Menus potins de Ducey au XIXème siècle (1ère partie)

La correspondance des régisseurs des biens du comte de Semallé, alors propriétaire du château des Montgommery de Ducey au XIXème siècle, constitue aujourd’hui une mine d’informations à caractère social sur notre cité. Les Baron, père et fils, notaires de profession, et logeant dans le château, vont informer régulièrement le comte sur l’actualité ducéenne. Plus de 136 lettres, dont 96 rédigées de leurs mains, sont actuellement conservées aux Archives Départementales de la Manche à Saint-Lô sous la côte 107 J 108 du chartrier de Ducey.

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La famille Baron, notaires père et fils et régisseurs

Jean-Louis BARON arrive à DuceyChateau-2

Jean-Louis BARON est né le 31 mai 1800 à Saint-Brice-de-Landelles. Il est le fils d’un receveur d’enregistrement à Saint-Hilaire-du-Harcouët. Orphelin de père dès l’âge de 5 ans, Jean-Louis BARON est  élevé par sa mère Pauline Charlotte NAVOIR.

Après des études de droit, il devient notaire à Ducey le 1er août 1831 et succède ainsi à Emmanuel PINOT (notaire depuis 1816 et ancien maire de la commune de 1813 à 1830) avec lequel il se lie d’amitié. Il devient par là même son secrétaire dans la fonction de régisseur des terres de SEMALLÉ.

Il raconte lui-même son installation dans le château dans une lettre qu’il rédige le 5 novembre 1831, pour le comte de SEMALLÉ :

« Il n’y avait pas une heure que vous étiez parti, lorsque Monsieur PINOT est venu de votre part m’annoncer le loyer onéreux que vous exigiez de la partie que j’occupe dans votre château de Ducey.
Je viens aujourd’hui vous prier de m’alléger ces charges, car à un tel prix, je ne pourrai me décider à y continuer davantage ma résidence.
Je n’ai pas besoin de vous exposer l’état où se trouvent les appartements, vous savez quels dégâts le salpêtre y a occasionné ; et que pour les cacher, je suis obligé de placer des planches de coin en coin.
Vous n’ignorez pas non plus que pour m’y loger un peu proprement, je serai obligé de faire faire quelques réparations dans toutes les pièces et que pour arrêter les progrès du salpêtre qui rendra sous peu cette partie du château inhabitable, si elle n’était pas chauffée, je serai tenu de faire une consommation double de bois que celle que je fais dans une autre maison.
A ces dépenses vient encore se joindre la contribution mobilière que je paierai deux fois plus forte que partout ailleurs, puisque la faction DELIVET est parvenue à faire donner à cette partie de votre château la plus haute élévation des maisons de Ducey.
Toutes ces dépenses sont trop onéreuses pour un jeune homme qui commence et qui a de grandes obligations à remplir.
(…)
Veuillez avoir la bonté de me faire connaître vos intentions, afin que je me précautionne, et à quoi je me redoutais difficilement, à cause de la bonne harmonie qui existe entre Monsieur et moi et de nos ennemis qui chercheraient à tirer parti de notre séparation.

J’ai l’honneur d’être, Monsieur le comte, votre très humble et très obéissant serviteur ».

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Jean-Louis BARON épouse le 25 février 1832 Angélique JENVRIN, la fille de Pierre Victor JENVRIN[1], marchand de fer de Saint-Hilaire-du-Harcouët et ancien maire de la ville. Emmanuel PINOT est témoin à ce mariage en qualité d’ex-notaire et ami de l’époux.

Au cours des dix années suivantes, les relations entre Jean-Louis BARON et Emmanuel PINOT vont se dégrader. Des lettres de 1840 signées de BARON témoignent des distances qui se creusent entre les deux hommes :

« Je ne sais à quoi attribuer son silence ; ma conduite envers lui si dilettante que beaucoup de personnes m’en blâment. Mais je le veux mettre dans ses torts. Je n’ignore point tout ce que sa vengeance lui fait faire pour aliéner les habitants du canton et tous les mensonges qu’il répand. J’attends tout du temps, la bombe venant à éclater serait peut-être faible pour lui ».

Pour ne pas arranger les choses, le beau-père de Jean Louis BARON, Pierre JENVRIN, va intervenir auprès du comte de SEMALLÉ pour placer son gendre dans les bonnes grâces de ce dernier. Il souhaite que son gendre prenne la place d’Emmanuel PINOT, alors nommé juge de paix :

« Monsieur,
Vous savez sans doute déjà par Monsieur PINOT lui-même que, nommé juge de paix du canton de Ducey, il ne peut plus administrer les biens que vous avez dans notre pays.
Suivant toutes les vraisemblances, vous serez donc forcé, Monsieur, de lui choisir un successeur.
A cet égard, j’ai homme à mettre à votre disposition. Me permettrez-vous Monsieur, de vous le présenter ? Il est loin de vous être inconnu… et vous avez déjà, je pense, pleine et entière confiance en lui. Du reste, il s’engage ici formellement par mon entremise, à prendre vos intérêts avec tout le zèle et toute la fidélité désirables.
Je crois donc pouvoir espérer, Monsieur, que vous voudrez bien transférer à mon gendre Baron, les fonctions qu’avait remplies jusqu’ici Monsieur PINOT, et ce dernier, d’après ce qu’il a dit lui-même hier, se trouve contraint d’abandonner.
Daignez recevoir l’assurance du respectueux dévouement avec lequel j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble serviteur.
Victor JANVRIN ».

 Mais PINOT n’est pas dupe et comprend rapidement ce qui se trame :

« Je n’ai point été trompé dans mes prévisions ; il y a longtemps que je m’apercevais de l’avide désir qu’avait la famille JENVRIN et Mr BARON de voir ce dernier occuper mon poste. Je voudrai, Monsieur le Comte, que vous en ayez qu’à vous féliciter « .
Lettre du 23 septembre 1840.

Une lettre non datée, rédigée de la main du Comte, explique les conditions sous lesquelles BARON a été engagé :

« C’est à M. JENVRIN que j’ai consenti son gendre comme régisseur, parce que je ne voulais pas avoir un notaire comme homme d’affaires de tout le monde et que mal me prit pour servir bons maîtres ; sans les instances de M. JENVRIN et le lendemain sur celles de Mme JENVRIN, j’ai consenti ce gendre aux conditions suivantes :

  1. que le grand château ne serait point occupé pour son étude qui serait consentie de trois chambres pour son usage et celui de sa famille.
  2. que cette étude serait placée à l’entrée à la suite de la deuxième en ouvrant lesdites croisées pour l’éclairer, promettant de terminer les matériaux nécessaires pour cette convention
  3. je lui donnais la jouissance de l’enclos des jardins attenants, cependant si je le voulais des terrasses
  4. le pré du Valdoir et une pièce de terre près du château qui a été échangée par ce que j’ai acheté près du Valdoir dans le domaine
  5. les terrains du domaine chargés de bois, foins et labours, rentrer ses foins et blés de lui fournir 4 000 de pailles
  6. toutes les toisons des pommiers pour ma nourriture lorsque j’irai à Ducey ou un de mes enfants. Depuis l’ouverture de la route qui a diminué les terrains, Maître BARON a pris les pommiers ( ?) de la Violetterie et le terrain qui aboutit à son pré qui autrefois était planté. Depuis aussi, il a pris l’étang sous prétexte de le remettre en herbes.
  7. J’ai consenti de payer les impôts de tous les objets sauf de celui du notariat où il y en avait d’établir comme lieux publics. J’ai demandé à M. et Mme JENVRIN si ils voulaient que je notifie tout en leur présence mes conditions à leur gendre. Ils m’ont dit que ce n’était pas nécessaire, que tout se ferait comme je voudrais.
  8. que Maître BARON me rendrait compte tous les appuyés de quittances, que les frais de correspondance et de déplacements, si cela devenait nécessaire, seraient à ma charge
  9. J’ai aussi consenti à ce que les débris des arbres employés aux réparations seraient à sa disposition mais seulement ce qui ne pourrait servir
  10. Je mettrais à sa disposition le garde pour aller et venir à Saint-Laurent-de-Cuves et à Granville, les ouvriers qui lui étaient imposés à tous les travaux de son étude.Voilà la vérité.de SEMALLÉ »[2].

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 Mais en décembre 1840, le conflit s’envenime. PINOT conserve les titres de propriété et les clefs du château.

 « Je n’ai rien reçu de M. Pinot, malgré que je lui ai fait connaître le désir que vous aviez qu’il me fisse la remise de vos titres de propriété et de tout ce qui pouvait vous appartenir. Je ne l’ai point encore vu s’occuper des états de ces titres et du mobilier ; cependant je crois qu’il ne serait utile de refaire toutes ces pièces et ces meubles sont dans le petit pavillon dont il a conservé les clefs, car il eut en usé comme si rien n’était changé ; il y met des ouvriers à y travailler. Personne n’y couche, la nuit à pouvoir non point ouvrir les portes, et faire main basse sur quelque chose ».
(…) Si le château pouvait être enlevé, je crois qu’on l’enlèverait tant votre permission est entendue. Je crois que vos intérêts exigent, Monsieur le Comte, que cette remise soit faite au plus tôt. Cela arrêtera peut-être les conseils qu’on donne à vos fermiers qui sont loin d’être favorables aussi bien de votre propriété, car on a su les attirer sur soi et jusqu’à présent je suis encore à en voir une partie ; plus je vais, plus je sais apprécier cet individu ».

Ainsi, la correspondance de BARON va s’amplifier et celle de PINOT, cesser le 26 mars de l’année suivante.

La vie familiale

Son épouse donnera naissance à un premier fils nommé Félix, le 10 Janvier 1834 au château. Puis vont suivre deux filles : Victorine Sidonie le 6 mars 1836 et Mathilde née le 14 mars 1838, toujours dans le château. Puis Louis Victor le 19 mars 1842. Gabriel Victor et Sophie Françoise naissent prématurément  le 9 janvier 1845. Mais le 24 janvier 1845, le régisseur annonce au comte de SEMALLÉ, les décès successifs des jumeaux.

Des lettres témoignent des drames qui s’abattent sur la famille BARON depuis le début de l’année 1845.

« Les premiers jours, c’est une maladie grave de ma mère qui m’appela auprès d’elle ; à mon retour, ce sont les couches prématurées de ma femme, et l’arrivée de deux enfants, leurs baptêmes et leurs morts après quinze jours d’existence. C’est encore sous l’impression de la mort du dernier que j’ai l’honneur de vous écrire ma mission. Le chagrin et la douleur que j’ai ressentis de voir ces malheureuses petites créatures se débattre contre la mort, l’inquiétude que me donnait la position de ma femme et la peur d’être privé de ma mère, tout se réunissait pour me mettre hors de moi-même et me faire oublier mes devoirs (…) ».

 

Les dernières années de Jean-Louis BARON

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A la mort du comte de SEMALLÉ, survenue le 10 janvier 1863 à Versailles, le château de Ducey revient à sa fille Marie Berthe Eudoxie ? mariée avec Marc Antoine Auguste Marie GUEHENEUC, comte de Boishue. La famille BARON est contrainte de quitter le château. Roger de SEMALLÉ, un des fils du défunt comte, raconte dans une lettre datée du 10 février 1864, l’état dans lequel se retrouve la famille BARON :

« Pendant plusieurs jours, Mme BARON et ses trois filles ne faisaient que pleurer, elles se désolaient de quitter Ducey. Le père BARON refusait à bâtir absolument et était en marche pour acheter à Avranches. Si c’eut été pour Saint-Hilaire, elles se seraient consolées. Mais Avranches les désespérait. Ma position était des plus embarrassantes et même bien pénible(…) ».

Mais une solution semble avoir été trouvée :

« BARON est bien aimé mais son fils l’est beaucoup. C’est une vraie fête que la fixation de cette famille ici. Les BARON ont la moitié de la cour. L’autre moitié forme un emplacement séparé (…) ».

Jean-Louis BARON reste donc dans le château de Ducey, mais nous ignorons dans quel bâtiment. Il s’éteint le 17 décembre 1867 au château de Ducey. Sa femme, Angélique JENVRIN, va lui survivre quelques années : elle décède le 27 mai 1876 à Ducey.

 

Félix Louis Baron 1834-1914

Félix Louis BARON avait pris la succession de son père le du 1er juillet 1860 jusqu’au 30 avril 1886, reprenant également la suite de son père dans la correspondance avec SEMALLE dès le début de l’année 1860, comme régisseur des biens de ce dernier.

Il fut élu conseiller général de Ducey le 3 novembre 1877 et constamment réélu jusqu’en 1914 (doyen de l’assemblée départementale). Il était aussi suppléant juge de paix dans la commune. A la mort de son père, il avait racheté le terrain situé à proximité du château pour y faire construire sa demeure (l’actuel bureau de poste).

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Sa fille unique Marie-Adolphine, née le 10 mai 1864 au château de Ducey, sera plus tard l’épouse de DURAND de La Béduandière.

Sa correspondance avec les de SEMALLÉ s’arrête en 1867, mais il est fort probable que Félix BARON a poursuivi avec le comte de GUENEHEUC de BOISHUE, alors propriétaire. Les archives départementales de la Manche ne possèdent pas cette correspondance.

Des suites d’une longue maladie, Félix BARON décède à Carolles, où il était en villégiature, le 12 juillet 1914.

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[1] Né à Chanu, Pierre JENVRIN (1775-1842) était venu s’établir à Saint-Hilaire-du-Harcouët comme négociant en fer vers 1800. Il est le fils du « promoteur » de la station de Bagnoles-de-l’Orne et devint conseiller d’arrondissement et maire de Saint-Hilaire-du-Harcouët à deux reprises. De 1816 à 1819 et de 1825 à 1830. Il a milité dans la chouannerie sous les ordres de FROTTÉ.
[2] 107 J 108 – Lettre non datée du Comte de SEMALLÉ.
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