La lettre d’un prêtre exilé

Prêtre

Septembre 1792. Suite aux nombreux refus de prêter serment à la Constitution civile du clergé, votée par l’Assemblée constituante le 12 juillet 1790, l’ensemble des ecclésiastiques réfractaires de France se voit contraint de vivre dans la clandestinité, dans un premier temps, puis forcé d’émigrer au cours du mois d’août suivant. En effet, la loi du 26 août leur ordonne de quitter leur département dans les huit jours et le pays dans la quinzaine, sous peine de déportation en Guyane.

Les ports de France sont encombrés de prêtres réfractaires demandant des passeports. Le port de Granville en délivre 521 en ce mois de septembre. Certains, dans l’impossibilité de voyager à cause de leur grand âge ou pour infirmités, ne peuvent partir et sont acheminés vers Rochefort pour embarquer pour la Guyane. Arrestation d'un prêtre.D’autres font le choix du voyage à pied et prennent la direction d’Ostende ou d’autres cités. Mais une grande partie des prêtres normands choisit Jersey et l’Angleterre.

C’est le cas de Jacques-François GILLOT, un prêtre habitué de la commune de Crollon. Il embarque avec d’autres prêtres de connaissance à Jersey, puis rejoint l’Angleterre. Il nous a laissé une lettre écrite le 17 juin 1797 et adressée à son oncle Jean-Jacques GILLOT, laboureur à Vessey, et à son frère, François Charles, également laboureur à Vessey. Il y dépeint sa vie d’exilé entre 1793 et 1797. Cette lettre a aujourd’hui disparu, mais une copie rédigée en 1902 à partir de l’original nous apporte d’innombrables renseignements.

Qui est Jacques-François GILLOT ?

Prêtre lisant.

Jacques-François GILLOT est né à Vessey le 12 mai 1760. Il est le fils de Jacques Gillot Razelle et de Marie Duguépérou, et il est baptisé trois jours plus tard. Gilles Bigeon d’Antrain est son parrain et Catherine Gillot sa marraine. Son père décède le mois suivant le 4 juin à Vessey.

Jacques-François GILLOT devient prêtre en 1785, puis vicaire de Servon. A la Révolution,  Il refuse les idées nouvelles et finit par émigrer en Angleterre comme tant d’autres.

La lettre d’un exilé

Sa lettre est datée du 17 juin 1797 et a été écrite à Winchester. Il rapporte, dès les premières lignes, la difficulté de donner de ses nouvelles à ses proches et sa crainte de porter atteinte à ces derniers.

La Cathédrale de Winchester.

 «Winchester 17 juin 1797.

Mon très cher oncle et mon très cher frère,

 Depuis plus de quatre ans, je cherchais une occasion favorable pour vous faire passer de mes nouvelles et vous prie de me donner des vôtres, et cette occasion que je désirais tant ne se présentait jamais. Je profite avec empressement et avec un vrai plaisir de la liberté que nous avons aujourd’hui d’écrire en France pour vous donner un signe de vie ou pour vous tirer de l’inquiétude où je suis persuadé que vous êtes à mon sujet ; car l’amitié sincère que vous avez pour moi et dont vous m’avez donné tant de preuves autrefois me fait croire que vous pensez souvent à moi et que vous désirez savoir où je suis et en quel état je me trouve. Consolez-vous et soyez tranquille sur ma santé et sur mon sort. Je ne me suis jamais mieux porté qu’à présent ».

Après avoir rassuré les siens sur l’état de sa santé, il témoigne de son affection.

 « Le gouvernement anglais fournit à tous nos besoins et en maladie comme en santé. Nous ne manquons rien de rien. Quel plaisir quelle satisfaction pour moi si j’apprenais que vous puissiez (bénéficier) aussi d’une santé parfaite ! Dieu veuille vous l’accorder et à tous mes parents et amis. C’est la grâce que je ne cesse point de lui demander, car soyez persuadé que si vous pensez souvent à moi, je pense aussi souvent à vous et à toute notre famille et que vous avez tous une bonne part à toutes mes prières. Ne m’oubliez pas aussi dans vos prières et conservez moi votre amitié qui m’est et me sera toujours la chose au monde la plus chère et la plus précieuse. Quoique je sois privé du plaisir de m’entretenir avec vous, cependant je vous vois toujours d’un esprit et de cœur, tout ce qui vous intéresse m’est et me sera toujours cher. Je vous suis et vous serai constamment attaché jusqu’à la mort et rien ne sera capable de me faire perdre votre souvenir ».

Ensuite, le récit de son départ de Jersey pour l’Angleterre nous apporte de précieux renseignements sur l’accueil anglais réservé à tous ces prêtres exilés. Laissons GILLOT nous décrire sa vie dans les détails :

 « Je vous mandais dans ma dernière lettre que j’avais formé le projet de quitter Jersey pour passer à la grande-terre. Je ne tardais pas à l’exécuter et je m’embarquais le 17 mars 1793 avec un grand nombre d’ecclésiastiques de ma connaissance. Après avoir passé onze jours sur la mer, nous arrivâmes heureusement à Portsmouth, qui est un beau port d’Angleterre éloigné de Jersey de 42 lieues. J’y demeurai huit jours pour me reposer et pour voir la ville.

Le quatre avril à six heures du soir, je partis de Portsmouth par la diligence pour aller à Londres ville capitale d’Angleterre que je désirais voir depuis longtemps. J’y arrivai le lendemain à dix heures du matin, et j’y demeurai pendant trois mois, m’apercevant que l’air de cette belle ville était contraire à ma santé.

Gravure de Londres.

J’en quittai le 19 juin pour aller à Winchester, autre ville d’Angleterre où l’on est meilleur qu’à Londres et où je trouvai plus de 700 ecclésiastiques dont plusieurs étaient de ma connaissance. Depuis ce temps-là, je demeure à Winchester, petite ville mais fort commerçante. Elle est située sur les bords de vastes prairies. Les habitants sont honnêtes et nous y sommes dans la plus grande tranquillité. Je suis logé chez des personnes qui sont de la plus grande honnêteté à mon égard et très disposés à me rendre service. Je demeure à deux pas de la ville, ce qui fait que j’ai les agréments tout à la fois de la ville et de la campagne. Je ne connais point ici de français plus agréablement logés que moi. J’occupe une grande et belle chambre avec un jardin derrière où il y a de forts jolies promenades où je vais prendre l’air quand je le juge à propos. Sans sortir de la chambre, je peux promener mes regards à perte de vue sur des plaines immenses qui promettent la plus agréable récolte. Je ne paye pour ma chambre que 24 sols par semaine parce que je fournis mon lit. On ne connait point le cidre et il y a plus de quatre ans que je n’en ai pas bu. Nous avons pour boisson de la bière qui nous coûte 14 sol le pot, si nous buvons de la petite bière et 18 sols le pot quand nous voulons boire de la forte, il n’en coûte pas absolument cher pour sur ici ».

The Close Gate Winchester.

GILLOT revient alors sur l’aide qu’il a obtenu pour quitter la France :

« Vous connaissez à Avranches la personne qui m’a prêté de l’argent en 1792. Je crois fort que pour m’avoir obligé, elle ne se soit trouvée dans un grand embarras pour vivre car je sais qu’elle n’est pas riche. Si vous ne lui avez encore point rendu cet argent, je vous prie de le lui remettre si vous le pouvez, ou au moins une partie ou de lui fournir le blé si elle en a besoin, à valoir sur la somme que je lui dois. Vous lui présenterez mes respects ainsi qu’à M. Morel et à sa famille ».

Il transmet ses amitiés à ses amis et parents qui sont restés au pays :

« Prenez bien soin de mes livres et ne les laissez point moisir. Vous direz à Louis Lorin de Boucéel que son frère qui demeure dans la même ville que moi se porte bien et  le prie de lui faire passer de ses nouvelles. Monsieur Lamperière qui demeure aussi en cette ville vous dit mille choses honnêtes et vous prie de faire passer à son beau-frère Gauchet de Servon par une occasion sûre et le plus tôt possible la lettre qu’il écrit à ses frères et son beau-frère et que vous voyez ici jointe à la mienne. Vous ferez mes compliments à Gauchet et à sa femme et à toute la famille de M. Lamperière (Curé de Servon). Vous leur dites que je les prie de dire aux habitants de Servon que je les aime de tout mon cœur et que je prie le seigneur de les combler de ses plus abondantes bénédictions. Vous ferez mes compliments à ma sœur, à mon beau-frère, à mes oncles, à mes tantes, à ma belle-sœur et aux parents de Charuel, à vos voisins, à tous mes parents et amis à qui je souhaite toute sorte de prospérités. Donnez-moi de vos nouvelles au plus tôt que vous pouvez. Mandez moi s’il y a quelqu’un de mort dans ma famille depuis mon départ et ne me cachez pas la vérité ! Mandez-moi aussi si les blés sont bons sous votre pays, s’il y a bien des pommes, en un mot mandez-moi tout ce que vous pourrez me marquer sans vous compromettre ».

GILLOT est toujours conscient du danger que court son entourage et poursuit sur des conseils avisés :

« Vous vous adresserez à quelqu’un qui sait bien écrire. Vous porterez la lettre à Saint-James et vous prierez une personne instruite de vous accompagner au bureau de la Poste où vous affranchirez jusqu’à Crollon la lettre que vous m’enverrez, car sans cette précaution, elle ne me parviendrait pas ».

Il termine sa lettre par des longues recommandations religieuses :

 « Persuadé que vous parlez de religion, c’est vous faire un sensible plaisir, je vous dirai deux mots en finissant cette lettre. Vous avez eu sans doute, depuis mon départ, bien des sujets de chagrin et de peine. Heureux si vous vous êtes souvenus dans ces tristes circonstances qu’il faut se soumettre en tout à la volonté du seigneur, qu’il soit de tous vos amours, vos respects et vos adorations quand il nous châtie ou quand il nous comble de ses faveurs. Il nous punit parce que nous avons pêché (…) Pauvres enfants que j’embrasse de tout mon cœur, que Dieu vous comble de ses plus abondantes bénédictions ainsi que tous mes autres parents et amis.

Je suis avec l’attachement le plus inviolable et l’affection la plus juste (…).

Mon très cher oncle et mon bon cher frère,

Votre très humble et obéissant serviteur,

                                                                            Gillot ».

Les prêtres réfractaires de son entourage, le vicaire de Vessey J. Tiffaine et le diacre Forget, profitent de ce courrier pour faire passer une information à leur famille.

« Messieurs Tiffaine et Forget vicaire prient Jean Gillot Razette de faire savoir à leurs familles qu’ils se portent bien, ne manquent de rien, qu’ils demeurent ensemble à Reading ville d’Angleterre, qu’ils ont reçu une lettre de L. Guérin, qu’ils lui ont écrit sans recevoir de réponse et qu’ils désireraient en recevoir plus souvent s’il était possible. Il voudra bien aussi présenter nos respects et amitiés à sa famille et à tous ceux qui s’intéressent à nous.

J. Tiffaine vicaire de Vessey Forget diacre ».

Cette lettre reste une source précieuse sur ces ecclésiastiques exilés. A la signature du Concordat le 15 juillet 1801, de très nombreux prêtres retournent au pays. Nombreux sont ceux qui décident de rester dans leur pays d’exil. GILLOT revient en France en 1808, il est nommé prêtre succursaire de Crollon.  Il s’éteint le 12 mai 1834, respecté. Son voisin Louis Hubert, 58 ans, menuisier à Crollon, signe comme témoin sur les registres de décès de la commune, ainsi que Guillaume Maheut, 34 ans, prêtre vicaire.

Eglise de Crollon, photo montage.

D’autres prêtres avaient fait le choix de rester. Ce fut le cas de Gilbert Jean Fautrel, originaire de Marcilly qui fut massacré à Paris le 3 septembre 1792 avec 190 autres ecclésiastiques. Ce dernier fera l’objet d’une publication sur notre blog ultérieurement. pretres-guillotines-1794

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