L’année 1868 dans l’ancien canton de Ducey

L’attente d’un avenir meilleur est le propre de l’homme. A la fin de chaque année et au début d’une nouvelle, en offrant et en recevant les vœux traditionnels, on se surprend à faire le bilan des jours vécus et à en espérer toujours de meilleurs.

Il en était de même il y a 150 ans.

img927

Les promesses de la presse locale :
le journal L’Avranchin, messager d’Avranches et de Granville.

Et la raison encore, dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t’inspirer une peur d’un si mauvais augure ? — (Molière, Dom Juan, 1665).

Le premier numéro du journal l’Avranchin pour l’année 1868, qui paraît le 5 janvier, ne cache pas un certain pessimisme.

Après les vœux présentés en seconde page de l’empereur Napoléon III et de l’impératrice Eugénie son épouse, reçus au Palais des Tuileries le 1er janvier par leurs enfants et les autres sommités, comme l’archevêque de Paris et le corps diplomatique, on en vient aux informations départementales. Entre autres, on y apprend que l’évêque de Coutances a exprimé, par le biais d’un des membres du conseil général de la Manche, le vœu que « l’Etat entretienne régulièrement les bâtiments du Mont Saint-Michel, et dès à présent, le cloître qui menace ruine ».

Napoleon_III

Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, dit Louis-Napoléon Bonaparte ou Napoléon III

Dans les colonnes consacrées à Avranches, on trouve des informations bien peu encourageantes. La rubrique « Etat civil de la ville d’Avranches, du 29 au 4 janvier 1868 » expose des chiffres que l’on peut espérer non prémonitoires. Il a été enregistré, dans la semaine passée, une unique naissance contre sept décès. Ensuite, suivent les traditionnels vœux du journal aux lecteurs, rédigés sous la plume d’un auteur nourri d’une certaine amertume.

« 1867 est mort, vive 1868 ! Elle va bien l’année 1868. Dix ou douze degrés au-dessous de zéro pour fêter sa bienvenue, la bise, le froid, la glace, une gelée âpre et dure comme on n’en avait pas vu depuis 1840, un hiver de cosaques, une saison sans pitié pendant que la misère est à son comble ; voilà ce que l’on peut appeler un début qui promet pour l’avenir de la nouvelle année. Je lui fais bien mon compliment, pour de si belles étrennes ». L’auteur complète ses propos plus loin : « Et maintenant que nous avons rempli un devoir de reconnaissance bien naturel, tâchons d’oublier, en attendant des jours meilleurs, l’année qui vient de s’écouler. Elle n’a tenu aucune des promesses que l’on fondait sur elle (…). Elle laisse, en nous quittant, l’avenir, gros de nuages et la tempête à l’horizon » et il conclut ainsi : « L’oraison funèbre doit être courte et sobre pour l’année qui nous vend le pain si cher, qui a fait connaître les horreurs de l’épidémie à notre bel arrondissement (…). En vérité, l’année 1867 n’a pas fait de merveille ».

Presse

Prédictions ou billevesées ?

Pour nous, lecteurs de l’année 2018, il nous est possible de faire le bilan de cette année 1868 sur notre canton de Ducey grâce à la presse. Alors l’auteur de ces vœux avait-il été clairvoyant ? En parcourant tous les numéros de l’Avranchin de l’année, on constate sans trop de surprises que 1868 va être l’équivalente des précédentes, avec ses lots de drames et de joies.

Les drames

Pour ce qui est des drames, singulièrement, l’année va être marquée par une série d’incendies.

Le premier survient le dimanche 5 janvier, dans la cheminée du sieur Amand Lesaulnier, bourrelier à Ducey. Fort heureusement, « cet incendie en miniature n’a causé qu’une légère émotion, et peu ou point de préjudice ».

Quatre jours plus tard, au matin du jeudi 9 janvier à Ducey, dans le village du Haut-Cerisel, situé à environ deux kilomètres à l’est du bourg, un autre incendie se déclare. Il détruit « un corps de ferme de plus de 30 mètres, composé de maison d’habitation, granges, étables, pressoirs, servant à l’exploitation des sieurs Paul Hirou propriétaire âgé de 60 ans, et Louis Gautier, son fermier âgé de 54 ans ». Il est indiqué qu’à 11h du matin, « toutes ces constructions n’offraient plus qu’un amas de décombres fumantes, à l’exception de la maison qui avait échappé à l’élément destructeur ». Le journal souligne que la cause n’est pas encore connue et que la malveillance est écartée. Les pertes semblent être considérables et « on ignore également si les meubles et les bâtiments étaient garantis par des compagnies d’assurances ».

Mais c’est la commune de Précey qui va être véritablement la proie des flammes. Du 23 février au 3 avril, elle va souffrir les ravages de six incendies criminels, dont trois auront de graves conséquences.

A_Fire_at_Night_(Egbert_van_der_Poel)

Egbert van der Poel – Kelvingrove Art Gallery and Museum (Glasgow, Scotland, United Kingdom) – https://de.wikipedia.org/wiki/Egbert_van_der_Poel

Le premier se déclare le 23 février à 1h30 du matin dans l’annexe du moulin du maire, M. Tabourel. Deux jours plus tard, le feu se déclare à 22h au village du Logis dans un appartement d’exploitation appartenant toujours au maire. Une silhouette d’homme a été aperçue. Malgré une patrouille de surveillance mise en place, un autre incendie se déclare au village de l’Etang. Deux personnes succomberont quelques jours plus tard, pour être restées quatre heures dans l’eau d’un étang malgré le froid de l’hiver, en portant secours.

Le dimanche 29 mars, à 22h30 :

« pour la quatrième fois depuis un mois, le feu éclatait au cœur  même de cette malheureuse commune, dans un corps de ferme situé  à une très petite distance de la route impériale d’Avranches à Pontorson  (…). Les flammes se reflétaient au loin, à des hauteurs d’Avranches, le ciel paraissait tout en feu ».

Les pompiers d’Avranches et de Ducey « étaient accourus au premier signal sur le théâtre de l’incendie, et, grâce à l’activité, à la vigueur et à la précision des secours, un plus grand désastre put être évité ». Le total approximatif des pertes est estimé à 24 100 francs, mais il est indiqué que le chiffre serait inférieur à la réalité. « On assure que le feu avait pris sur plusieurs points à la fois ».

Dans la nuit du jeudi au vendredi suivant, un autre incendie se déclare dans le bourg. Mais les secours tardent et le feu ravage un corps de ferme et plusieurs maisons. Le journal annonce cependant que « plusieurs individus sur qui pèsent  de graves soupçons, viennent d’être écroués à la prison d’Avranches[1] ».

Le bureau du journal ouvre une souscription pour aider les incendiés de Précey. La société dramatique d’Avranches participe en versant le montant de la recette d’une représentation.

Le 20 septembre suivant, l’Avranchin relate l’audience des 7 et 8 septembre de la cour d’assises de la Manche relative à l’affaire des incendies de Précey. L’accusé, qui n’a que 19 ans, a été acquitté.

Le jeudi 10 septembre, Ducey va connaître le dernier incendie de l’année, relaté dans la presse : une maison à étage et une étable  appartenant à François Forget, a été détruite par le feu. Quelques dégâts matériels et la perte de deux vaches appartenant au boucher, M. Gerbault, sont à déplorer. Les locataires n’ont pas été blessés. On soupçonne la présence d’enfants jouant avec des allumettes auprès d’un tas de paille ou des fumeurs imprudents.

Autre actualité récurrente en cette année 1868 : la présence de loups[1] à proximité du canton. L’animal sauvage provoque des carnages sur le bétail et il a été aperçu en juillet[2] et en août[3] dans les communes avoisinantes de Saint-Senier-de-Beuvron et de Saint-Aubin-de-Terregatte.

Le loup devenu berger

Entre autres nouvelles, M. Jules Bailleul, horloger à Ducey a fait faillite. Le dimanche 25 octobre a été organisée, sur la requête de M. Mancel, agent d’affaires à Avranches, la vente des objets mobiliers et marchandises dépendants de cette faillite :

« montres, horloges, pendules, bijoux de toute espèce en or, argent et doublet, chaînes de montres, outils d’horlogers, lunettes, couverts, bois de chauffage et une quantité d’autres objets ».

Pour en finir avec les mauvaises nouvelles, chaque année voit la disparition de personnalités qui ont marqué leur village : M. Nicolle, curé de Céaux s’est éteint à l’âge de 56 ans. Il a été inhumé en présence de vingt-deux prêtres. Charles Despinos, receveur des contributions et conseiller municipal de Ducey, dont les obsèques sont survenues le 12 novembre, est regretté de la population.

Les événements remarquables

Les travaux sur l’endiguement de la grève à Céaux sont évoqués dans le journal du 15 novembre. On apprend que 90 ouvriers, la plupart bretons, sont en pleine activité. Ils « logent dans les villages voisins où ils répandent de l’argent et de l’animation ».

La digue « se fait d’après un système nouveau et rationnel », se divisant en deux parties  séparées par un fossé rempli d’eau et de tangue tassée par des pilons. Une autre digue est prévue plus tard, « partant du cap Torin en Courtils et se dirigeant selon une courbe, sur la butte Monvallon en Céaux. Ce sera une digue empierrée ».

En mars, un négociant de Ducey, M. Boisnard, obtient de l’Etat une concession de 130 hectares dans l’anse de Céaux. On apprend qu’il fut « le premier, il y a déjà 15 ans, à introduire dans l’Avranchin les machines à battre, les instruments agricoles perfectionnés et les excellents guanos dont le nom n’était pas même connu dans nos campagnes ».

Le 5 janvier, un encart nous apprend que Alexandre-Edouard Raoult Deslonchamps est nommé officier de la Légion d’honneur. Issu d’une famille modeste de Ducey, Alexandre-Edouard est le fils de Michel Jean-Baptiste, marchand teinturier cirier vitrier habitant une petite maison (encore existante aujourd’hui) située à proximité de la fontaine publique de la rue du Coq. Il a cinq filles et quatre fils, dont trois vont faire une brillante carrière militaire au point de recevoir chacun la Légion d’honneur.

Légion-d-honneur

Un de ses fils, Alexandre-Edouard, est né le 4 janvier 1827. Après ses études au collège d’Avranches, il entre dans l’armée et étudie la médecine en tant élève chirurgien aux écoles de Strasbourg et du Val de France, hôpitaux et colonies agricoles de la division de Constantine. Il gravit les échelons et fait la campagne d’Algérie de 1849 à 1853, puis la campagne d’Orient de 1855 à 1856. En cette même année, il est nommé chevalier de la Légion d’honneur.

Le 14 mars 1863, il est médecin major de 2ème classe à l’école polytechnique, puis au 14ème bataillon de chasseurs, à l’hôpital de Constantine, de Bône, d’Hammam Meskhoutine, de Biskra et de Philippeville. Depuis le 8 janvier 1865, il fait la campagne d’Algérie en tant que médecin major dans les hôpitaux de la province de Constantine et lutte contre l’épidémie de choléra qui sévit depuis 1866.

Bertrand Taithe, dans son article intitulé « La famine de 1866-1868 : anatomie d’une catastrophe et construction médiatique d’un événement »[5],  nous explique « comment une crise sanitaire et alimentaire en Algérie, entre 1866 et 1868, est perçue comme une « famine » et construite comme un « événement médiatique ». L’Avranchin illustre tout à fait ses propos. L’Algérie coloniale est largement évoquée dans la presse. Alexandre-Edouard est « nommé officier de la Légion d’Honneur pour service rendu en Algérie lors de l’épidémie de choléra », lit-on dans un numéro, et dans la parution du 28 juin 1868, on apprend que les élèves trinitaires de Ducey organisent une collecte en faveur des enfants d’Algérie victimes de la famine.

« Les élèves des religieuses trinitaires de Ducey ayant appris, comme tout le monde en France et à l’étranger, les affreux ravages de la famine parmi les indigènes de l’Algérie, ont voulu elles aussi contribuer un peu au soulagement des petits orphelins arabes, victimes de ce fléau. Mais ces chères enfants n’ont que de bien faibles ressources dont elles puissent disposer. Voici donc le moyen qu’elles ont employé : elles ont adressé une supplique à la Révérende Mère Supérieure pour lui dire qu’elles désiraient faire cette année le sacrifice de leurs prix en faveur des leurs frères d’Afrique.

La bonne supérieure les a félicitées et remerciées au nom des petits arabes qui apprendront avec bonheur que de jeunes chrétiennes de France s’imposent des privations pour soulager leur infortune.

La somme représentant les prix a été versée à M. le doyen de Ducey pour être envoyée à la destination ».

Enfin, la « valse des nominations » de l’Instruction publique et du clergé sont notés tout au long de l’année 1868.

  • Le 2 février, M. Joseph Bouillon est nommé Instituteur communal à Céaux en remplacement de M. Rivière parti à la retraite.
  • Gentes ancien curé de Céaux est nommé curé de St-Martin-du-Mesnil le 7 juin.
  • Prével de juilley est nommé vicaire de Chérencé-le-Héron le 28 juin.
  • Le 6 septembre, M. Petipas vicaire à Saint-Quentin-sur-le-Homme.est nommé Curé du Mesnillard et M. Chauvin de Mortain le remplace.
  • Eugène Larcher, en religion frère Salonas, né à Saint-Martin-de-Landelles, est nommé à Ducey, le 13 septembre.
  • Frétel de Courtils est nommé à Marchésieux le 29 novembre et le 6 décembre, M. Gardie le remplace en tant que vicaire.

 

L’année 1868 aura donc été mitigée comme toutes les autres. Il n’est pas question ici d’ôter au lecteur toute espérance en ce premier mois de l’année : il se doit de conserver l’espoir de jours meilleurs. Mais pour essayer de savoir ce qu’il en est du bilan de l’année 1868, allons consulter le premier journal de l’année suivante, l’Avranchin du 3 janvier 1869.  Et là, déception. Il n’est plus question de l’année 1868, ni de son bilan.

« « Au milieu de ces tiraillements, 1868 quitte la scène pour faire place à 1869. Salut, nouvelle année I Que nous apportes-tu dans les plis de ton manteau virginal ? Est-ce la paix, la guerre ou la liberté ?  ».

 

[1] Avranchin, 5 avril 1868.

[2] https://histothequejv.wordpress.com/2015/04/01/histoire-de-loups/

[3] Avranchin, du 26 juillet 1868.

[4] Avranchin, 8 août 1868.

[5] http://journals.openedition.org/rh19/4051

 

Cet article a été publié dans => Personnalités, Céaux, Courtils, Ducey, Non classé, Précey. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s