Une épidémie de dysenterie dans le canton de Ducey en 1741.

En ce début d’octobre 1741, le vicaire de Ducey,  BURDELOT, prend la plume et écrit sur le registre paroissial l’annotation suivante : «Commencement de la dysenterie ». Une enfant de 6 ans ouvre la macabre liste des 161 personnes inhumées en 8 mois.

Le_Malade_imaginaire


L’origine de l’épidémie

Après les longues gelées du début de l’année 1741, l’Ouest connaît plus de cinq mois sans pluie. Le mois de juillet est caniculaire et les récoltes sont mauvaises. A la fin de l’été, la Bretagne est frappée par une pandémie de dysenterie et de typhus. L’absence d’hygiène et la mauvaise qualité de l’eau favorisent l’épidémie qui avance vers l’est. Les environs de la ville de Vitré sont touchés dès le mois de juillet.

Une autre source propose une autre hypothèse sur l’origine de ce fléau : en avril 1741, débarque à Brest Antoine François Pardaillan de Gondrin, arrière-petit-fils de Louis XIV,  vice-amiral de France, et commandant la flotte du Ponant à Brest. Il avait été envoyé aux Antilles pour soutenir l’Espagne dans sa guerre contre l’Angleterre et revient au port breton à la tête d’une escadre de douze vaisseaux et de quelques frégates :

« La traversée fut longue et très difficile. En particulier à cause de la tempête qui abîma de nombreux vaisseaux et coula le Bourbon, vaisseau commandé par la capitaine de Boulainvilliers. Arrivée à Saint-Domingue, la flotte engagea quelques combats mais très vite la maladie accabla de nombreux matelots et officiers. Le marquis d’Antin revint à Brest au printemps, laissant sur place quelques vaisseaux aux ordres du comte de Roquefeuil. Il arriva en avril 1741 à Brest où il mourut à l’âge de 32 ans. Beaucoup de matelots étaient contaminés par la dysenterie et le typhus. Cette épidémie frappa la région de Saint-Brieuc fin septembre 1741[1] ».

Laissons Michel Mauguin apporter des précisions sur la transmission et la contagion de ces maladies :

« En effet, certaines années, en fin de campagne navale, plusieurs navires comptent à leur bord plus de malades que d’hommes valides. Il arrive alors que, les hôpitaux brestois ne disposant pas des infrastructures suffisantes, l’on évacue les malades vers les hôpitaux voisins, ce qui a pour seul résultat de répandre la maladie. D’autre part, les vêtements des marins décédés sont souvent vendus sur la place publique, sans même avoir été lavés. La population pauvre, heureuse de trouver des vêtements à bon marché, les achète et est rapidement frappée par ces fléaux. Par ailleurs, comme beaucoup d’hommes des paroisses voisines de Brest, y compris Plabennec, viennent travailler au port, on comprend que la maladie se répande.

Ces épidémies se propagent d’autant plus rapidement et avec d’autant plus d’intensité que certains facteurs aggravants viennent s’y ajouter : fatigue physique, disettes dues aux mauvaises récoltes, froid… La médecine n’est alors d’aucun secours. Il n’existe à la campagne, ni médecin, ni traitement efficace, et bien souvent la « fièvre pestilentielle… inflammatoire, putride, terminait la vie par la gangrène, le quatrième ou le cinquième jour[2]« .

Un généalogiste, M. Christian Sourdaine, a relevé dans les archives paroissiales de la ville de Guitté (Côtes d’Armor ) cette mention :

« La contagion a été générale cette année (1741) et causé une mortalité qui a ébranlé les plus forts. La dysenterie (qui) a causé les morts ci-devant (enregistrés) a commencé au mois d’août et par ordre de notre évêque on a fait des processions publiques pour apaiser la colère de Dieu »[3].

Le 2 octobre 1741, un arrêt du Parlement de Bretagne rappelle l’interdiction d’inhumer dans les églises et les chapelles, au moment où une épidémie de dysenterie provoque quatre-vingt mille décès dans la province.

L’épidémie dans le canton de Ducey

COmmencement

drschnabelA Ducey,  11 inhumations vont se succéder  après le décès du premier enfant en ce mois d’octobre, puis le rythme va s’accélérer dans les mois qui vont suivre. 35 inhumations en novembre avec un triste record de 7 pour le seul jour du 18 novembre et 43 morts en décembre. Au début du registre de 1742, BURDELOT inscrit la mention « Continuation de la dysenterie ». La pandémie a atteint son pic et redescend à 30 inhumations en janvier. 12 personnes sont inhumées en février, puis 22 en mars, 4 en avril  et enfin 4 en mai.

Au tout début de la pandémie, le vicaire enregistre l’inhumation  d’un certain Antoine LEPRINCE  âgé de 37 ans, fils de feu Alexandre LEPRINCE et de Marguerite BASSELIN, demeurant à Saint-Servan et décédé le 5 octobre chez sa mère à Ducey. A-t-il été porteur du virus dont l’origine paraît provenir de Bretagne ? Nous pouvons nous poser la question car la proximité de Saint-Servan avec la baie de Saint-Brieuc peut avancer l’hypothèse  de la propagation bretonne.

Simon LEPELTIER–LACROIX et Madeleine SILLARD vont perdre leurs deux enfants :  Jacques âgé de 12 ans, le 4 novembre puis Suzanne âgée de 6 ans, inhumée le 7 jours plus tard.

Une famille entière disparait : Louis POTEL âgé de 4 ans est inhumé, puis sa mère Françoise LESVEQUE veuve de Gabriel POTEL âgée de 47 ans le 14 novembre et sa sœur Louise âgée de 2 ans enterrée le 19 novembre.

Christine ROGER épouse de Jean-Baptiste ENJOURBAULT, sieur des Tourelles, est inhumée le 29 octobre 1741 et son mari la suivra le 18 novembre. La famille ENJOURBAULT est une ancienne de Ducey. Le père du défunt avait fait construire la Maison des Tourelles, située au n°44 de la Grande Rue de Ducey, à l’angle de la rue des Tourelles, en 1694, comme l’indique un linteau encore aujourd’hui visible dans la cour intérieure.

Burdelot

Les registres des communes du canton de Ducey ne mentionnent pas la contagion, à l’exception de Saint-Quentin et Précey.

Le 18 octobre, sur l’acte d’une première inhumation, le vicaire Louis FOUQUE de Saint-Quentin enregistre la première victime décédée « à cause de la contagion ». La suivante  porte la mention « maladie contagieuse ». Suit ensuite la liste funèbre avec : 3 inhumations dans le mois, puis 15 en novembre, 22 en décembre, 13 en janvier, 7 en février, 10 en mars, 12 en avril puis 9 en mai.

Les registres de Précey mentionnent :

« En la paroisse de Précey, un grand nombre de personnes a été affligé de la dyssenterie, la ville d’Avranches et beaucoup de villages en ont été attaqués ».

Précey

Les prêtres et vicaires des communes environnantes enregistrent inlassablement les inhumations dans les registres sans donner d’informations complémentaires.

Tableau des inhumations relevées dans le canton de Ducey entre octobre 1741 et mai 1742

Tableau

Les chiffres relevés nous montrent que les communes longeant les routes menant en Bretagne ont été atteintes plus rapidement par la contagion dès le mois d’octobre : Crollon, Précey, Poilley, Ducey. Les mois de novembre et de décembre ont été les plus meurtriers avec 104 et 106 décès dans le canton (hormis le Mesnil-Ozenne dont les registres sont absents).

Graphique

Conscient de l’importance de ce fléau qui s’est abattu sur sa paroisse, le vicaire Burdelot annonce la fin de la dysenterie dans les registres après le 4 mai 1742. Grace à ses précieuses annotations, le généalogiste ne se contente pas de relever des dates pour compléter son arbre, il trouve une explication historique à la disparition de son ancêtre en cette année 1741.

Fin

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[1] http://nicocaro41.perso.sfr.fr/Dysenterie1741.pdf
[2] Evolution de la population de PLABENNEC - http://michel.mauguin.pagesperso-orange.fr/sonj/evol_pop.htm
[3] Texte extrait du registre BMS de la Guitté, Côtes d’Armor. Texte déposé par Christian Sourdaine  sur le site : http://j.marchal.pagesperso-orange.fr/anecdotes/quot22.html
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