Saint-Quentin : l’appropriation du presbytère au début du XXème siècle.

Dans sa Monographie de Saint-Quentin, parue en 1932, l’abbé Cudeloup évoque l’état de vétusté du presbytère, à la fin du XIXème siècle, et la restauration qui a suivi.

M. Basnel (le curé de Saint-Quentin de 1890 à 1898) caressait un projet : la reconstruction du vieux presbytère. M. Basnel avait son plan : conserver les vieilles caves voûtées et très solides, les vieux murs jusqu’à une certaine hauteur, bâtir de chaque côté, au levant et au couchant deux pavillons et dresser au milieu le corps de bâtiment principal avec un ou deux étages. Ce plan, il s’agissait de le faire agréer de M. Lenoir (le maire de Saint-Quentin) et, par lui, de tout le conseil, et, enfin, de la préfecture. Le beau rêve de M. Basnel était sur le point de devenir réalité lorsqu’il mourut subitement en janvier 1898.
A la mort de M. Basnel, les paroissiens avait charrié pierres, chaux et sable pour le presbytère. Le travail était commencé. Le premier pavillon au levant était construit, mais le projet était encore dans les bureaux de la préfecture, et même il ne fut pas accepté tel que l’architecte, de concert avec le maire et le curé, l’avaient préparé. La préfecture retranchait les pavillons et n’admettait qu’un corps de bâtiment avec un étage, élevé sur les murs de l’ancien presbytère.
M. Jennequin, nommé curé (en 1898), arriva à Saint-Quentin sur ces entrefaites, et au milieu de ce désarroi suscité par la non approbation de la préfecture.
Le nouveau curé fut contraint de loger dans une boulangerie.
Toutes sortes de difficultés et de paperasseries s’élevèrent à propos de ce projet et de cette reconstruction de presbytère.

Il semble que le projet initial, évoqué par l’abbé Cudeloup, comportait une surélévation du bâtiment existant et la construction de deux ailes : l ‘une à l’est, l’autre à l’ouest. Cette dernière ne fut pas acceptée par la Préfecture.

D’après le cadastre de 1831, il existait déjà une petite aile, côté est. Pour l’abbé Cudeloup, elle a été reconstruite avant l’aval de la Préfecture.

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Début des travaux

Les registres de délibération du conseil municipal permettent de compléter le récit de l’abbé Cudeloup.

Lors de la réunion du conseil, le 29 octobre 1899, le maire, M. Armand Dupont, informe les membres présents que des modifications ont été apportées par la Préfecture, au plan de rénovation initial. Monsieur Mariette, architecte du projet pour la commune, suit l’avis du conseil départemental et modifie les plans en conséquence.

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l’aile Est, en juillet 2016

Le conseil municipal, considérant :

  • que ces modifications sont conformes à l’avis du conseil départemental
  • que le presbytère est à peu près inhabitable en l’état actuel
  • qu’il y a urgence à ne pas retarder les travaux plus longtemps

délibère qu’il y a lieu d’exécuter les restaurations d’après les modifications indiquées.

Le devis s’élevant à neuf mille francs, la municipalité demande à l’État et au Département de bien vouloir accorder un secours de trois mille quatre cents francs. La commune et la fabrique ne disposent, ensemble, que de six mille francs.
Mais le 23 août 1899, le Conseil Général avait déjà pris la décision de ne pas accorder de subvention complémentaire : 3300 francs sont sollicités de l’État, est-il indiqué dans le rapport de cette réunion, la commune pouvant faire face à la différence puisqu’une imposition de 12 centimes pour les chemins vicinaux expire en 1899, la demande est rejetée.

À la séance du conseil municipal du 28 janvier 1900, le maire, Armand Dupont, informe que M. Jennequin, curé de la paroisse, prête deux mille (2000) francs pour les réparations du presbytère.

Cet emprunt est consenti sans intérêt et doit être remboursé dans un délai de vingt ans, par annuité de cent francs.

Le conseil considérant :

  • que cet emprunt est avantageux,
  • que, une fois la restauration finie, la fabrique n’aura plus à consacrer chaque année des dépenses pour permettre que le presbytère soit habitable.
  • que la fabrique pourra alors procéder au remboursement de l’emprunt.

donne son avis le plus favorable à l’acceptation du prêt.

Il remercie M. Jennequin de bien vouloir prêter cette somme aux conditions énoncées.

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Arrière du presbytère, en juillet 2016. La surélévation de l’étage est bien visible

Le 25 mai 1900, Alphonse Lenoir est élu maire. Il succède à Armand Dupont, décédé.

Lors de la séance du conseil municipal du 11 novembre de cette année 1900, le nouveau maire attire l’attention des membres sur l’état lamentable du presbytère qui est devenu absolument inhabitable.

Le ton du rapport des délibérations municipales est plus incisif, le maire veut une réponse positive au plus vite !

Le conseil municipal

  • considérant qu’il n’est pas sans danger d’habiter le presbytère surtout à cause de la vétusté de sa charpente, et que ceux qu’il devrait abriter sont obligés d’emprunter une bâche pour ne pas être simplement inondés dans un immeuble où on hésiterait à loger des animaux domestiques
  • considérant que si on veut avoir un curé et un vicaire, il y a obligations de leur fournir un local sinon luxueux du moins convenable et cela par simple humanité, sans préoccupation d’une question religieuse ou confessionnelle quelconque
  • considérant que toutes les modifications indiquées par la commission du bâtiment civil… ont été apportées aux plans et devis dressés pour l’appropriation si notoirement urgente du presbytère
  • considérant que pour les travaux à exécuter pour la restauration de cet immeuble en complet état de vétusté et tout à fait insuffisant, tant il n’eut pu paraître déraisonnable de demander la reconstruction complète, ce qui aurait augmenté la dépense de plus du double, il n’a été accordé qu’un secours de quinze cents francs par l’État, qu’on a répondu à la demande faite au département par une fin de non recevoir et qu’il attribuait une somme de deux cent quarante deux francs dont la souscription en cours sera loin de couvrir la moitié
  • etc

le conseil demande un nouveau secours urgent pris sur la trésorerie de 1901. Il demande également à M. Le Préfet de retourner le dossier au ministère après y avoir joint la présente délibération.

Cette délibération très insistante est-elle suivie d’effets ? L’influence d’Alphonse Lenoir dans les hautes instances politiques et administratives de l’État a-t-elle permis de débloquer rapidement le dossier ? On peut le supposer car le 22 février 1901, le conseil municipal désigne deux conseillers, MM Roussel et Blier, pour accompagner le maire lors des adjudications qui ont lieu à l’Hôtel de la Préfecture d’Avranches.

Par contre, on le verra plus loin, la demande de rallonge financière semble être restée lettre morte !

Ces adjudications concernent les travaux :

  • d’appropriation du presbytère communal
  • de construction de préaux aux écoles de la commune

La réhabilitation du presbytère débute alors.

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Porte d’entrée remaniée (cliché juillet 2016)

Le 20 décembre 1903, l’entrepreneur de travaux publics d’Avranches, M. Lehéricé adresse une requête au conseil de Préfecture d’Avranches. Suite à cette requête, le conseil municipal de Saint-Quentin approuve le mémoire de défense établi par le maire, sous la réserve de toutes les revendications ou réclamations qu’il y aura lieu de formuler dans l’intérêt de la commune…

Le 5 février 1905, le conseil municipal désigne MM Roussel et Benoist pour assister le maire lors de la réception définitive du presbytère. Sont concernés les travaux de réfection et d’agrandissement du bâtiment.

Le 12 février 1905, le conseil entérine la fin des travaux de reconstruction du presbytère.

Le paiement sera effectué dès les formalités administratives remplies.

La dépense à l’entreprise s’élève à huit mille trois cent cinquante sept francs et quinze centimes (8 357,15 francs), six mille huit cent cinquante sept francs et quinze centimes (6 857,15 francs) ont été versés ; la commune reste redevable de mille cinq cents francs (1 500 francs).

Les fonds étant épuisés, Monsieur Lenoir, spontanément, offre cette somme et la verse dans la caisse municipale.

Monsieur Lenoir, ayant déjà souscrit pour 250 francs et réglé divers travaux, contribue, au total, pour plus de 2 000 francs à la réhabilitation du presbytère.

 Pour mémoire :
- En février 1905, à la foire de Rennes le prix d’une vache se situe
 entre 150 à 200 francs, un cheval de 600 à 700 francs, un porc gras
 de 84 à 100 francs. (le journal L’Avranchin du 11/02/1905)
- En 1894, pour monter sa ferme, Alphonse Lenoir avait acquis une 
génisse de concours pour 2000 francs !
- Le salaire annuel d’un facteur de campagne, en 1906 est d’environ 
800 francs;

Le conseil municipal rappelle, lors de cette même séance, que Monsieur Le Maire contribue financièrement à l’organisation des fêtes de Saint-Quentin, à la remise de prix pour les écoles, au creusement de l’excellent puits devant la mairie…

Le conseil déclare :

Nous ne serions donc trop remercier Monsieur Lenoir de sa générosité qui contribue dans une si large mesure au bien être des habitants, à l’économie des deniers de la Commune, et à donner à nos enfants l’émulation au travail.

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Le pesbytère en juillet 2016

Une location difficile

À la réunion du conseil municipal du 19 mai 1907, Monsieur le Maire expose aux membres présents les difficultés rencontrées pour louer le presbytère à monsieur Jennequin, curé de Saint-Quentin.

Malgré les interventions de certains conseillers et une lettre recommandée envoyée par la mairie, M. Jennequin n’a pas donné suite à la proposition de location du bâtiment reconstruit, et, n’a pas cru devoir engager des pourparlers à ce sujet.

Le Conseil Municipal est, de bon droit surpris de cette attitude. La Municipalité n’a cessé de se montrer bienveillante depuis de longues années, d’abord en faisant de très importants sacrifices d’argent pour la restauration du presbytère pour laquelle M.. le Maire a donné lui-même un large concours pécuniaire sur ses propres deniers et ensuite par l’abstention complète de toute manifestation hostile au clergé, à une époque où des lois nouvelles votées par le Parlement pouvaient contribuer à créer des divisions dans les esprits.

Quel est donc cet événement qui provoque un conflit entre le clergé, qui attendait avec impatience la réhabilitation du presbytère, et la municipalité ?

La loi de séparation de l’Église et de l’État est à l’origine de ce conflit.

Le contenu de la loi en 1905

La nouvelle loi brise unilatéralement les engagements français relatif au  concordat napoléonien de 1801, qui régissait les rapports entre le gouvernement français et l’Église catholique. Inventant la laïcité à la française, elle proclame la liberté de conscience, garantit le libre exercice des cultes et pose le principe de séparation des Églises et de l’État.
Article 1er : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes […] »
Article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. […] »

Cette loi se veut conforme à la devise républicaine.

Par l’article 1er, l’État garantit la liberté de conscience.
Par l’article 2, l’État, les départements, les communes assurent leur neutralité à l’égard des citoyens, en refusant d’accorder des avantages spécifiques à certains en raison de leurs pratiques cultuelles.

… La loi de séparation prévoit ainsi un inventaire des biens mobiliers et immobiliers (art. 3) des établissements publics du culte avant que ne soit rendue aux associations cultuelles la partie de ces biens estimée nécessaire au culte et que le reste soit saisi. Dans les faits, cet inventaire se fera de façon estimative…(extrait Wikipédia)

Cette application de la loi est l’occasion de violentes manifestations à Saint-Quentin, comme dans beaucoup d’autres communes.

Vingt-cinq ans plus tard, l’abbé Cudeloup, dans sa Monographie de Saint-Quentin, s’en fait l’écho, vu côté clergé.

Ce n’était pas encore la séparation de l’Église et de l’État, mais le temps des escarmouches qui annonçaient des temps nouveaux et particulièrement orageux. Une politique tracassière et franc-maçonnique ne parvenait pas à se dissimuler complètement, malgré les quelques marques plutôt extérieures de déférence et de respect que l’on voulait encore accorder au clergé. La lutte était en perspective. Elle éclata assez vive et serrée entre M. Jennequin et M. Lenoir. Loin de se renfermer dans le silence et l’inaction, le curé ne se déroba pas à la lutte. Au contraire, il remplit sa tâche avec toute la ferme indépendance d’un petit curé de campagne, et l’adversaire comprit qu’il fallait compter avec ce curé-là.

L’année des inventaires fut terrible pour nos églises. A Saint-Quentin, la porte de l’église fut défoncée. La loi de séparation enlevait à l’église toutes ses ressources. Par suite de cet état de choses, le vicaire reçut une autre destination.

L’abbé Jennequin se fit à cette situation. Ce fut pour lui l’occasion d’un redoublement de zèle et dévouement, jusqu’à ce que la fatigue finît par trahir ses forces.

Mais la suite du délibéré du conseil municipal, du 19 mai 1907, cité ci-dessus, montre toute l’exaspération de la municipalité.

Le Clergé de Saint-Quentin doit, ce n’est pas douteux, enseigner aux enfants de la commune, qu’il faut rendre le bien pour le mal ; c’est une des belles maximes du Christianisme. Or, le Conseil municipal de Saint-Quentin a la conscience de n’avoir jamais fait que du bien à M. le Curé de Saint-Quentin, et il espère que celui-ci ne voudra pas qu’il puisse dire : le Clergé de Saint-Quentin, rompant avec les principes de la religion catholique, rend le mal pour le bien.

Lors de cette même séance du conseil, M. Lenoir fait part de sa volonté de prendre, à sa charge, la réparation de la cloche du beffroi et de la porte de l’église, défoncée pendant les manifestations. Il s’engage également à faire repeindre cette porte où des inscriptions ridicules y ont été imprimées.

M. Lenoir souhaite donc un apaisement du conflit et mettre un terme à une situation ubuesque : un presbytère entièrement rénové et personne pour l’habiter.

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Le presbytère restauré, photo d’avant 1924

Est-ce la fin de la discorde ? Hélas non.

Lors de la session suivante, le maire évoque la proposition de M. Jennequin de louer le presbytère, pour la somme de un franc par an, pendant dix huit ans, somme payée par les habitants de Saint-Quentin.

Bien évidemment, la réponse du Conseil est négative. Il n’est pas question de faire louer le presbytère à la population. En revanche, la location peut être diminuée des intérêts de l’argent prêté, gratuitement, par le curé en 1898.

Le 19 août 1907, le conseil municipal, considérant les sacrifices financiers effectués par le clergé pour l’appropriation du presbytère, fixe le montant du loyer à la somme annuelle de cent francs.

Dans les délibérations suivantes du conseil, il n’est plus question de la location du presbytère. Il semble donc que ce conflit digne de Clochemerle prend fin sur cet accord.

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Le presbytère avant 1924. Reverrons-nous un jour un si beau jardin ?

 

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Détail : trois prêtres posant fièrement devant leur presbytère

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