Dans sa Monographie de Saint-Quentin, parue en 1932, l’abbé Cudeloup, curé de Marcilly, ne les cite pas parmi les « noms de familles anciennes » : pourtant les Murie (nom également orthographié Mury, Murys ou Muris) ont compté, aux XVIIème et XVIIIème siècles, parmi les familles les plus influentes de la paroisse.

A cette étrange omission, on peut avancer plusieurs raisons : d’abord le fait que cette famille n’est pas originaire de Saint-Quentin. Il semble que ses membres venaient plutôt de la région de Vire, et plus exactement de la paroisse du Mesnil Robert, proche de Landelles, en bordure de la forêt de Saint-Sever. On y trouve ainsi, dès le XIVème siècle, des artisans charpentiers travaillant au château de Vire, comme Jehan et Eudet Muris (1380). Encore aujourd’hui, ce patronyme est bien implanté à Vire, et plusieurs noms de hameaux du Mesnil Robert témoignent de cette présence, notamment le Hamel Mury et la Murisserie…

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Le Hamel Mury au Mesnil Robert.

Autre raison, peut-être, de cet oubli de l’auteur de la Monographie : à la Révolution, tous les membres de cette famille ont brusquement quitté la paroisse de Saint-Quentin pour d’autres rivages, sans doute, comme on le verra, en raison des liens qu’elle avait noués avec les milieux aristocratiques de l’Ancien Régime…

Et puis, il y a cette localisation géographique, qui en fait des paroissiens de Saint-Loup tout autant que de Saint-Quentin : car les Murie demeuraient essentiellement à Billy et à l’Eclairais, hameaux frontaliers de cette paroisse voisine, situés à deux pas de la vieille église de Saint-Loup.

Pour nous aider à en savoir plus, peu de documents. Mais on trouve quand même mention de ce patronyme dans le petit livre d’Emile Vivier consacré aux « confréries du Rosaire et de Saint-Gourgon de Saint-Quentin-sur-le-Homme ». On y lit que, le 8 août 1621, le clergé et les notables du bourg de Saint-Quentin envoient à François de Péricard, évêque d’Avranches, une supplique pour faire établir au siège de leur paroisse une confrérie du Rosaire. A la tête des notables, on trouve « noble dame Elisabeth du Boys, dame de la Fresnaye et patron honoraire dudit Saint-Quentin, veuve de noble seigneur messire Jean du Boys, vivant seigneur de la Fresnaye, capitaine de cinquante hommes d’armes, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy, gouverneur dans la ville et château d’Avranches pour sa majesté, maître de camp d’un régiment à pied ». Et, après les noms des douze prêtres de la paroisse, ceux de douze notables, parmi lesquels « maîtres Nicolas et Rolland Murys ». Rolland, qui est par ailleurs nommé « sieur du Mérobert », ce qui semble confirmer que sa famille venait du Mesnil Robert… (Il y a également un lieu-dit Le Mée Robert à Marcilly, ce qui pourrait laisser à penser que cette famille, peut-être avant d’arriver à Saint-Quentin, avait séjourné un temps dans cette paroisse voisine).

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Signature de Rolland Murys.

Dans la chapelle du Rosaire de l’église de Saint-Quentin, un tableau de Staccony, un artiste présumé italien, rappelle que la paroisse fut à cette époque placée sous la protection de Marie…

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Tableau du Rosaire dans l’église de Saint-Quentin-sur-le-Homme

La Forge au Roy

En fait, c’est une forge qui pourrait avoir attiré à Saint-Quentin les premiers membres de la famille. Au tout début du XVIIème siècle, un certain Vincent Murys épouse Jacqueline Vivien, de la branche des Vivien de la Grimaudière, qui ont possédé la Forge au Roy de 1455 à 1641. Le dernier seigneur de cette lignée, Jean Baptiste Poulain, la tenait de sa femme, noble demoiselle Marie Vivien, fille de Julien Vivien. Lequel Julien avait une autre fille, Jacqueline, celle-là même qui a épousé Vincent Murys, écuyer, « sieur de la Forge au Roy en la paroisse de Saint-Quentin ».

La Forge au Roy, aujourd’hui complètement oubliée (et dont l’abbé Cudeloup ne fait même pas mention), était située le long du ruisseau du Lait Bouilli, côté Saint-Quentin, face à la mine de cuivre dépendant de la Grimaudière, ancien fief des seigneurs Grimault, du XIIème au XIVèmesiècle. Le fief de la Grimaudière, dont le château était à Saint-Loup, s’étendait également sur les paroisses de Saint-Quentin, Saint-Senier-sous-Avranches et Saint-Martin-des-Champs.

Selon Boudent-Godelinière, dans son Essai historique et statistique sur l’Avranchin publié en 1844, « il existe dans la commune de Saint-Loup au lieu-dit Le Bois Grimault, une mine d’une espèce de cuivre, dont M. Launay, père de celui qui a coulé la belle colonne de la place Vendôme, fit, il y a plusieurs années, quelques tabatières ». Il semblerait d’ailleurs que le cuivre de la Grimaudière ait été utilisé lors de la réalisation de  la colonne Vendôme !

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Les minerais de cuivre de Saint-Loup.

La mine de cuivre elle aussi est totalement ignorée des historiens locaux, dont certains vont même jusqu’à nier son existence ! Elle est cependant bien signalée sur la carte de Cassini. Quant à la Forge au Roy, on ne sait plus exactement quelle était son importance. Les documents la concernant manquent cruellement… Cette vieille demeure aux portes romanes et aux fenêtres étroites, bardées de barres de fer, fut malheureusement démolie au début du XXème siècle. Suivant un vieux dicton, les seigneurs Grimault y battaient monnaie, et de méchantes langues insinuaient qu’ils étaient un peu faux monnayeurs… Ce que semble confirmer cet aveu du 16 juin 1614 concernant Jean Mury pour un fief de Brécey, et où l’on parle d’un certain Guillaume Troussier, « convaincu et atteint à mort pour crime de fausse monnaie » ! La forge pouvait donc bien avoir servi d’atelier pour frapper les écus, vrais ou faux, et pour d’autres usages plus ordinaires, armes et outils agricoles notamment.

Vincent Murys et Jacqueline Vivien ont donné naissance à Saint-Quentin à toute une lignée de « forgeauroys », petits maîtres de forge qui ont laissé leurs traces dans le patrimoine et dans les registres de la paroisse, et dont le plus connu (ou le moins méconnu !) fut David Murie (1654-1736).

Né le 25 novembre 1654 à Saint-Quentin, fils de Nicolas et de Noëlle Desfours, David se marie le 2 août 1678 avec Julienne Roussel, fille de Robert Roussel, sieur de Longpré, et de Jacqueline Pinel. En 1700, il bâtit à Billy une grande maison, la Muryère (qui existe toujours), et l’année suivante fait édifier au carrefour des routes d’Avranches et de Saint-Quentin (aujourd’hui les RD 103 et 110) une croix directionnelle, la Croix du Chesnot. Sur le socle, outre les noms de ces localités, on peut lire cette inscription : « FFPDM FORGAUROY », ce qui signifie « Fait faire par David Murie, forgeauroy ». Lettres que l’on retrouve d’ailleurs sur la cheminée de la Muryère (« FPDM »), accompagnées d’un écusson qui pourrait représenter les armes de cette famille…

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La cheminée de la Muryère

La Croix du Chesnot a cette particularité d’avoir sur son fût des renflements symbolisant les bubons de la peste. Car vingt-cinq ans exactement avant son érection, en 1676, une épidémie de dysenterie a fait des ravages dans toute la région, emportant notamment le père de David et sa seconde épouse, ainsi que deux de ses frères et une sœur. On en retrouve d’ailleurs le souvenir sur la belle pierre tombale exposée au seuil de l’église de Saint-Quentin, juste sous le narthex, et sur laquelle on peut lire aisément : « Ci-gist Nicolas Muris décédé le 14 sptbre 1676 et Fran. Gilbert sa femme qui a fondé AP. F. Murys décédé ce 6 décbre 1714. FFPDM ». Nicolas était le père de David, Françoise sa belle-mère, et François son fils. Quant à AP, cela signifie tout simplement : « à perpétuité »…

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La Croix du Chesnot

Une pépinière de prêtres

En août 1696, un Jean-Baptiste Muris de Billy de Saint-Quentin faisait ses études au collège d’Avranches. Dans une pastorale présentée par les élèves du collège, « Apollon françois », jouée en l’honneur de l’évêque érudit Pierre-Daniel Huet, qui présidait la fête, il tenait le rôle d’un poète-berger. « La scène est dans un bocage proche de la ville d’Avranches », que l’on appelait alors « l’Athènes normande ». Jean-Baptiste sera avocat. On le retrouvera plus loin.

 Mais ce sont surtout des prêtres que la famille va donner à la région. François Murys, fils de Vincent et de Jacqueline de Mouy, succède le 19 avril 1694 à Pierre Denault, promoteur de l’officialité de Saint-Quentin. Démissionnaire le 26 novembre 1705, François résigne en faveur de son frère Hervé, qui sera curé jusqu’à sa mort en 1708. François Murys avait même obtenu des armoiries : « d’or à un gland de gueules, coupé de tranche de sinople et d’argent »… Sa demeure était à Billy, dans une belle petite maison qui existe encore à l’état de ruine, et que l’on voit hélas s’écrouler un peu plus chaque année, sous le coup des tempêtes et de l’abandon… A l’intérieur, on peut encore apercevoir une imposante cheminée, sur le manteau de laquelle on devine un blason avec un calice, signe que ces armes appartenaient à un prêtre. Et des initiales : MF, FM. Sans doute celle de François Murys. Ce fut probablement aussi la demeure de son frère Hervé, lui aussi curé de Saint-Quentin, où il meurt le 23 avril 1708.

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La maison de François Murie en l’an 2000 et ce qu’il en reste aujourd’hui.

Des Murie prêtres, on en retrouve d’ailleurs tout au long des XVIIème et XVIIIème siècles dans les paroisses avoisinantes. Déjà en 1674, un François Murie était curé du Neuf Bourg. A Subligny, de l’autre côté d’Avranches, ont officié toute une lignée de Muris. Il y avait un Robert Muris, curé de Subligny, en 1655. Soixante-quinze ans plus tard, le 18 avril 1730, un Julien Muris, prêtre de Perriers-en-Beauficel, reçut la collection de la cure. « Prêtre distingué par sa science et sa piété, il fut le bienfaiteur de l’église et des pauvres, pour lesquels il fonda un lit à l’hospice d’Avranches en 1750 ».

Mgr Durand de Missy, l’évêque d’Avranches, visita l’église de Subligny le 1er octobre 1749. Il y fut reçu par Julien Muris, curé, et Julien Muris, vicaire, qui tenait par ailleurs l’école des garçons. Le curé Muris meurt en 1758, âgé de 81 ans. Il repose au cimetière, au pied de la croix sur laquelle on peut lire : « Cy gist le corps de Mr Jn Murie curé de ce lieu décédé le 4 octobre 1758 ».

A Saint-James, dans la nef latérale, côté gauche, autre pierre tombale : « Cy gist Messire Pierre Muri curé de Saint-James décédé le 23 juillet 1786 ». Un cousin de ceux de Saint-Quentin.

N’oublions pas Jean-Baptiste Mury, sous-diacre de Saint-Quentin, bachelier en théologie de la Sorbonne, qui reçut le 28 février 1735 la collation de la cure de Saint-Martin-de-Landelles, et qui fut nommé en 1741 doyen rural de Saint-Hilaire. « M. Mury fut le plus remarquable des curés de Saint-Martin-de-Landelles » a écrit l’abbé Hulmel, un historien local. Son nom est toujours inscrit sur une pierre de l’église. Jean Baptiste est mort en 1780.

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J-B. Mury, curé de Saint-Martin-de-Landelles.

 

Citons également Robert Murie, qui sera jusqu’à la Révolution directeur des bénédictines de Vire, avant d’embarquer à Granville pour Jersey et l’exil ; un abbé Murie, curé de Sainteny de 1753 à 1769, confesseur des Filles de la congrégation de Notre-Dame à Carentan ; un prêtre réfractaire de Brécey, François Claude Muris, qui sera emprisonné au Mont Saint-Michel… Mais nous allons maintenant nous attarder sur la vie de Claude François Murie, un enfant d’Avranches, qui fut un moment curé des Chéris, avant de connaître un destin assez extraordinaire…

L’abbé du Vœu

 Le 6 février 1687, Jean Murie, fils de Pierre Murie et de Claude de Guette, épouse à Saint-Quentin Anne Roussel, fille de Gilles Roussel et de Jeanne Blandin.

Le couple va bientôt s’installer à Avranches, sur la paroisse Saint-Saturnin, dont Jean deviendra le maître-cirier. Il était également vitrier. Jean et Anne auront douze enfants, tous nés à Avranches.

Claude François Murie, né le 17 mars 1704 à Avranches, est le onzième de la fratrie. De sa jeunesse, de ses études, on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il sera lui aussi « docteur de la Maison et Société de Sorbonne ».

A Paris, il devient le précepteur du prince François Armand de Rohan de Ventadour, futur évêque de Strasbourg, prince de l’Empire, landgrave d’Alsace, grand aumônier de France, cardinal de la Sainte Eglise romaine, dit le cardinal de Soubise.

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François Armand de Rohan Soubise.

 
Comment est venue cette étonnante et spectaculaire promotion d’un modeste prêtre avranchinais dans les hautes sphères du royaume ? Difficile de le savoir. Il semblerait que la famille Murie, qui est par ailleurs citée dans le Dictionnaire de la noblesse comme étant « alliée aux Brébeuf », était proche de la maison de Rohan Soubise, laquelle, il faut le rappeler, avait un château à Sainte-Marie-du-Mont et des domaines dans la région de Carentan. Les Rohan-Soubise, famille d’origine bretonne, mais devenus très proches du Trône, descendaient aussi par un mariage de la famille aux Epaules, dont le fief était à Sainte-Marie-du-Mont…

On trouve d’ailleurs, à la même époque, un Jean-Baptiste de Mury de Billy « avocat en Parlement » et « tuteur onéraire des princes et princesses de Soubise ». On le voit en 1734 rédiger un « mémoire signifié » aux côtés du prince Hercule Mériadec de Rohan Soubise, veuf de Mlle de Ventadour, grand-père d’Armand, le cardinal, et de Charles, le maréchal, et dont la mère fut la maîtresse de Louis XIV ! Le « sieur de Billy », cousin de Claude François, est sans doute notre berger-collégien d’Avranches, cité plus haut…

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L’abbé fut donc le précepteur du prince. Le prince sera son protecteur. En 1744, Soubise, qui vient d’être élu à l’Académie française et désigné prince-évêque de Strasbourg, nomme l’ancien curé des Chéris prieur commendataire de Châtenois (Vosges). Mais le poste est convoité également par un abbé Alliot, nommé lui par le roi de Pologne Stanislas, duc de Lorraine et de Bar. Il faudra trois années de procès au RP Mury pour prendre possession du prieuré Saint-Pierre de Châtenois : il doit d’abord plaider sa cause devant le Conseil du Roi, qui lui donnera finalement raison. C’est le 31 octobre 1747 qu’il devient enfin « paisible possesseur du prieuré de Châtenois », par un arrêt du Conseil. Il sera également prieur de Saint-Nicolas-du-Montier, dans l’Aube. Pendant toutes ces années, il demeure à Paris, rue Vieille du Temple, en l’hôtel de Soubise.

Cet hôtel, l’un des plus beaux de la capitale, abrite aujourd’hui les Archives Nationales. L’abbé « de Mury », car c’est ainsi qu’il est souvent nommé désormais, y jouit d’un appartement vaste et confortable, avec antichambre, salle de compagnie, chambre à coucher et cabinet, le tout richement meublé…

En 1750-53, nouveau procès. Il fait l’objet d’un document de 40 pages archivé à Nancy : «Mémoire pour le sieur Claude François Mury, prieur commendataire du prieuré Saint-Pierre de Châtenois, demeurant à Paris, demandeur, contre le prieur claustral et les religieux bénédictins du même prieuré, défendeurs ». Objet de la discorde : l’entretien d’un oblat…

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Au Fonds ancien à Avranches, on trouve dans les notes manuscrites de Charles de Beaurepaire cette mention : « Suivant les nouvelles de Paris du 5 octobre 1754, le roi a nommé Claude François de Mury à l’abbaye de Nizors, ou Bénissons-Dieu, ordre de Citeaux, diocèse de Comminges ». Le précédent titulaire, Charles Louis Joseph de Secondat de Montesquieu, frère et filleul de l’auteur de L’esprit des lois, vient de mourir. M. de Mury en sera l’abbé pendant cinq ans, avant de se démettre en 1759.

Claude François de Mury sera enfin abbé commendataire du Vœu à Cherbourg, de 1759 jusqu’à sa mort (probablement à Paris) le 12 mai 1772.

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L’abbaye du Voeu

Les bulles d’investiture de Clément XIII datent de novembre 1759. Mais la situation de l’abbaye de Cherbourg était telle alors (état avancé de délabrement, et conflits incessants entre les moines et le prieur en place : « la discorde était en permanence dans la maison ») que l’abbé de Mury n’entre en possession du temporel qu’en 1761. Il passe alors avec les religieux un concordat ratifié par l’évêque de Coutances, qui venait d’autoriser le prieur à « enlever et transporter dans le cloître, pour y être placés au niveau du pavé, les tombeaux entourant la vieille chapelle jadis dédiée à saint Thomas de Canterbury, ami particulier de cette abbaye ». Ces tombeaux étaient foulés aux pieds par les bestiaux du voisin, les murs du petit cimetière étant tombés…

Claude François de Mury parvient à ramener une certaine paix dans l’établissement. « Les relations des religieux du Vœu et de M. de Mury semblent avoir été plus pacifiques qu’avec les autres commendataires, et souvent dans leurs litiges abbé et chanoines s’en remirent volontiers à l’avis des jurisconsultes du pays. Ce fut plus paisible et moins dispendieux » écrit l’abbé Louis Couppey dans son ouvrage sur L’abbaye de Notre-Dame-du-Vœu (Evreux , 1913).

Le 28 avril 1770, un inventaire officiel est dressé de tout le mobilier de l’abbaye. L’agonie de la communauté traînera encore quatre ans. « M. de Mury n’en vit pas la fin. Il mourut le 12 mai 1772 ». Parmi ses héritiers, on relève le nom de Jean-François de Mury, entreposeur de tabac à Plancoët en Bretagne. Originaire d’Avranches mais cousin des Murie de Saint-Quentin, Jean-François avait été auparavant contrôleur des fermes générales à Brest.

 Au service des Rohan Soubise

Les liens entre les Murie de Billy et la famille de Rohan Soubise avaient encore été resserrés à l’occasion de deux mariages célébrés à deux ans d’intervalle dans l’église de Saint-Quentin.

Le 15 janvier 1743, une cousine de l’abbé de Mury, Anne Françoise de Mury, fille de François, sieur de Billy, et de dame Jeanne Nicolle, y épouse Jacques Le Febvre, écuyer, sieur de Vindiville, 37 ans, natif de Saint-Sauveur-le-Vicomte, conseiller procureur du roi en l’amirauté de Carentan et Isigny, intendant du prince de Soubise. Le mariage est célébré par un frère de la mariée, Jean Baptiste Mury, curé de Landelles, doyen de Saint-Hilaire et docteur en théologie, en présence de François Lefebvre, sieur de Pavilly, frère de l’époux ; de Jean Mury, sieur de Billy, frère de l’épouse ; de demoiselle Louise Alexandrine Mury, sa sœur ; de Me Pierre Mury, prêtre, curé de Saint-James, son cousin.

Jacques Le Febvre meurt en 1755, et Anne de Mury de Billy en 1774. Leur fils, Charles François Le Febvre, chevalier, seigneur, vicomte et pair de Berck, dit le vicomte de la Maillardière, titre que le roi lui a donné, né le 26 mai 1744, baptisé le 28 du même mois en la paroisse de Sainte-Marie-du-Mont, a été tenu sur les fonts au nom de Charles de Rohan, maréchal de France, prince de Soubise, commandant des gendarmes de la garde. Il a d’abord servi dans cette compagnie en qualité de gendarme, et lieutenant du roi au gouvernement général de la Picardie, capitaine de cavalerie et associé de plusieurs académies et sociétés royales d’agriculture. Il a produit au généalogiste du roi ses titres, sur le vu desquels cette généalogie a été dressée. Le vicomte de la Maillardière a eu, le 1er août 1775, l’honneur d’être présenté au roi Louis XVI, à la reine Marie-Antoinette, et à la famille royale. Il avait été nommé conseiller d’ambassade avant la suppression de ces places. On a de lui plusieurs ouvrages politiques, outre ceux militaires, historiques et économiques et autres, également sortis de sa plume, notamment une Bibliothèque politique (1778). Il serait mort en 1804. Dans son Journal intime, Restif de la Bretonne lui consacre quelques lignes.

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Mais revenons à Saint-Quentin. Deux ans après Anne Françoise, le 27 janvier 1745, c’est sa sœur, Louise Alexandrine, qui épouse, toujours à Saint-Quentin, René Marie Le Maignen, 32 ans, écuyer, chargé de la procuration du duc d’Orléans sous la régie des domaines de Carentan et de Saint-Lô. Là encore, le prêtre qui bénit leur union n’est autre que Jean Baptiste, le frère de Louise Alexandrine.

La famille Le Maignen est une vieille famille normande, de très ancienne noblesse, qui compte notamment parmi ses aïeux un chevalier défenseur du Mont Saint-Michel…

Louise Alexandrine Murie, veuve de René Marie Le Maignen, meurt à 81 ans, le 17 novembre 1792, « l’an premier de la République française », sur la paroisse Notre-Dame-des-Champs d’Avranches.

Un fils de René Le Maignen et de Louise Alexandrine de Mury, François Anne René Marie Le Maignen, né le 30 juillet 1752, a fait ses preuves devant M. de la Cour, généalogiste, pour entrer page chez M. le duc d’Orléans, qui lui donnera à gérer ses domaines de Carentan et Saint-Lô. Maire de Carentan en 1790, arrêté comme suspect en septembre 1793, François Le Maignen est sauvé de la guillotine in extremis par la chute de Robespierre. Député de la Manche au Conseil des Cinq-Cents, il exercera sous l’Empire les fonctions de sous-préfet de Valognes (de l’an VIII jusqu’en 1815).

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Signature de François Le Maignen.

 

Encore un « beau » mariage, mais cette fois du côté de Carentan, et au moment où les nuages s’amoncellent sur le royaume : le 11 janvier 1790, dans la petite paroisse de Boutteville, Jean Baptiste Marin Mury, fils de feu Jean Baptiste Mury et de Louise Pinel, marchands de Saint-Quentin, lui-même laboureur à Sainte-Marie-du-Mont, épouse Marie-Suzanne Le Conte, 38 ans, fille de Jacques Julien Le Conte, sieur du Bieul, et de Jeanne Suzanne Pouppeville. Le père de la mariée, Jacques Julien Le Conte, a été conseiller du roi, lieutenant général civil et criminel, commissaire enquêteur examinateur et garde scel à l’amirauté de Carentan et Isigny, puis lieutenant civil et criminel en l’élection de Carentan, là même où ont officié également ses cousins Jacques Le Febvre, époux d’Anne Françoise de Mury, et René Marie Le Maignen, époux de Louise Alexandrine de Mury.

Mais 1790, ce n’est pas vraiment la bonne année pour s’allier à une lignée d’aristocrates : la Révolution va donc mettre fin brutalement à l’ascension sociale de la famille Murie, dont les membres encore présents à Saint-Quentin quittent la paroisse lors du grand bouleversement. Comme Jacques Murie, veuf de Louise Levillayer, de Saint-Loup, qui emmène avec lui ses huit enfants pour aller vivre à Chalandrey, dont il sera le maire sous l’Empire.

Les Murie ont fait souche dans le Sud-Manche, où l’on retrouve ce patronyme, d’abord à Avranches au cours du XIXème siècle et jusqu’au début du XXème (un tisserand, un boulanger, un cabaretier, un courtier…) mais aussi dans plusieurs communes, des cantons de Ducey et d’Isigny-le-Buat notamment, ainsi que dans le Mortainais et du côté breton. Les anciens Ducéens se souviennent certainement du Dr Georges Murie, membre d’une famille qui compte plusieurs médecins (installés à Rennes et jusqu’en Corse), et qui est elle aussi issue de la branche de Saint-Quentin, tout comme un sous-marinier, un missionnaire devenu prélat en Amérique, et deux ingénieurs de marine nés à Cherbourg au XXème siècle. D’autres sont partis tenter l’aventure au Canada…

Ainsi a vécu pendant deux siècles cette famille à Saint-Quentin, où elle aurait dû laisser des traces autrement plus marquantes que quelques lignes dans les registres paroissiaux, deux ou trois maisons, une croix de chemin et une pierre tombale. Mais, pour des raisons que l’on ignore, Saint-Quentin semble l’avoir rayée de sa mémoire.

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Pierre tombale de l’église de Saint-Quentin-sur-le-Homme

 

Ce qui est quand même très surprenant, lorsque l’on considère le parcours assez exceptionnel de quelques-uns de ses enfants…

Rédigé par Histotheque Jean-Vitel

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2 commentaires pour Les Murie de Billy : de la forge au goupillon

  1. lu avec intérêt …(connaissant déjà (en partie ) le sujet ayant partagé les recherches d’ Yves Murie .
    Madeleine Murie ( Royer )

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    • Merci pour l’intérêt porté à notre blog. Nous en ferons part à Yves.
      Comme vous pouvez le constater, un nombre important d’articles parait chaque semaine car nous sommes en phase de «mutation». Nous emmenageons sur ce nouveau site.
      Patrick
      Administrateur du blog

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