La Bande noire

En ce début de mars 1864, une vente aux enchères publiques est organisée au château des Montgommery de Ducey.

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Dessin de Narcisse Berthelot, artiste local, avant 1864 – Collection particulière.

Les objets mis en vente consistent en tous les matériaux composant le château de Ducey, grand pavillon et corps de logis à la suite, tels qu’ils se poursuivent et comportent et tel que le corps de logis est terminé au nord par le pignon qui devait former séparation entre lui et un pavillon commencé ou détruit dont les fondations et ce qui s’élève hors de terre ne fait point partie de la présente vente”. Il est ajouté plus loin : “Le corps de logis pourra être immédiatement démoli jusqu’à l’escalier ; quant au gros pavillon et à l’escalier, ils pourront l’être qu’à partir du jour Saint-Michel prochain (…) ».
Archives Départementales de la Manche 107 J 112.

 

Mais que se passe-t-il à Ducey ?

Quelques jours auparavant, la presse avait fait écho au triste sort de ce monument :

« Voilà encore un des souvenirs vivants du passé qui va disparaître dans notre pays. Le château de Ducey, l’un des manoirs des Montgommery va être vendu le 1er mars pour être démoli.  Avant qu’il ne s’efface complètement sous le marteau du démolisseur, nous croyons intéresser le lecteur en empruntant à « L’Avranchin monumental et historique », de M. Le Héricher, la description de ce monument dont une aile manquait depuis longtemps (…).».

Mais l’article s’achève sur une lueur d’espoir avec ses mots :Château

« Nous pensons que ce serait un bonheur pour tout le pays s’il venait à se produire un amateur éclairé qui pût acheter tous les matériaux et mieux encore conserver l’édifice. Le perron extérieur surtout et les fenêtres à ornements des divers étages ont un certain mérite (…). C’est le seul château, croyons-nous, de ce siècle, de ce style qui existe dans le pays. Et à ce titre, il mériterait bien d’être conservé »
L’Avranchin 28 février 1863.

 

Comment en est-on arrivé là ?

Le château appartient alors à la famille de Semallé. Le comte Jean-René-Pierre (voir article Histothèque : Les souvenirs du Comte de Semallé ou lorsque la petite histoire rejoint la grande…) venait de s’éteindre  le 10 janvier 1863 à Versailles. Son petit fils écrit de lui, dans un ouvrage qui est consacré aux souvenirs de son grand-père :

Semallé

« Le Comte de Semallé a terminé sa vie à Versailles, à l’Ermitage, dans l’ancienne propriété de Mme de Pompadour, devenue sous Louis XVI, maison de campagne de Mesdames, tantes du Roi, dont il avait fait l’acquisition en 1835, en souvenir de la famille royale. Il avait coutume de faire dire tous les ans, dans la
chapelle de son parc, une messe à l’anniversaire du 21 janvier[1]. Malgré son grand âge, il voulut encore y assister en 1863.Il y prit froid et s’éteignit doucement, huit jours après, à l’âge de quatre-vingt-onze ans ».

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Faire-part de décès du comte de Semallé – Collection particulière.

La nouvelle arrive par voie postale à Ducey. Jean-Louis Baron régisseur des biens du comte et demeurant au château avec sa famille (voir article : Menus potins de Ducey au XIXème siècle), apprend la funeste nouvelle qui se répand rapidement dans la cité. Les ouvriers œuvrant pour l’ouverture de la rue neuve Saint-Germain s’arrêtent quelques minutes pour échanger sur le comte. Les autorités municipales s’interrogent sur l’achèvement des nouvelles halles qui se trouvent sur les terrains Semallé, lequel en avait consenti l’abandon. Il est vrai que la commune de Ducey se trouve alors dans « l’état le plus précaire concernant ses ressources » (Délibérations du 18 février 1863). L’empierrement de la rue Saint-Germain et la construction d’un pont sur la Sélune entre les communes de Ducey et de Saint-Aubin sont nécessaires et urgentes. Et le comte de Semallé avait généreusement doté la commune de différents terrains par le passé.

Au cours des mois qui vont suivre, les terres sont partagées entre ses héritiers.

La famille consent à céder les terrains tant convoités par la commune. Le 7 février 1864, le conseil municipal inscrit dans le registre des délibérations la donation de la famille du champ de foire le Pâtis et de la Matonnerie, terrains longeant la rivière face au château ainsi que deux rues ou voies dans la partie de la prairie dite de la Fontaine. Au cours de la même séance, on apprend que les héritiers : « ont fait donation entre vifs et irrévocable à la commune de Ducey des différents portions de terrains ci désignés pour le prolongement des constructions de l’hôtel de ville et l’ouverture des rues de Semallé, de Bienville, du Croissant et du chemin vicinal n°121 de Ducey à St James dans la traverse du bois d’Ardennes aux charges, clauses et conditions énoncées ». La municipalité accepte avec reconnaissance.

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Maquette réalisée par le Rail Miniature de Baie, exposée au château des Montgommery.

La démolition

Le fils aîné du comte de Semallé, Roger, prend des dispositions relatives à l’ancien château des Montgommery. Il signale, dans une lettre adressée à sa mère et datée de février 1864 :

“Ce même lundi a dû commencer la démolition du logis de Semallé d’après ce que j’ai ordonné en partant” et il ajoute : “C’est une vraie révolution à Ducey que ce qui s’y passe depuis quelques jours”.Installée depuis 1831 dans une partie du château, la famille Baron est contrainte de quitter les lieux.  « Pendant plusieurs jours, Mme Baron et ses trois filles ne faisaient que pleurer, elles se désolaient de quitter Ducey. Le père Baron refusait à bâtir absolument et était en marche pour acheter à Avranches. Si c’eut été pour St-Hilaire, elles se seraient consolées. Mais Avranches les désespérait. Ma position était des plus embarrassantes et même bien pénible. Tous ces habitants de Ducey et les pauvres venaient témoigner leurs regrets et tout dépendait de moi. Enfin avant-hier j’ai vendu pour 8 000 f. la maison qu’ils habitent. Le terrain vaut bien 5 000 f. mais les bâtiments sont mauvais …Mais c’était une si cruelle besogne d’expulser cette famille. Le fils restant et achetant un terrain pour bâtir que j’ai accordé à ces dames de donner au père Baron pour 8 000 fr. prix qu’il n’aurait pas pu dépasser pour quoique ce fut.

Baron est bien aimé mais son fils l’est beaucoup. C’est une vraie fête que la fixation de cette famille ici. Les Baron ont la moitié de la cour. L’autre moitié forme un emplacement séparé (…) ». (AD50 107 J 112).

La démolition du corps de logis a donc débuté mais l’escalier et le grand pavillon sont en sursis « ils pourront l’être qu’à partir du jour Saint-Michel prochain (…)”. Madame de Semallé, veuve, écrit à son fils Roger deux lettres en mars 1864 :

“Je t’envoie la lettre de Mtre Baron (…) Avoir laissé jusqu’à la Saint-Michel, quelle bêtise d’attendre l’automne ! Séparez le pavillon du château, prenez ce qu’il faut dans le château pour ce pavillon, pour le garder, s’il en est besoin et donnez le reste pour la démolition, vous ferez une bonne affaire. Que mes idées ne vous gênent en rien, faites comme si vous aviez acquis ce château du Grand Turc. Je n’ai aucune prétention sur la carcasse”. (AD50 107 J 112).

Le 9 mars suivant, une partie des terrains autour du château est vendue à l’aubergiste M. Guy Prunier et à d’autres habitants de Ducey.

Mais le 6 mai, la presse rapporte un dénouement heureux :

« Le château de Ducey, ce vieux manoir plein de souvenirs historiques, vient d’échapper à la bande noire[2]. Condamné à la démolition par ses propriétaires actuels, il n’a pu trouver acquéreur aux prix et exigences des vendeurs. S’en tiendra-t-on là ? Espérons-le ! ».

Le régisseur Baron explique à Roger de Semallé l’échec du terrible projet.

Monsieur le Comte, J’ai fait mon possible pour trouver un entrepreneur qui voulut bien se charger de la démolition de la partie du château que vous désirez ne point conserver, malheureusement je n’ai pu arriver à aucun résultat. J’ai prié Monsieur Theberge architecte, de vouloir bien m’aider dans mes recherches ; il s’y est prêté de fort bonne grâce mais comme moi n’a pu trouver parmi les entrepreneurs et ouvriers avec lesquels il est en rapport, aucune personne voulaient faire cette démolition aux conditions imposées. Je crois bien, Monsieur le Comte, que vous soyez forcé de faire faire cette démolition par des hommes de peine que vous paierez à la journée. J’ai traité avec M. Theberge la question des lucarnes. Mais c’est hier seulement qu’il m’a fait connaître quel prix il voulait donner à chacune d’elles avec réserve toutefois de faire approuver le marché à intervenir par M. de Saint-Paul auquel elles sont destinées. M. Theberge offre 100 frs pour chaque lucarne prise sur place. Il se chargerait de la démolition. Il ne voudrait que 6 lucarnes et il désirerait avoir trois lucarnes de la façade et trois lucarnes du côté opposé. Je viens donc vous demander, Monsieur le Comte, avant de traiter définitivement avec M. Theberge  si le prix de 100 frs par lui offert pour chaque lucarne vous parait suffisant et si vous tenez à conserver plutôt telle lucarne que telle autre. M. Theberge prendrait aussi une partie des corniches si vous consentez à lui céder celles qu’il indiquerait au prix qu’il offrirait aussitôt qu’il aurait connu votre réponse à ce sujet.
(Lettre du 14 juin 1864 – AD Manche, 107 J 112).

Après cette date, Theberge s’exécute. Les six lucarnes du corps central vont rejoindre les toitures du château de Lingeard (commune de Saint-Pois) appartenant M. de Saint-Paul et les matériaux sont vendus à divers entrepreneurs. Fort heureusement, la démolition s’arrête avant les escaliers intérieurs permettant de desservir les appartements du pavillon sud, comme il l’était indiqué dans les conditions de vente. Ainsi, le pavillon abritant les étages nobles est sauvé, sur les conseils de la veuve Semallé.

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Huile sur toile  de Narcisse Berthelot, peinte en 1894 – Collection particulière

Le château va revenir plus tard à la sœur de Roger de Semallé, prénommée Eudoxie, et à son gendre Marc de Boishue. La ville de Ducey poursuit les travaux communaux tout en  rappelant à la famille de Semallé les bonnes grâces passées et fait à nouveau appel à sa générosité en décembre. Le maire Lebedel demande notamment du bois au comte pour la construction de deux préaux.

« Le directeur des frères chargés d’instruire les enfants de la commune sollicite à l’administration municipale la construction de deux préaux dans la cour de cette école ». Le conseil municipal a voté cette construction mais a budgété 300 frs. Le coût est de 500 frs : « pensant que vous pourrez posséder à Ducey quelques morceaux de bois provenant de la démolition de votre château et qui vous seraient peu utiles » (Archives Municipales de Ducey – registre des délibérations.
(AD50 107 J 112).

 

Le château des Montgommery a échappé au sort qu’ont connu de nombreux châteaux et monuments français. Victor Hugo avait consacré un poème intitulé « La bande noire » qui paraîtra dans son recueil « Odes et ballades » en 1823, et dont voici quelques extraits en guise de conclusion :

« Parvis où notre orgueil s’enflamme !
Maisons de Dieu ! Manoirs des rois !
Temples que gardait l’oriflamme,
Palais que protégeait la croix !
Réduits d’amour ! Arcs de victoires !
Vous qui témoignez de nos gloires,
Vous qui proclamez nos grandeurs !
Chapelles, donjons, monastères !
Murs voilés de tant de mystères,
Murs brillants de tant de splendeurs !

O débris ! Ruines de France,
Que notre amour en vain défend,
Séjours de joie ou de souffrance,
Vieux monuments d’un peuple enfant !
Restes, sur qui le temps s’avance !
De l’Armorique à la Provence,
Vous que l’honneur eut pour abri !
Arceaux tombés, voûtes brisées !
Vestiges des races passées !
Lit sacré d’un fleuve tari !

Oui, je crois, quand je vous contemple,
Des héros entendre l’adieu ;
Souvent, dans les débris du temple,
Brille comme un rayon du dieu.
Mes pas errants cherchent la trace
De ces fiers guerriers dont l’audace,
Faisait un trône d’un pavois ;
Je demande, oubliant les heures,
Au vieil écho de leurs demeures
Ce qui lui reste de leur voix.

Souvent ma muse aventurière,
S’enivrant de rêves soudains,
Ceignit la cuirasse guerrière
Et l’écharpe des paladins ;
S’armant d’un fer rongé de rouille,
Elle déroba leur dépouille
Aux lambris du long corridor ;
Et, vers des régions nouvelles,
Pour hâter son coursier sans ailes,
Osa chausser l’éperon d’or ».

(…)
« O Français, respectons ces restes !
Le ciel bénit les fils pieux
Qui gardent, dans leurs jours funestes,
L’héritage de leurs aïeux.
Comme une gloire dérobée,
Comptons chaque pierre tombée ;
Que le temps suspende sa loi ;
Rendons les Gaules à la France,
Les souvenirs à l’espérance
Les vieux palais au jeune roi !  »
(…)

———————————————-

[1] 21 janvier 1793, date de la mort de Louis XVI.

[2] La Bande noire est une expression désignant, dans son ultime usage, une association de spéculateurs qui, sous la Révolution française, à partir de la mise sous séquestre des biens du Clergé (décrets des 13 mai et 16 juillet 1790) et des émigrés (décrets du 2 septembre 1792 et 3 juin 1793), s'entendaient pour acheter à bas prix les châteaux, abbayes, monuments d'art les plus précieux, dans le but de les occuper, de les revendre avec profit (parcellisation des anciens domaines) ou de les démolir et d'en vendre les matériaux (Wikipédia).

 

 

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Un commentaire pour La Bande noire

  1. Benoit Christiane dit :

    Beau coin de promenade aujourd’hui. Je vais prendre le temps de regarder le château différemment. Merci pour les informations.

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