Histoire de loups

Le loup devenu berger

Le Loup devenu Berger Gravure de Gustave Doré.

Le loup tient une place particulière dans notre inconscient collectif. Mais cet amateur de chair fraîche humaine n’a pas toujours été malmené dans l’histoire.
La louve romaine, fertile, nourricière et fondatrice de Rome, a été vénérée chez les Romains. Au point de devenir l’emblème des légions romaines, bien avant l’aigle. Sa force guerrière est tout autant respectée chez les Gaulois qu’elle le sera plus tard, chez les vikings.
Respecté certes, mais le loup reste redouté. L’Eglise catholique a contribué largement à cette image négative en lui attribuant la figure du mal dévorant la brebis égarée.
Au Moyen-âge, il reste l’une des grandes peurs populaires, avec la peste et la famine. Et c’est la raison pour laquelle il  imprègne tant la littérature, les légendes et les contes populaires.
Mais qu’en est-il du loup dans notre canton ?

L’abondance du loup

L’image du loup comme prédateur de l’homme reste ancrée dans l’imaginaire, alimentant les contes traditionnels. Son abondance dans nos bois et forêts, avant la Révolution, est indéniable.

Comme le fait remarquer J. de l’Arondel dans un article intitulé « Les derniers loups dans la Manche » paru dans La Revue de l’Avranchin, n°137 (1928), le pays bas-normand était « couvert de terrains incultes, landages où poussaient genêts et boisjeans, marais, taillis et forêts propices à la multiplication des bêtes « fauves et rousses » y vivant sans crainte, à l’abri de lois draconiennes qui réservaient exclusivement le droit de chasse à de rares privilégiés et qui interdisaient même les coupes de récoltes tans qu’elles pouvaient servir à favoriser le repeuplement et la protection du gibier ».

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Le loup et l’agneau, Gravure de Gustave Doré.

La lutte contre le loup s’organise pour la première fois sous Charlemagne, avec la création de la Compagnie de la louveterie en 813. Cette institution permettait de protéger l’homme et son élevage du prédateur.

Les Actes normands de la Chambre des Comptes  datés de 1331 relatent l’extermination du loup dans la Manche. On y découvre qu’une rétribution était allouée pour avoir tué une louve : elle rapportait 10 sols, soit la moitié d’une livre ; un  loup ou un louveteau tué rapportait 5 sols. La tête ou hure permettait de le prouver et ainsi de percevoir la prime. Celle-ci était ensuite broyée à coups de masse, afin que nul ne puisse s’en servir une seconde fois pour réclamer une autre prime. Le corps de la bête était assez souvent retrouvé pendu, cloué sur les portes les maisons ou accroché à un arbre ; notamment en Normandie.

De nombreuses croyances normandes sont liées au loup : ses pattes cloutées aux portes des maisons protégeraient du mauvais sort ; sa langue arrosée d’eau bénite combattrait le bégaiement ;  la consommation de certains parties de son corps apporterait la fertilité, mais ne protégerait pas les enfants de naître avec des griffes !

Loup

Le loup est à l’origine de nombreux toponymes normands du type le Loup Pendu (47 attestations relevées à ce jour). Sur notre canton et aux alentours, comme de nombreux lieux de la Manche, on a relevé trois références à cet animal :
– Chanteloup, hameau à Vergoncey.
– Jupeloup, de l’ancien français « juper » (crier, parler en élevant la voix), nom d’un lieu-dit situé sur la commune des Chéris.
– Champ au Loup, lieu-dit au Val-Saint-Père.

L’histoire de la présence du loup dans l’Avranchin

Gustave Doré, huile sur toile, National Gallery of Victoria, Melbourne

Gustave Doré, huile sur toile, National Gallery of Victoria, Melbourne

Dans les Chroniques et mémoires provenant du cartulaire de Guillaume Le Gros, prieur de La Blouttière, une attaque de loups est signalée en 13601 à La Blouttière, et à Hocquigny deux ans plus tard.

Lors de la rédaction des cahiers de Doléances en vue de l’assemblée des Etats généraux de 1789, de nombreuses plaintes des laboureurs sont enregistrées :
« les terres sont annuellement pillées et dévastées par les bêtes fauves et autres animaux destructeurs ; suppliant le roi de permettre de courir sus et les tuer sans encourir aucune peine ».

La loi du 30 avril 1790 met fin aux privilèges de la chasse et à ses abus. Cependant les troubles de l’époque vont contribuer à interdire l’emploi des armes à feu par les particuliers, et ainsi, rétablir un armistice inattendu pour les bêtes sauvages.

Les loups se multiplient de façon effrayante sous le Directoire (1795-1799) et l’Empire (1804-1814). C’est d’abord sous le Directoire que ce fléau est pris en main sous la forme d’une augmentation des primes encourageant les battues pour la destruction du loup. Mais les armes à feu étaient loin d’être performantes et elles étaient surtout de courte portée. Arondel signale qu’en 1797 la liberté du port d’armes est rétablie, et le 21 floréal, l’administration municipale de Pontorson demande une prime spéciale pour « la destruction d’un ancien loup, d’une structure et d’une force considérable2 ». Mais les chiffres sont impressionnants. En 1800, 59 loups sont détruits en Ille-et-Vilaine, 29 en Mayenne, 10 loups et louveteaux dans la Manche.

Les archives municipales de Ducey conservent une délibération mentionnant les loups. Le 7 germinal an XII (28 mars 1804), le maire de la commune de Ducey,
« considérant que le loup cet ennemi cruel des campagnes se multiplie d’une manière effrayante dans le pays, que chaque jour lui apporte les récits de ses nouveaux désastres…
Art.1- Il sera fait mardi prochain 3 germinal, une chasse aux loups au cours de laquelle seront appelés tous les bons citoyens et requis tous ceux de la commune capables de porter les armes.
Art.2- Autant du présent arrêté sera notifié à tous les maires du canton et autres circonvoisins avec l’invitation de prendre part à l’expédition qui en est l’objet ».

Napoléon rétablit en cette même année la louverie, qui avait été supprimée à la Révolution.

L’année suivante, le préfet demande « que la promesse de récompenses ne soit pas vaine, d’autant que les bêtes féroces font de grands ravages dans les cantons de Ducey, Saint-James, Pontorson, Avranches3 ».

Il faut souligner que les battues organisées dans les départements voisins avaient chassé ces carnassiers sur le territoire de la Manche.

La commune de Ducey n’est pas la seule à s’inquiéter de la prolifération de la bête féroce. Une délibération tirée du registre de Précey présente une note datée du 11 juin 1806, relatant sur deux lignes d’écriture, une dépense au titre des dépenses diverses et imprévues : « il est accordé des primes pour la destruction des loups ».

Mais le ministère constate que les primes accordées à la destruction du loup deviennent un fardeau onéreux de plus de 200 000 francs par an et demande de le réduire de moitié « sauf celles données pour les loups enragés ou ayant attaqué des hommes4». Arondel, note que le préfet de la Manche informe le ministre que « le 26 août, un loup qui faisait depuis longtemps de très grands ravages dans les communes de Vergoncey a été détruit par le sieur Pierre Fetouin et demande pour lui, une prime d’encouragement ».

louverie

Il donne également des chiffres des abattages : 68 loups ont été tués en Seine-et-Marne en cette même année, 58 en Vendée l’année suivante, 94 en Haute-Vienne, 78 dans les Vosges, 99 en Meurthe, 173 dans la Meuse, 207 en Haute-Saône. Dans l’Avranchin et le Mortainais, ce sont 8 loups détruits le 1er février 1815. Les enragés sont les plus craints. Suite aux ravages de ces derniers, le maire de Ducey propose un plan de battues le 12 novembre suivant. Ces dernières se multiplient fréquemment afin d’éradiquer la bête. L’article de l’Avranchin souligne ce chiffre incroyable de 18 709 loups détruits par les louviers de 1818 à 1829, soient plus de 1 500 par an !

Suite à tous ces efforts, le loup va se faire de plus en plus rare. Seuls quelques individus isolés sont recensés dans les bois de Mortain, pour le Sud-Manche, dans les années 1840.

Mais le loup fait son grand retour autour de 1866, et sa présence est largement relatée dans la presse locale :

« Les loups qui l’année dernière firent tant de ravages dans les cantons de Ducey, Pontorson et Saint-James, puisque 300 brebis périssent sous leurs dents meurtrières, avaient semblé disparaître de ces contrées depuis quelques mois. Ces carnassiers n’étaient malheureusement pas loin car depuis quinze jours, ils déciment les bergeries du canton de Saint-James ; plus de 40 moutons ont été victimes de leur voracité5 ».

L’année suivante, ils dévorent 8 moutons à M. Jean Louange de Précey et sont présents dans le canton de Saint-James, égorgeant 8 moutons à Nicolas Plin à Saint-Senier-de-Beuvron ; ils attaquent 8 moutons de M. Jacques Forget à Saint-Aubin-de-Terregatte… On les aperçoit également à Villiers, Vergoncey , Saint-James… ; dans la nuit du 30 août, les loups dévorent 4 moutons au préjudice de M. Jean Desfours, cultivateur au Baillage, en Poilley. Et l’énumération se poursuit au fil des années.

Crollon 1869-08-15 Avranchin Degats des loupsEn 1870, des loups égorgent des brebis chez M. Pierre Nicolle, à la Croix-Avranchin ; chez L. Langlois au village des Verdinier à Crollon, Joseph Motais à Précey, Dominique Fardin, maire de Juilley, et chez M. René Morel à la Lande Martel en Juilley6.

Les articles sont assez nombreux. Les primes de captures augmentent d’année en année, entraînant ainsi sa disparition progressive. Il semblerait que le dernier loup normand aurait été capturé dans l’Orne, en 1882.

A quoi ressemble le loup normand ?

dessin-gravure mammifere buffon - loup noir

En France, le loup atteint rarement 30 pouces et son poids n’excède pas 50 kg. Son poil est fauve, gris, blanc, mais le loup de Basse-Normandie est plutôt noir, de poil ras ou touffu.

Sa réapparition récente dans le parc de Mercantour (Alpes Maritimes) en 1992, a provoqué des émois chez les éleveurs et il ne semble pas toujours accepté de tous. L’histoire se répète une nouvelle fois. Toutefois, le loup reste largement accepté lorsque son territoire n’excède pas les limites de papier, celles des fables de la Fontaine, des gravures de Gustave Doré ou du caricaturiste Grandville !

Grandville le Loup et le chien

Le Loup et le Chien, Gravure de Gustave Doré.

Cet article s’est principalement basé sur l’article de J. de L’Arondel édité dans la Revue de l’Avranchin de 1928, n°137.

[1] Bibl. mun. Cherbourg, Ms 49, f° 797-812)
[2] Revue de l’Avranchin, opus cit.
[3] Revue de l’Avranchin, opus cit - .Archives Nationales Fol.10 469.
[4] Revue de l’Avranchin, opus cit - .Archives Nationales Fol.10 486.
[5] L’Avranchin du 20 novembre 1867.
[6] Relaté quelques années plus tard dans l’Avranchin du 30 novembre 1929.
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2 commentaires pour Histoire de loups

  1. Bravo, bel article ! Rédigé par le Petit Chaperon Rouge qui connaissait bien le loup ?
    A quand une suite sur les expressions utilisant le mot Loup ?

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    • Valérie dit :

      Afin de répondre au vieux loup de mer que tu es, c’est à pas de loup que je me suis renseignée sur ces expressions populaires. Profitant ainsi du froid de loup qui s’apaise par l’arrivée du printemps, je me suis jetée dans la gueule du loup, à la recherche de dictons encore utilisés de nos jours.
      Tous les lecteurs du blog de l’Histothèque savent que beaucoup d’expressions sur le sujet sont connues comme le loup blanc ! Sans vouloir faire entrer le loup dans la bergerie, il est assez aisé de deviner les sens donnés, sans pour autant, un article rédiger.
      Je t’entends d’ici crier au loup ! que les lecteurs sont avides de savoir….ils en ont une faim de loups ! Certes, la faim a fait sortir le loup du bois.
      Ne nous cachons pas la face : l’homme est un loup pour l’homme…

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