Il y a tout juste 100 ans : un voyage sans billet retour

Il y a 100 ans, le 1er février 1916,  survenait un terrible accident à Saint-Denis : le déraillement du train poste n°502 Boulogne-Paris. Parmi les victimes, M. Jacques Aimé Forget, cultivateur à Juilley et son beau-frère Paul Portier demeurant à Montjoie-Saint-Martin.

Jacques FORGET

Jacques Aimé FORGET

 

Un voyage imprévisible

Le dimanche 30 janvier 1916, Jacques Aimé Forget et son épouse Victorine Portier apprennent une mauvaise nouvelle par télégramme. L’ainé de leur fils, François Louis Forget, vient d’être évacué du front la veille pour blessure à la main droite par éclat d’obus. Jacques décide de se rendre au plus vite au chevet de son fils. Afin de ne pas faire le chemin seul, il demande à son beau-frère Paul Portier, demeurant à Montjoie-Saint-Martin, de l’accompagner. Pour le convaincre, il lui offre le voyage.

Le lendemain matin, Jacques embrasse son épouse et ses quatre enfants ; Victorine, Jacques, Louis et Pascaline, puis il se rend à la gare d’Avranches avec son beau-frère.

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Le train les mène à Paris où ils prennent la correspondance pour Boulogne et retrouvent François, dans un hôpital des environs.

Le dernier train

De retour le lendemain 1er février, les deux hommes prennent le train-poste n°502 de 13h27 à la gare de Boulogne.

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Ils montent dans le wagon de tête. L’heure d’arrivée sur Paris est prévue à 18h50. Mais l’influence est telle que le train s’arrête en gare d’Amiens 45 minutes pour qu’on lui rajoute des wagons. Afin de regagner le temps perdu, les machines sont lancées à vive allure en direction de Paris.

Le drame

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Il est 19h23 lorsque le train s’approche de la gare de Saint-Denis. Les employés cheminots pensant le train de Boulogne déjà passé, procèdent à une série de manœuvres de wagons de marchandises en avant du pont de la Révolte. L’express arrive en gare à vive allure et percute à 19h25 un des wagons situé à 100 mètres de la gare. La machine déraille emportant avec elle une partie des voitures.

Dans un fracas terrible, les cheminots restent quelques instants hébétés puis se précipitent au secours des voyageurs. Les réservoirs du gaz d’éclairage prennent alors feu et une grande flamme apparait au milieu des voitures de 3ème classe renversées. Ces dernières s’embrasent rapidement.

Après de nombreux efforts, tout le personnel et les bonnes volontés réussissent à éteindre le feu et on commence à compter les victimes : cinq morts dont le conducteur de train et quinze blessés pour le moment.

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Déraillement à Saint-Denis le 1er février 1916. Agence Rol – Cette image provient de la Bibliothèque en ligne de Gallica et est l’identifiant btv1b9456900. 

La maire de Saint-Denis, accompagné du commissaire de police et de plusieurs personnalités arrivent sur les lieux du drame et constatent les dégâts. Les corps sont amenés à la morgue de la ville tandis que les blessés sont conduits à l’hôpital. Les premiers témoignages des occupants du train sont entendus.

« Notre train, comme vous le savez, avait été coupé à Amiens, on y avait ajouté quelques wagons de 1ère classe. Cette opération demanda un temps assez long, et nous étions en retardé trente à trente-cinq minutes sur l’horaire, lorsque nous quittâmes la gare. Soudain, alors que tout le monde apprêtait déjà ses bagages, car on approchait de Paris, j’éprouvai la sensation d’un arrêt brusque. Je fus jeté en arrière. Le mécanicien, je m’en rends compte maintenant, avait renversé la vapeur. Mais il n’avait pas réussi à arrêter sa machine. Une seconde plus tard, un choc formidable ébranla tout le convoi.

Nous étions six dans mon compartiment ; nous fumes projetés les uns sur les autres, et je me relevai étourdi. Peu après, je me trouvai sur la voie. J’étais sorti  je ne sais comment du train. Autour de moi, des gens gémissaient, d’autres s’enfuyaient affolés. Les wagons de tête étaient en flammes. Ceux-là seuls, en somme, ont souffert.

Tous les voyageurs indemnes se précipitèrent aussitôt de ce côté pour porter secours aux blessés. Mais déjà le sauvetage était organisé. On nous éloigna du lieu de l’accident et on nous conduisit dans une usine voisine .. »

Le Figaro, 2 février 1916.

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Déraillement à Saint Denis du train poste Boulogne – Paris. Agence Rol – Cette image provient de la Bibliothèque en ligne de Gallica Bibliothèque Nationale de France.

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Les restes de voitures du train poste Boulogne – Paris  après l’accident du 1er février 1916 à Saint-Denis. Agence Mondiale – Gallica, Bibliothèque Nationale de France.

Le lendemain, les suites de la tragédie sont relatées dans la presse :

« Dix heures du soir. – Le déblaiement est activement continué sous les yeux du préfet de la Seine, du préfet de police, et d’un général représentant le gouverneur militaire de Paris, de MM. Mithouard, président du conseil municipal ; Fontaneille, directeur des chemins de fer au ministère des travaux publics ; Sartiaux, ingénieur en chef, etc.

Une foule considérable est massée aux abords de la gare difficilement contenue par les zouaves. Les trains des autres lignes ont été arrêtés devant le lieu de l’accident et on y dépose les blessés pour les transporter à Paris, à l’hôpital Lariboisière. Les plus gravement atteints restent à l’hôpital de Saint-Denis.

On arrive à dégager un corps emprisonné dans un inextricable réseau de planches noircies et de barres de fer tordues. C’est une femme jeune encore. Ses cheveux épars et tout ensanglantés sont emmêlés dans des matériaux de toutes sortes; il faut en couper plusieurs mèches afin de pouvoir dégager la tête.

Deux autres corps à demi carbonisés sont portés dans un poste d’aiguillage. Enfin deux blessés viennent d’expirer à l’hôpital. Cela fait, à l’heure actuelle, dix morts. Il est difficile d’identifier les cadavres dont les figures sont noircies et les vêtements brûlés en grande partie. On nous fait connaître qu’un seul nom, celui de M. Louis-Lucien Quentin, né le 8 février 1888, à Moreuil (Somme), chauffeur.

Le chauffeur Logerot et le mécanicien Quirinez, du train-poste, sont indemnes.

Minuit. – On travaille toujours activement pour déblayer la voie et rechercher les victimes qui peuvent encore être enfouies.

On déplace à l’aide de leviers des masses noircies : banquettes à demi consumées, panneaux effondrés au milieu de quoi l’on retrouve un portefeuille qu’un sauveteur remet au commissaire de police. Il servira à identifier une victime.

On signale la courageuse conduite d’un zouave nommé Trancart qui, alors que les wagons étaient en flammes, a sauvé à lui seul cinq personnes ».

Le Figaro 2 février 1916.

Excelsior

Excelsior – Journal illustré quotidien – Jeudi 3 février 1916.

Une enquête menée par les inspecteurs de la Compagnie du Nord débute et les pompiers sont chargés des travaux de déblaiement.

Le 3 février, la presse relate à nouveau les faits. Quatorze morts sont enfin comptabilisés et une vingtaine de blessés. Puis elle énumère les noms des victimes, celles qui ont pu être identifiées.

«  Hier matin, le spectacle était encore terrifiant. La locomotive du train-poste, une «Pacific» dernier modèle, pesant 90 tonnes, a son boggie d’avant tordu en V, le tender est à demi-couché sur les rails,- en travers de la voie. Derrière, les débris des wagons de troisième classe, – ceux qu’on avait ajoutés à Amiens et qui ont causé le retard fatal. – Ils ont été télescopés. Dans ces wa-gons-couloirs, l’incendie a fait ses ravages. L’un deux est à moitié consumé ; d’un autre il ne reste plus que le châssis sur les roues, le couloir et les compartiments ont été absolument-rases ».

Le Figaro 3 février 1916.

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La liste des victimes est rapidement répertoriées dans la presse nationale et locale. Parmi elles, nous retrouvons Paul Portier qui s’éteint à l’hôpital de Lariboisière, deux heures après le drame. Jacques FORGET a été transporté à l’hôpital de Saint-Denis. Il souffre de multiples contusions et des brulures. Il ne survit pas. Il s’éteint le 3 février 1916 à l’hôpital.

Le Figaro annonce une version « qui parait vraisemblable » dès le 3 février :

« un homme d’équipe – un nouveau, inexpérimenté – aurait manqué l’accrochage du dernier wagon d’un train de marchandises manœuvrant sur la voie transversale, et ce wagon, poussé par la rame qui reculait pour permettre le serrement de la vis de liaison, serait parti à la dérive. La fatalité a voulu qu’il ne traversât pas la voie avant l’arrivée du train-poste et qu’il se trouvât là justement pour recevoir le choc ».

Le Figaro, 3 février 1916.

La presse locale évoque également le drame. On peut lire, dans le Journal de l’Avranchin du 12 février 1916, que la nouvelle a causé « une pénible impression dans le pays » et termine en rappelant que Paul Portier laisse également derrière lui quatre enfants.

Il faudra attendre le 26 mars suivant, pour qu’à 7 heures du matin, pour que François Hulin alors maire de Juilley, transcrive l’acte de décès, sur les registres d’état civil de la commune.

Jacques FORGET - Paul PORTIER

Aujourd’hui, Jacques Aimé FORGET repose dans le cimetière de Juilley. Deux de ses petits enfants entretiennent toujours son souvenir.

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