Alphonse LENOIR, maire de Saint-Quentin-sur-le-Homme (4)

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Quelques exemples des activités d’Alphonse Lenoir

1 ) La conversion 4,5 %

Agent du gouvernement français et des banques, Alphonse Lenoir rédige, soit sous son nom, soit sous un pseudonyme, des articles dans la presse. Un exemple nous en est donné par une publication, en janvier 1894, parue dans la Nouvelle Revue et concernant la conversion 4,5 %.

Conversion, finances (dictionnaire Larousse)
1. Opération par laquelle l’État offre à des porteurs de titres d’emprunt soit le remboursement, soit des titres offrant un taux d’intérêt inférieur.
2. Changement de forme d’un titre (de la forme nominative à la forme au porteur ou réciproquement).

Deux simples extraits sont reproduits ici : la première page et la conclusion.

Lenoir_conversion_4_5_%_debut_1894

Source, BnF, Gallica, « La Nouvelle Revue »

Lenoir_conversion_4_5_%_fin_1894

Source, BnF, Gallica, « La Nouvelle Revue »

Pour l’intégralité du texte, il suffit de suivre ce lien : Conversion 4,5% . Alphonse Lenoir déroule son argumentaire , expliquant qu’il est plus avantageux pour les porteurs de rentes à 4,5% de les convertir au taux de 3,5%.

2 ) Les emprunts russes

Petit rappel sur les emprunts russes

Un premier emprunt de 500 millions de francs-or est lancé par la Russie dès décembre 1888 et est suivi de quinze émissions importantes entre 1889 et 1913, pour un total de 9 800 millions de francs-or.
En 1914, 80 % de la dette publique russe souscrite à l’étranger est détenue par la France.
Pendant vingt-cinq ans, l’épargne française s’est tournée, sans se lasser, vers les emprunts russes, malgré leur fréquence et malgré le spectacle inquiétant qu’offraient, surtout après 1904, la politique extérieure et la situation intérieure de l’Empire : défaite de Mandchourie, révolution de 1905, lutte engagée entre le gouvernement et la Douma. Et cette épargne, c’était, pour une large part, celle des gens modestes, quelquefois très modestes : en 1919, l’enquête administrative a dénombré 1 600 000 « porteurs » de fonds russes.
Dans ce résultat, il faut certainement accorder une place à l’inquiétude patriotique : le public français appréciait la garantie de sécurité que donnait à la France l’alliance russe. Mais comment perdre de vue le grand effort de propagande, mené par les établissements de crédit et par la presse ?
L’action des banques était déterminée par l’attrait du profit, car elles recevaient, pour le placement des emprunts russes, des commissions plus fortes que pour celui de la plupart des autres emprunts étrangers, et elles bénéficiaient aussi de dépôts importants effectués par le Trésor russe ou par la Banque Impériale ; cette action étant d’ailleurs constamment encouragée par le gouvernement.
Quant à la presse, elle ne se bornait pas à assurer aux émissions une large publicité ; elle publiait aussi de nombreux articles destinés à vanter les ressources et le crédit de la Russie. Après 1904, c’est-à-dire au moment où la situation intérieure et extérieure de la Russie est devenue précaire, cette presse a été subventionnée, sous des formes diverses, par l’ambassade de Russie à Paris, à la demande même, semble-t-il, du Syndic des Agents de change de Paris : vous connaissez le livre où l’ancien attaché de cette ambassade, Arthur Raffalovitch, a relaté son action et indiqué le montant soit des mensualités, soit des sommes reçues à certaines occasions par la plupart des grands journaux français (sauf L’Humanité, bien entendu) ; ces révélations n’ont jamais donné lieu à un démenti.
(réf : Persée : Pierre Renouvin, Les relations franco-russes à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 1 N°1. Mai 1959. pp. 128-147.)

Emprunt_russe_humour_satire (FILEminimizer)

Après la guerre de 14-18, l’action vénale de la presse est, d’abord, dévoilée par le journal L’Humanité. Il publie par épisode, et ce, dès le début des années 1920, les relations entre presse-banque-politiques français et russes. Touchant les plus hautes instances françaises, le scandale est énorme.
En 1931,l’intégralité du dossier est publié sous le titre « L’ABOMINABLE VÉNALITÉ DE LA PRESSE… » par A. RAFFALOVITCH, Conseiller secret du ministère des Finances.

Lenoir_abominable_venalite_presse_1931

Il comprend des copies des lettres confidentielles échangées entre les différents hommes politiques de l’ex-empire russe et l’ambassade de Russie en France. Arthur Raffalovitch, conseiller secret du ministère des Finances russe à Paris y joue un rôle essentiel. Plusieurs de ses courriers décrivent les actions d’Alphonse Lenoir en faveur des emprunts russes.

Quelques relevés effectués dans cette publication permettent de mieux saisir l’influence d’Alphonse Lenoir.

Le choix de ce dernier par la Russie est effectué au détriment de M. Laffon travaillant, lui, pour le Comptoir National d’Escompte.

TÉLÉGRAMME CHIFFRÉ DE M. RAFFALOVITCH A M. KOKOVTZEV
Paris,2/15 mars 1904
LAFFON, simple agent publicité qui soigne affaires Comptoir National d’Escompte et ROTHSCHILD frères, sans influence supérieure à celle intermédiaire LENOIR, que nous engageâmes sur recommandation Ministère français des Finances, de commun accord avec ambassade de Russie à Paris. Je considère il est inutile de traiter avec lui.(sous entendu Laffon)

Raffalovitch confirme ce choix lors d’un autre courrier :

La formule que nous avons prise en février dernier, de marcher avec les grandes banques, d’accord avec le Ministère français des Finances, en utilisant les services de LENOIR, qui est l’agent du Trésor, de la Banque de Paris me paraît suffire amplement.

On y découvre également le montant des commissions versées à Alphonse Lenoir, ainsi que la liste des journaux soudoyés.

Lenoir_remises_cheques_russes

Un rapide calcul permet de connaître la commission d’Alphonse Lenoir : 10% des montants versés aux journaux, ce qui en trois mois lui rapportent 24 547 francs.
La suite du courrier détaille la liste des journaux et organismes qui ont reçu un chèque, plus de 30 !

Ce taux de 10% de commission est confirmé dans un autre courrier de Raffalovitch.
Ces manipulations de la presse et versements sont réalisés, chaque fois que nécessaire, par la Russie, de concert avec le gouvernement français. Alphonse Lenoir y est toujours l’agent coordinateur, touchant sa commission de 10%.

En 1905, les évènements révolutionnaires, qui agitent l’Empire russe, constituent un risque sérieux pour le bon déroulement des placements d’emprunts dans la population française. Raffalovitch se tourne donc vers Alphonse Lenoir afin qu’il mette la presse sous contrôle.

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Les actions d’Alphonse Lenoir en faveur de l’Empire russe se prolongent au moins jusqu’en juillet 1913. Pour le remercier l’Empereur russe consent à le décorer de l’ordre de Sainte-Anne.

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Comme on peut le constater, Alphonse Lenoir est un agent très actif, incontournable, au cœur du dispositif français et russe pour le placement des emprunts. Son action sur la presse permet d’asseoir leur notoriété, malgré les difficultés grandissantes au sein de l’Empire russe.
Hélas, cette engouement, piloté par la presse vénale, se révélera un désastre pour les porteurs d’emprunts lorsque la Révolution bolchevique renversera l’Empire tsariste.

L’intégralité du dossier « L’ABOMINABLE VÉNALITÉ DE LA PRESSE… » est consultable sous le site Gallica de la BnF : Gallica : L’abominable vénalité de la presse

Remarque
Alphonse Lenoir fait creuser, sur ses propres deniers, le puits devant la mairie de Saint-Quentin afin de rendre service à la population en cas de sécheresse. Il y installe une pompe moderne. Il en est remercié officiellement par le conseil municipal.
On peut penser que pour certains habitants de la localité, un investissement financier dans ce projet, aurait été moins risqué que le placement de leurs économies dans les emprunts russes. Connaissant la notoriété et la richesse d’Alphonse Lenoir, il y a forcément des acheteurs locaux. Ces acheteurs contribuent, de façon minime certes, à alimenter les commissions d’Alphonse Lenoir, donc à un retour sur l’investissement du puits.

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Référence image site :LA VOIX DES EMPRUNTS RUSSES

Durant ces années, Alphonse Lenoir est habitant et maire de Saint-Quentin-sur-le-Homme. Au regard de ces importantes activités internationales, on comprend mieux son désir d’être près de la gare, ses interventions pour garder le bureau de poste à Fougerolles et maintenir les nombreuses levées de courrier.

3 ) La crise d’Agadir

Depuis 1905, de nombreuses crises secouent le Sultanat du Maroc. Il est placé en 1906, sous une sorte de tutelle internationale. L’influence française y est grandissante. En juillet 1911, en envoyant la canonnière Panther puis le croiseur Berlin sous Agadir, l’Allemagne essaie de donner un coup d’arrêt à l’expansion de la France.
Mais la position de la Grande-Bretagne, qui souhaite être consultée sur les dispositions concernant le Maroc, l’unité de toutes les nuances politiques françaises, et peut-être une certaine pression russe poussent l’Allemagne à revoir ses prétentions.
En outre, de l’autre côté du Rhin, des conséquence financières s’ajoutent à la situation politique. La clôture de comptes bancaires par les particuliers allemands et le retrait des investissements étrangers provoquent le 9 septembre 1911, « un samedi noir » à la bourse de Berlin. La Haute Finance, inquiète, pousse le gouvernement allemand à négocier.

…Entre ces deux excitations des pangermanistes et des socialistes, le monde financier allemand, les petits épargnants, la foule sage et laborieuse, inquiets, énervés, insensibles au ton plutôt rassurant des notes officieuses, commençaient à s’affoler. Le 3 septembre, l’inquiétude s’empara de la Bourse de Berlin. Les ordres de vente affluèrent. Les rentes d’empire baissèrent d’un demi-point, les rentes russes d’un point, les actions des sociétés industrielles de plusieurs points. Les retraits de fonds étrangers en « pension » en Allemagne se multiplièrent. Les déposants des caisses d’épargne, dont les dépôts s’élèvent dans l’ensemble à 15 milliards environ, manifestèrent des craintes…
LA QUERELLE FRANCO-ALLEMANDE, LE « COUP » D’AGADIR, Origines et développement de la crise de 1911,PAR PIERRE ALBIN, PARIS, 1912, P 258

Il sera dit par la suite que les motifs de cette chute avaient une importance toute relative mais que les financiers allemands étaient surtout pessimistes, vu l’état général des affaires.

En 1943, dans Mes Mémoires, Joseph Caillaux, rapporte avoir, lors de la crise d’Agadir, obtenu des financiers français de banques allemandes qu’ils coupent les lignes de crédit lorsque l’ambassadeur allemand fait des demandes importantes. En même temps, il fait retirer du marché les disponibilités russes du marché allemand grâce à l’attaché financier de l’ambassade de Russie.

Or, pendant cette crise d’Agadir, on sait qu’Alphonse Lenoir effectue une mission à Berlin. Pour ne pas nuire à sa défense, Caillaux niera, pendant son procès, de l’avoir envoyé en Allemagne. Cependant, il est hautement probable qu’Alphonse Lenoir soit l’organisateur de ce crack boursier allemand. N’est-il pas, comme l’écrit Léon Daudet, « Lenoir à Caillaux », Joseph Caillaux, Président du Conseil, étant le négociateur français de cette crise.

Maroc_carte (FILEminimizer)

4 ) Quelques considérations de fin

Par ces trois exemples, pris parmi d’autres actions, on mesure à quel point Alphonse Lenoir est l’homme incontournable des manœuvres politiciennes. Reconnu comme efficace, ayant des relations multiples et internationales, il sait se faire payer.
Il n’est pas le seul homme « d’action », beaucoup d’autres, moins recherchés, agissent pour les banques, les journaux et les politiques moyennant rémunération.

Cependant, la dernière tractation financière initiée par Alphonse Lenoir, le rachat du Journal, conduira son fils Pierre au poteau d’exécution dans les fossés de Vincennes.


 

Bien des zones d’ombre demeurent dans la biographie d’Alphonse Lenoir. Sa vie politique étant trop complexe pour être traitée par nos soins, c’est surtout sa vie familiale et personnelle, en particulier à Saint-Quentin-sur-le-Homme qui nous intéresse.
Nous recevrons avec plaisir tous renseignements et documents supplémentaires le concernant (par exemple qu’est devenue sa fille Suzanne?, avait-il d’autres propriétés que celles évoquées ici ?).
Il va sans dire qu’une photographie de lui est la bienvenue, car bien qu’homme publique, il a, semble-t-il, échappé aux photographes.
Inconnu

A suivre : Pierre Lenoir, l’affaire du Journal

 

 

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