Pierre Lenoir et l’affaire du « Journal »

Lenoir_Pierre_en_pied_v1L’affaire Pierre Lenoir, évoquée à demi-mots par les « anciens » de la région de Ducey, ne raconte que très succinctement les faits. Cet article, en s’appuyant sur les nombreux écrits consacrés au procès, essaie de relater les événements. Mais, il faut bien voir, que, compromettant de nombreuses hautes personnalités, de grandes zones d’ombre existent encore. De plus, les différents récits divergent en fonction de la position politique de l’auteur.
Il semble normal de l’évoquer dans ce blog car, sans en avoir la preuve, il est évident que Pierre Lenoir, enfant, est venu jouer dans le parc de L’Isle-Manière. Il fait donc partie de l’histoire de Saint-Quentin.

L’historique du quotidien Le Journal

Le_Journal_une_V2 (FILEminimizer)Le Journal est créé en 1892 par Fernand Xau. Celui-ci désire atteindre un large public populaire. Pour cela, il s’appuie sur une publicité tapageuse et souhaite attirer les plumes de l’élite littéraire. Mais, la trésorerie venant à faire défaut, Fernand Xau est obligé de s’associer aux frères Letellier. Dès 1900, Henri Letellier, fils d’un des acheteurs, prend la direction du Journal.

Classé dans les quotidiens de position modérée, Le Journal dépasse, en 1903, les 700 000 exemplaires, faisant front à son grand rival, Le Matin.

En 1911, Charles Humbert devient directeur politique du Journal. De modérée, la ligne politique devient conservatrice et patriotique, ce qui amplifie fortement les ventes. Le million d’exemplaires est atteint à la veille de la Grande Guerre. Désormais le quotidien fait partie des grands dont Le Matin, Le Petit journal et Le Petit Parisien. Sa popularité est, en partie, due à ses nombreuses petites annonces, très recherchées.

Ce succès n’empêche pas la mésentente entre Henri Letellier et Charles Humbert. Henri Letellier souhaite alors vendre ses parts.

Charles Humbert

humbert_charles_Le_JournalNé en 1866, dans la Meuse, issu d’un milieu défavorisé, il reçoit dans son village des rudiments d’éducation par le curé et l’instituteur. A 13 ans, il est est placé à Paris, dans un bistrot du quartier des Halles.
En 1885, à 18 ans, il s’engage dans l’armée. En 1890 il rentre à l’École militaire d’infanterie d’où il en sort sous-lieutenant.
C’est le départ de l’ascension de Charles Humbert au sein de l’armée, il devient une personnalité incontournable du cabinet de combat du général André. Mais, en 1902, des différences de vue entre les deux hommes conduisent au limogeage du capitaine Humbert.
Entre 1902 et 1904, il est un collaborateur reconnu du journal Le Matin. Organisateur de grands événements pour le compte de cette publication, Charles Humbert en devient secrétaire général en novembre 1904. Au sein de la rédaction, il est le spécialiste des questions concernant l’armée.
C’est sur ce même thème qu’il écrit dans divers autres journaux. En juin 1906, il démissionne du Matin. Une haine farouche l’oppose au propriétaire du quotidien.
Élu député de Verdun en mai 1906, il devient sénateur en janvier 1908.
Maintenant sa collaboration dans divers journaux, il publie quotidiennement des articles dans Le Journal, rival du Matin. Ses tentatives pour lancer son propre journal sont des échecs.
Outre la publication de ses analyses critiques militaires, il dénonce, au Sénat , dès juillet 1914, la préparation insuffisante de l’Armée.

(Réf : Charles Humbert, Communication de Michel Maigret, réunion du 16 août 2004.)

Il semble que, dès la fin de 1914, Alphonse Lenoir envisage d’acquérir Le Journal qu’il sait à vendre. Pour avoir les fonds nécessaires à cette transaction, il va, d’après les déclarations de son fils Pierre lors de son procès, entrer en relation en avril 1915 avec un intermédiaire suisse. Mais Alphonse Lenoir, gravement malade, ayant des difficultés d’élocution , laisse Pierre poursuivre les transactions.

Désireux d’avoir son propre quotidien, Charles Humbert apprend le 20 juillet 1915, que Le Journal va être vendu à Pierre Lenoir et à un prête-nom, Guillaume Desouches. Six jours plus tard, par intimidation et chantage, Charles Humbert obtient de ces derniers, la direction du Journal pour dix ans. Le 29 juillet 1915, Letellier vend Le Journal à une société en formation représentée par Charles Humbert, pour un montant de 10 millions de francs, Pierre Lenoir assurant une grande partie du financement.

En août 1915, Alphonse Lenoir décède à Trouville-sur-Mer.

Début décembre 1915, suite à des bruits qui courent sur l’origine des fonds ayant permis l’acquisition, Charles Humbert fait inscrire cette rumeur dans un compte-rendu de réunion.

Fin décembre, par crainte d’un scandale, Madame Veuve Lenoir accepte de céder à Charles Humbert les actions que détient son fils Pierre, soit un montant de 5,5 millions de francs.

N’ayant pas cette somme, Humbert fait appel à un personnage en vue dans le tout Paris, Pacha Bolo , un proche de Caillaux. Grâce à ses contacts aux États-Unis, Pacha Bolo satisfait la demande de Humbert.

Pacha Bolo

Pacha_bolo_sep (FILEminimizer)Fils de clerc de notaire, petit-fils de notaire, Paul Marie Bolo, connu sous le nom de Pacha Bolo, est né en 1867 à Marseille. Il délaisse son cabinet de dentiste, et se tourne vers le commerce maritime et colonial.
Il quitte la France, fin 1880 et s’installe en Espagne. Il revient à Paris vers 1992. Là, il ouvre un cabinet d’affaires. Mais, des démêlés avec la justice l’obligent à s’enfuir en Argentine où il se marie. Arrêté suite à un vol, il est libéré grâce à la caution payée par sa femme. Cependant il l’abandonne et, en 1904, retourne en France où il épouse, bien qu’il ne soit pas divorcé, une veuve fortunée.
Devenu riche, il mène grand train et se lance dans de nombreuses entreprises bancaires et commerciales. C’est pendant cette période qu’il entre dans le cercle des connaissances de Joseph Caillaux, cercle qui inclut forcément Alphonse Lenoir.
En 1914, devenu conseiller financier d’un khédive d’Égypte, il reçoit le titre de Pacha.
Pro-allemand, le Khédive est obligé de s’enfuir en Suisse. Pacha Bolo le suit en tant que conseiller. C’est certainement là qu’il rentre en contact avec les banques allemandes.

Restructurant les équipes du Journal, Charles Humbert est devenu un véritable patron de presse. Les ventes progressent.

En janvier 1917, doutant de la moralité de Pacha Bolo, Raymond Poincaré, Président de la République, charge Aristide Briand d’enquêter sur le personnage.

Dès février 1917, les premiers résultats de l’enquête présentent Pacha Bolo comme un aventurier, un escroc de haut vol, à la double vie.

Charles Humbert prend peur et propose le remboursement de son prêt à Pacha Bolo qui refuse.

La poursuite des enquêtes aux États-Unis révèle que l’argent ayant servi au rachat des actions de Pierre Lenoir est de l’argent versé directement par l’ambassade d’Allemagne. Pacha Bolo est arrête en septembre 1917. Un mois plus tard, en octobre, la justice a la preuve que l’argent ayant servi à l’achat du Journal est également de l’argent allemand. Pierre Lenoir et Guillaume Desouches sont arrêtés.
L’empire de Charles Humbert s’effondre.

Le premier procès devant la justice militaire, celui de Pacha Bolo, commence le 4 février 1918. Il est seul à comparaître. Charles Humbert est cependant entendu comme témoin. Dix jours plus tard, Pacha Bolo est reconnu coupable de trahison et condamné à mort. Le 17 avril 1918, il est fusillé dans les fossés de Vincennes.

La justice suit son cours et demande au Sénat de pouvoir traduire Charles Humbert devant les tribunaux.

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Relevée dans Le Petit Parisien, quotidien du soir , la requête du procureur général contre Charles Humbert dans l’affaire Lenoir-Desouches explique son enchaînement judiciaire. (réf : BnF, Gallica, Gr Fol-Lc2-3850)

Voici le texte même de la requête du procureur général Herbaux à l’appui de la demande en autorisation de poursuites déposée contre le sénateur Humbert. Nous le reproduisons in extenso, à titre documentaire, et pour que le lecteur puisse se reconnaître au milieu des incidents qu’a déjà amenés et que pourra amener l’instruction des affaires Lenoir, Desouches et Bolo.

À Monsieur le président et à Messieurs les membres du Sénat.

Le procureur général près la cour d’appel de Paris a l’honneur d’exposer que des renseignements recueillis à l’occasion d’une inculpation actuellement dirigée contre Pierre Lenoir et Guillaume Desouches, du chef de commerce avec l’ennemi, ressortent dès maintenant des présomptions de culpabilité eu raison du rôle joué par M. Charles Humbert, sénateur de la Meuse, dans les faits qui sont l’objet même de cette affaire.

Dans les premiers jours du mois d’octobre dernier, l’attention du parquet a été appelée par des versements de fonds faits, dans le courant du mois de juillet 1915, à l’agence du Comptoir d’escompte de Paris, par Desouches, alors avoué près le tribunal civil de la Seine. Il avait versé à cette agence, le 15 juillet 1915, 3 850 000 francs, le 23 juillet, 4 858 500 francs, le 26 juillet, 261 500 francs. Tous ces versements avaient été effectués en billets de banque comprenant une assez forte proportion de petites coupures.

La somme de neuf millions ainsi versée avait été retirée par quatre chèques, le premier de 150 000 francs et le second de sept millions, à l’ordre de M. Charles Humbert, le troisième de 1 065 000 francs, à l’ordre de M. Courcier, notaire ; le quatrième, de 785 000 francs, à l’ordre de M. Ch. Humbert. Les deux premiers retraites de fonds avaient été effectués le 30 et le 31 juillet ; les deux derniers, le 18 et le 19 août.

Lors de l’achat du Journal par M. Lenoir, le 29 juillet, M. Ch. Humbert avait acquis de M. Letellier la propriété du Journal, au prix de vingt millions, payables sept millions comptant et le surplus par payements échelonnés dans un délai maximum de quatorze ans, et les sept millions qu’il versa comptant à M. Letellier n’étaient autres que ceux qui avaient été mis à sa disposition par Desouches.

Interrogé sur l’origine des neuf millions déposés par lui au Comptoir d’escompte, Desouches a exposé qu’en avril 1915 Pierre Lenoir lui avait manifesté l’intention d’acheter le Journal, au moyen de capitaux dont disposait son père. Il ajouta que Lenoir père lui avait confirmé, dans le courant de juin, qu’il disposait effectivement de dix millions et donnait son assentiment au projet d’achat. Lenoir père, déjà malade à ce moment, est mort le 3 août 1915.

Sur ces assurances, Desouches, étant rentré dans la combinaison, avait pris une part active aux négociations relatives à l’achat du Journal et les neuf millions en billets de banque avaient été portés chez lui, en deux fois, par un intermédiaire qui s’était présenté de la part de M. Lenoir, sans préciser s’il s’agissait du père ou du fils, et qui n’avait pas donné son nom.

Où apparaît le Suisse Schœller

Pierre Lenoir, de son côté, a déclaré qu’au printemps de 1915, Schœller, industriel suisse, était venu trouver son père, qu’il connaissait depuis un certain temps, et lui avait fait part de son intention de mettre des fonds dans un grand quotidien. Lenoir père, alors désireux d’assurer à son fils une situation dans le journalisme, avait conseillé à Schœller d’orienter ses projets vers le Journal et le résultat de ces ouvertures avait été la conclusion entre Schœller et Pierre Lenoir d’un traité en date du 7 juin 1915, aux termes duquel le premier s’engageait à verser au second une somme de dix millions. Pierre Lenoir s’engageait, par contre, à se rendre propriétaire de fait du Journal et à soutenir la politique économique et financière que lui dicterait Schœller, jusqu’à complet remboursement des dix millions. Cet acte, en apparence signé à Zurich, a, en réalité, été passé à Berne.

Il devait paraître de toute invraisemblance que Schœller se fût résolu, dans les circonstances présentes, à immobiliser un capital de dix millions dans le seul but, comme l’insinuait Pierre Lenoir, d’assurer, après la guerre, la défense de certains intérêts commerciaux. Les renseignements recueillis sur la personnalité de Schœller et tout un ensemble de présomptions concordantes imposent cette conviction que Schœller n’agissait point pour son compte, qu’il n’était qu’un intermédiaire et que l’argent remis à M. Ch. Humbert pour l’acquisition du Journal était de l’argent allemand.

Les faits constatés permettent-ils d’affirmer que M. Ch. Humbert n’a été qu’abusé et qu’il a ignoré l’origine des fonds, ou relève-t-on des circonstances de nature à faire suspecter la sincérité de son attitude ?

Les premiers soupçons de M. Humbert

C’est le 20 juillet 1915 que M. Ch. Humbert, d’après ses déclarations, a connu, pour la première fois, le projet de vente du Journal. Les personnalités des acquéreurs éventuels, qui paraissaient dissimuler un groupe désireux de garder l’anonymat le plus longtemps possible, lui parurent inquiétantes, à tel point qu’après avoir reçu de M. Letellier la confirmation du projet de vente il s’empressa de donner l’alarme à M. Jean Dupuy, président du syndicat de la presse parisienne. Ensuite, ayant appris que l’opération projetée comportait une intervention de la Banque d’Indo-Chine, il vit M. Simon, directeur de cet établissement, et lui notifia, déclare-t-il, son intention de s’adresser au ministre des Colonies, au besoin par voie d’interpellation, pour faire interdire à la banque d’Indo-Chine toute intervention. M. Simon avait reçu déjà la visite de Pierre Lenoir à qui il avait, assure-t-il, refusé tout concours. Il affirme que M. Ch. Humbert n’eut à exercer sur lui aucune pression pour le déterminer à ne pas accorder un concours déjà refusé.

M. Ch. Humbert ne tarda pas à se trouver en relations directes avec les personnalités qui, par la seule éventualité de leur introduction au Journal, l’avaient si vivement inquiété. Le 21 juillet, il reçut la visite de Desouches, qui lui fut présenté par M. Baumann, président du conseil d’administration des Grands Moulins réunis. Desouches venait lui demander de continuer au Journal sa collaboration. M. Humbert répondit qu’il ne voulait même pas examiner cette offre et qu’il la tenait pour désobligeante, puis il se rendit chez M. Letellier et le mit en demeure de rompre ses pourparlers en vue de la vente du Journal, en le menaçant d’écrire une lettre qui exprimerait ses sentiments de révolte et de la faire placarder sur tous les murs de Paris.

D’après M. Letellier, M. Humbert aurait été moins virulent, et s’il parla de capitaux qu’il considérait comme suspects, ce fut sous une forme amicale non menaçante. Il n’en résulte pas moins des déclarations de M. Humbert que celui-ci avait, dès lors, de tels soupçons que l’acquisition du Journal, dans les conditions qu’il prévoyait, lui apparaissait comme un danger et comme un scandale qu’il fallait conjurer à tout prix. Il paraît l’avoir dit à Desouches lui-même, dans un langage exprimant plus énergiquement encore son indignation.

En effet, M. Jacques Dhur déclare que Desouches l’ayant rencontré dans la rue Royale, lui raconta, sous l’empire d’une vive surexcitation, une entrevue qu’il venait d’avoir avec M. Humbert. Celui-ci lui avait fait une scène terrible, clamant que son argent était de l’argent boche, qu’il le ferait fusiller, ainsi que Letellier. Il lui avait montré une lettre qu’il se proposait d’adresser à ce dernier, dans laquelle il affirmait qu’il y avait dans les apports des acquéreurs du Journal de l’argent boche pour trois millions au moins, ainsi que son enquête le lui avait révélé. Il avait réitéré, d’ailleurs, sa menace de faire placarder cette lettre. M. Jacques Dhur a ajouté que, plus tard, M. Humbert lui avait donné connaissance de cette même lettre en prétendant avoir écarté les millions allemands et les avoir remplacés de ses deniers propres et de ceux de sa femme.

Humbert acquiert le Journal

On peut être, de bon droit, surpris que M. Humbert, éprouvant des suspicions qu’il traduisait aussi énergiquement, paraissant même admettre comme une certitude l’existence tout au moins d’une certaine proportion d’argent allemand dans l’apport de Lenoir et de Desouches, ait accepté de signer avec eux, le 26 juillet, un traité en vue de l’acquisition du Journal, posant en principe l’exploitation à trois Charles Humbert devant être président du conseil d’administration et directeur de la rédaction, Desouches administrateur délégué, et Pierre Lenoir directeur de la partie économique et financière.

Il était convenu par ce traité que Lenoir et Desouches rompraient les pourparlers entamés par eux avec M. Letellier et que M. Humbert ferait auprès de celui-ci les démarches nécessaires pour obtenir la cession du Journal. Dès la signature de l’acte contenant l’engagement définitif de Letellier, il serait créé une société anonyme au capital de 10 millions. Le 29 juillet, M. Humbert traitait avec M. Letellier, devenait acquéreur du Journal et payait avec ce même argent dont la provenance suspecte avait provoqué ses  anxiétés et ses indignations.

Les actions de Lenoir

Le 6 août, par acte sous seing privé, déposé en l’étude de Me Courcier, notaire, la Société anonyme pour l’exploitation du Journal était constituée au capital de 10 millions, divisé en 2 000 actions. Aux termes de cet acte, M. Humbert paraissait souscrire pour 708 actions, mais en réalité pour 698 de ces actions. Il n’était que le prête-nom de Pierre Lenoir, à qui il remit une contre-lettre.

Ainsi, M. Humbert, après avoir considéré la seule éventualité de l’achat du Journal par P. Lenoir et Desouches comme présentant, au point de vue national, les plus graves dangers, adoptait pourtant le principe d’une administration à trois, acceptait les fonds dont il incriminait l’origine, et servait de prête-nom pour permettre à P. Lenoir de ne pas paraître dans l’acte de société. Pour se disculper, M. Humbert a déclaré que ses soupçons ont été dissipés par l’assurance à lui donnée que les millions avaient été procurés par Lenoir père, qu’il savait riche et disposant de relations étendues dans le monde financier. L’intervention de M. Bourgarel, collaborateur de Lenoir père, qui accepta de prendre place dans le conseil d’administration, fortifia plus tard cette illusion.

Les différents avec Lenoir

Le traité du 26 juillet n’eut d’ailleurs qu’une durée éphémère, car M. Humbert, désireux de continuer avec une entière liberté d’action sa campagne patriotique, exigea bientôt qu’on lui fit au Journal une situation prépondérante. Il élimina tout d’abord Desouches, à qui il envoya, le 4 septembre, une lettre très dure, et qui résigna, le 8 septembre, ses fonctions d’administrateur.

Vis-à-vis de Pierre Lenoir, ses soupçons, assoupis au moment de la remise des sept millions et de l’entente pour l’acquisition du Journal, se réveillèrent à la suite d’incidents divers, si bien qu’il ne consentit pas à délivrer à P. Lenoir et à Desouches les actions leur appartenant, et fit prendre, le 4 décembre, par le conseil d’administration, une délibération refusant la livraison de ces titres si les intéressés ne révélaient pas les noms des véritables souscripteurs.

Les dissentiments de Ch. Humbert et de Pierre Lenoir furent suivis de négociations qui aboutirent à la convention du 28 décembre 1915, dans laquelle Pierre Lenoir ne paraissait pas. Sa mère, qui figurait seule à l’acte, cédait à M. Humbert 1 100 actions du Journal, au prix de 5 000 francs l’une, et devait recevoir un million comptant. Il était entendu que P. Lenoir resterait au Journal comme directeur des services littéraires, aux appointements de 60 000 francs par an.

Enfin M. Humbert remit à Mme Lenoir une sorte de contre-lettre aux termes de laquelle il promettait qu’au lendemain de la levée du conseil judiciaire de son fils, tout serait rétabli au nom de ce dernier.

A la suite de cette cession d’actions, les anxiétés de M. Humbert parurent s’apaiser de nouveau. Il consentit à faire décerner par le conseil d’administration à Lenoir et à Desouches une attestation de loyalisme et de correction dont il atténua seulement les termes.

Dans la séance du 30 décembre, il rappela au conseil la communication du 4 septembre relative à certains bruits dont il s’était alarmé, mais le procès-verbal constata que l’enquête ouverte à cet égard, sur les instructions du président, avait démontré que ces rumeurs de source tendancieuse semblaient sans fondement, et que la correspondance adressée à ce sujet par M. Humbert à Desouches était inutile.

Bolo arrive

Humbert disposait désormais de la majorité des actions, mais redoutant une demande en nullité de la convention du 28 décembre 1915, il accepta, le 30 janvier 1916, les propositions de Paul Bolo, qui devaient lui permettre d’envisager sans crainte les revendications ultérieures de Pierre Lenoir. En effet, en mai 1916, Me Brunet, avoué au tribunal de la Seine, conseil judiciaire de Pierre Lenoir voulut faire rentrer dans le patrimoine de son pupille les 1 100 actions formant l’objet de la convention du 28 décembre. Mais grâce à l’argent apporté par Bolo, M. Humbert put réaliser une transaction le rendant définitivement propriétaire de ces titres.

La mission de Munir Pacha

M. Humbert prétend expliquer ses contradictions d’attitude vis-à-vis de P. Lenoir par une série de circonstances qui auraient tour à tour écarté puis ramené ses soupçons. Il insiste notamment sur le fait que P. Lenoir aurait donné à Munir Pacha, chargé par le Journal de procéder une enquête dans les empires centraux, des instructions qui auraient entièrement dénaturé l’esprit de cette mission. Il signale aussi les efforts faits par P. Lenoir pour faire insérer dans le Journal des articles à tendances suspectes.

On ne peut toutefois s’empêcher de remarquer que l’attitude de M. Humbert rappelant l’origine des fonds et certains agissements de P. Lenoir coïncide avec des capitulations (passives?) qu’il obtenait de son associé.

Lenoir affirme que, dès le début des négociations, il a révélé à M. Charles Humbert que les fonds venaient de Suisse, sans toutefois nommer Schœller. D’après lui, M. Ch. Humhert aurait exigé qu’il fût dit que l’argent provenait de Lenoir père, ou d’une autre source quelconque, car il n’était pas nécessaire d’avoir avec le public la même franchise qu’avec lui-même.

Les présomptions relevées

Les propos tenus par M. Ch. Humbert à la veille du jour où il a accepté les fonds, son attitude, ses protestations contre la cession du Journal à un groupe qu’il estimait suspect, ne lui permettent guère de soutenir qu’au moment où il a reçu l’argent, il avait pu, en quelques jours et sur les simples allégations des intéressés, être entièrement rassuré. S’il invoque certaines circonstances comme ayant été, suivant lui, de nature à le tranquilliser, d’autres, par contre, devaient aggraver ses défiances. Le fait que P. Lenoir et Desouches touchaient une commission impliquait qu’ils étaient des intermédiaires et que les fonds ne provenaient pas de Lenoir père. Et si l’origine de ces fonds était honnête, était-il vraisemblable que P. Lenoir et Desouches aient pu se faire attribuer une commission atteignant un million, qui, en évidente disproportion avec leurs services apparents, ne pouvait être que la rémunération de complaisances et de risques inavouables.

Si Ch. Humbert objecte qu’il a refusé dans les premiers jours de faire partie du conseil d’administration, ne voulant pas ratifier par sa présence certains arrangements financiers, et qu’ainsi il n’a pas voté la commission d’un million qui fut attribuée à P. Lenoir, puis partagée entre ce dernier et Desouches, M. Humbert n’en a pas moins connu l’existence de cette commission.

On s’explique mal, d’autre part, qu’il ait passé des actes aussi importants avec un co-contractant pourvu d’un conseil judiciaire, en dehors de toute intervention de ce conseil. Dans son propre intérêt, si l’opération proposée lui paraissait correcte et entièrement avouable, il devait se mettre en relations avec Me. Brunet, conseil judiciaire de P. Lenoir, et son abstention est au moins équivoque.

Les faits résultant ainsi de l’affaire en cours semblent suffisamment caractérisées pour que M. Charles Humbert soit désormais entendu non plus comme témoin, mais comme inculpé de complicité de commerce avec l’ennemi.

Mais, aux termes de l’article 14 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875, aucune poursuite ne peut être exercée contre M. Humbert, sénateur, sans l’autorisation du Sénat dont il fait partie.

Il convient, d’ailleurs, d’observer que si M. Ch. Humbert est retenu dans la poursuite actuellement dirigée contre P. Lenoir et Desouches, la justice militaire aura, de son côté, à rechercher s’il n’a pas eu également connaissance de l’origine des fonds touchés par lui des mains de Bolo. Une évidente analogie existe, en effet, entre l’affaire Lenoir-Desouche et l’affaire Bolo. Elles apparaissent comme les phases successives de manoeuvres tendant au même but, la mainmise par l’Allemagne sur un grand journal français.

En conséquence, le soussigné a l’honneur de solliciter du Sénat l’autorisation nécessaire pour poursuivre M. Charles Humbert sous l’inculpation du délit ci-dessus spécifié, lequel est prévu et puni par la loi du 1(?) avril 1915.

Le procureur général,

Signé HERBAUX.

A LA COMMISSION

Le 18 février Charles Humbert est arrêté dans son château de Mesnil-Guillaume près de Lisieux et incarcéré.

Les mois qui suivent sont consacrés à l’instruction. Elle concerne Charles Humbert, Pierre Lenoir et Guillaume Desouches. Exceptionnellement, le Président de la République est lui-même appelé à déposer.
Le procès débute le 31 mars 1919. Au cours des 34 audiences, des centaines de témoins viendront à la barre.
Le retentissement est énorme, toute la presse suit les débats. Chaque jour, de longs articles relatent et commentent les audiences avec plus ou moins de retenue.

Extraits d’audience parus dans les journaux

Le deuxième jour du procès-verbal

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Autre compte-rendu, plus populaire, dans un autre journal.

On nous devait bien cela. Place aux dames. Elles sont venues trois à l’audience d’hier, choisies avec un goût très sûr par l’instruction. Ce fut d’abord Mme Thouvenin, ex-maitresse de Pierre Lenoir. Pour une belle femme, c’est une belle femme, grande, brune, au teint chaud, aux yeux de braise. La tête sur ce corps important apparaît menue, charme classique des statues grecques les épaules se déploient avec autorité, les hanches avec ampleur. C’est une personne admirablement compensée. Très souple, elle met en vigueur toutes ces perfections sans aucune gêne, servie par une robe ultra-collante. Elle est en grande tenue judiciaire fourreau de soie noire du genre riche, chapeau dont la paille noire, tressée en forme de toque, est percée de deux épingles à tête d’énormes perles dites baroques, bijoux d’une richesse correcte, collier de perles (dans les 25 000) diamants aux oreilles bagues inappréciables enfin, tout ce qu’il faut. Une seule critique la main est un peu rouge, soit du poids des gemmes qu’elle soulève, soit de celui du serment qu’elle prête. Aucun embarras, elle est là comme chez elle, dit « Mon colonel » avec simplicité et sourit aux bons endroits avec une grâce peut-être un peu trop marquée. La présence d’une jolie femme, lui dit un jour Lenoir à je ne sais quel propos et comme le président lui rappelle la circonstance, elle sourit, d’un sourire long, en portant au collier de son cou les bagues de sa main éclair éblouissant. Malgré ses compliments, Lenoir lui a laissé mauvais souvenir. Imagine-t-on que ce rustre ne lui a donné que 2,000 francs, et pour le reste, des promesses seulement! Se conduit-on ainsi avec une femme qui a des perles, des diamants, des épaules et des hanches! C’est fabuleux.
Le président l’a bien compris car, on ne sait pourquoi d’ailleurs, il a demandé Lenoir était-il excité au moins ? Demande restée sans réponse, le témoin s’étant avec dignité retranché derrière le secret professionnel.

Etc, etc, etc.

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La presse, avide de sensations, relate abondamment le procès. Les débats sont suivis par la France entière. Une simple recherche sur la base Gallica de la BnF permet d’en saisir la médiatisation.

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Le verdict du 8 mai 1919 est sans clémence pour Pierre Lenoir. Il est condamné à mort. Guillaume Desouches est condamné à cinq ans de prison et Charles Humbert est acquitté. C’est la fin de sa carrière politique.

Les interventions de Mme Lenoir, pour sauver son fils, auprès du Président Poincaré et de Georges Clemenceau n’aboutiront pas.

Avec la mort de Pierre Lenoir, disparaît pour Georges Clemenceau, « Le Père de la Victoire », un témoin de son passé douteux. Son ancienne amitié avec Alphonse Lenoir, aux actions sulfureuses, peut devenir un frein à sa carrière politique et ternir sa réputation de « Tigre »

C’est, porté sur une chaise, et, défaillant que Pierre Lenoir est attaché au poteau d’exécution.
Il est fusillé, assis sur cette chaise, et semi inconscient, le 24 octobre 1919.

Madame Lenoir reste seule.

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Pierre Lenoir est-il coupable ? Oui, il l’est certainement, pour s’être entendu avec les Allemands afin d’obtenir de l’argent.

Mais, comme il le dit lors du procès, il n’est pas capable de monter une telle opération. Il n’est pas Alphonse Lenoir.

Une question demeure : avec quelles garanties l’Allemagne a-t-elle financé deux fois l’opération, d’abord pour Pierre Lenoir ensuite pour Pacha Bolo ?

Le polémiste de l’Action Française, Léon Daudet, écrira, sans retenue, ce qui résume peut-être cette condamnation : …Alphonse Lenoir, le grand donneur de publicité, le grand manigancier des emprunts d’avant-guerre, fourrier de Guillaume II, et dont le fils à défaut de son père, fut fusillé…

Une affaire viendra éclipser la fin de ce procès : l’affaire d’un certain Henri Landru.

Cinq ans plus tard, sur demande de l’administration des domaines, le coffre-fort, oublié au Crédit Lyonnais, de Pierre Lenoir est ouvert. Il contient 85 billets de mille francs et environ 50 mille francs de traites acceptées. (réf : Le Matin, du 10 août 1924)
Manip_grande_guerEn janvier 2006, paraît en France, aux éditions Italiques, Les manipulations judiciaires de la Grande Guerre, comment on fabrique des coupables, de Léon Schirmann.

En voici la présentation :

L’opinion réclame des têtes? La Justice va se charger de lui en fournir! Jamais la machine à fabriquer des coupables n’a aussi bien tourné que pendant la Première Guerre mondiale. Surtout en 1917, quand le dieu des armes hésitait à désigner un vainqueur et que le moral de la France était au plus bas. La catastrophique offensive du Chemin des Dames, les mutineries, les difficultés quotidiennes de plus en plus criantes des Français, tout concourait à briser l’Union sacrée forgée en 1914. Alors, si nos généraux échouaient à faire la décision, si nos soldats mouraient par centaines de milliers sans gagner un pouce de terrain, c’est qu’il y avait des traîtres…
Cette explication commode qui balayait si bien les questions gênantes, un homme s’en servira sans états d’âme, d’abord pour accéder au pouvoir, puis pour s’y maintenir et y mener une politique jusqu’au-boutiste qui portera en germe la Seconde Guerre mondiale. Ce machiavel, c’est Georges Clemenceau…
Spécialiste de la désinformation et des procès truqués, Léon Schirmann démonte ici le mécanisme des manipulations judiciaires de la Grande Guerre à travers trois affaires exemplaires: l’affaire Bolo Pacha, l’affaire Marguliès et l’affaire Paul Meunier. Trois têtes, donc, à livrer en pâture à un public  » chauffé  » par une presse en mal de boucs émissaires. Trois innocents transformés en criminels à grand renfort de trucages et de mensonges. Trois procès qui montrent jusqu’où peut descendre la Justice quand elle n’est plus que le bras séculier du pouvoir. Trois tragédies, enfin, dont l’une s’achèvera par l’immolation de la victime expiatoire.
Mais, au-delà de ces trois cas exposés avec une précision implacable, Léon Schirmann brosse un tableau général de cette effrayante paranoïa française que fut la  » chasse au traître « . Et, de fil en aiguille, il est amené à évoquer d’autres  » crimes judiciaires  » qui entacheront à tout jamais la justice française, de l’affaire du Bonnet rouge à l’affaire Joseph Caillaux, derrière lesquelles on devine la redoutable griffe du  » Tigre « .
Ce livre, modèle de rigueur scientifique et d’honnêteté intellectuelle, est le dernier que nous ait laissé ce grand chercheur indépendant qu’était Léon Schirmann (1919-2003), à qui l’on devait déjà « Mata Hari : autopsie d’une machination » et « Eté 1914: mensonges et désinformation ».
C’est aussi, sans doute, son chef-d’œuvre. Un chef-d’œuvre qui nous entraîne irrésistiblement, avec un mélange de fascination et d’effroi, dans les rouages de cette effrayante machine à broyer les hommes que peut être la Justice quand elle est aux ordres. Et ce sera pour beaucoup la découverte d’un aspect méconnu, pour ne pas dire occulté, de l’histoire de la Première Guerre mondiale.(réf : site internet Decitre)

 

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