Un bout de tissu, un bout d’histoire glorieuse…

C’est une relique. Un bout de tissu pieusement conservé dans une famille de Ducey, originaire de Marcilly. Un simple bout de tissu chargé d’histoire, mais aussi un objet surprenant : on y voit le Sacré Cœur entouré de la couronne d’épines et surmonté de la croix, emblème des Vendéens, les royalistes et martyrs de 93, au centre d’un drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge, emblème de la République honnie par ces mêmes Vendéens ! Une note manuscrite accompagne ce brassard, car c’est bien un brassard, et apporte un début de réponse à notre perplexité : « Les zouaves pontificaux sous les ordres de Charrette l’ont porté en signe de ralliement pendant la campagne de la Loire, de décembre 1870 à janvier 1871, les soldats étant sans uniformes ». Et cette précision émouvante : « Ce brassard a été porté par Yves Le Brec aux batailles de Loigny, de Vendôme, du Mans »…

 

Sacré coeur

Yves François Le Brec n’était pas un militaire de profession, mais comme beaucoup de jeunes gens de cette époque, il n’a pas échappé à la conscription. Fils de cultivateurs installés au village de la Métairie à Marcilly, il y est né le 4 octobre 1845. (Son acte de naissance, comme tous les actes officiels le concernant, écrit son nom en un seul mot : Lebrec. Mais lui tient à signer Le Brec : c’est donc ainsi que nous le désignerons). Son père, Charles Paul Théodore Le Brec, et sa mère, Ange Ursule Lebrun, ont eu huit enfants. Yves sera lui aussi cultivateur.

Marcilly

Le bourg de Marcilly

Mais auparavant, il lui faut accomplir son service militaire : sept ans dans l’armée active (loi Soult). Son registre matricule (1865) nous permet d’avoir un signalement succinct : cheveux et sourcils blonds, yeux bruns, front droit, nez long, bouche grande, menton à fossette, visage ovale, teint clair… Pas de signe particulier.

Le livret nous donne aussi un aperçu de son équipement : tunique, pantalon, képi, cravate et ceinturon avec sa plaque, porte-baïonnette pour l’infanterie avec son fourreau, bretelle de fusil, étui, musette, paire de souliers, paire de guêtres en cuir, chemise et havresac…

 

Lorsqu’en 1870 le pays est envahi par les Prussiens, il est donc sous les drapeaux, probablement au sein de l’armée de la Loire. On ne connaît pas ses états de service, mais après la capitulation de Sedan (2 septembre) et la fin de l’Empire, il ne quitte pas l’uniforme et se porte volontaire pour défendre encore la patrie. Car pour faire face au déferlement de l’armée prussienne, Gambetta, qui a pris la tête d’un gouvernement de Défense nationale, a lancé un appel aux jeunes Français pour qu’ils se battent contre l’envahisseur : ce sont les fameux « mobiles » qui vont venir renforcer les éléments épars de l’armée régulière et, pendant quelques mois tenir tête à l’ennemi, malgré des moyens dérisoires. Yves rejoint alors la Légion des Volontaires de l’Ouest, une unité formée autour du régiment des zouaves pontificaux, de retour d’Italie, et qui en sera l’ossature.

Qui étaient ces zouaves pontificaux ? D’abord un bataillon, formé en 1861 sur le modèle des zouaves de l’armée française. Mais ce bataillon est déjà, avant l’heure, une sorte de brigade internationale constituée de volontaires de vingt-cinq nationalités différentes, essentiellement des Néerlandais, des Belges et des Français, venus s’enrôler pour défendre les États du pape, menacés par le Piémont et la toute jeune République italienne, qui cherche à faire sous son drapeau l’unité de la péninsule. Le bataillon devient régiment, fort de plus de 3 000 hommes avant la chute de Rome. Car l’aventure se termine en 1870 par la défaite des Pontificaux, qui sont rapatriés dans leurs pays d’origine.

 

Papal_Zouave

Un zouave pontifical – Article Zouaves Pontificaux – Gallica                                   Photographer, Fratelli D’Alessandri, Roma. — Lombardi Historical Collection.

 

Mais pour les Français, ce retour à la mère patrie les plonge dans une autre guerre, celle de la France contre la Prusse. Après le désastre de Sedan et la fin de l’Empire, les volontaires se mobilisent à l’appel de Gambetta pour lutter contre l’invasion prussienne. Yves Le Brec sera donc de ceux-là. Nos zouaves pontificaux, devenus « Légion des volontaires de l’Ouest », vont reprendre du service, avec le renfort desdits volontaires, cette fois sous les ordres du colonel Athanase de Charrette de la Contrie, un petit-neveu du fameux général vendéen, et pour signe de ralliement, ils vont choisir l’image du Sacré Cœur… Le noyau dur de ces soldats sans uniforme vient effectivement des départements de l’Ouest : catholiques fervents, héritiers de leurs aînés de l’armée catholique et royale de Vendée, ils n’en sont pas moins des Français, des patriotes qui combattent sous les plis du drapeau tricolore. D’où cet emblème curieux qui allie les symboles des deux frères ennemis d’hier…

Devant l’afflux des volontaires, la Légion va bientôt compter trois bataillons d’infanterie, un escadron d’éclaireurs, appuyés par une batterie d’artillerie de montagne. Force assez rudimentaire et notoirement sous-équipée, face à la puissante armée prussienne, mais qui va faire mieux que de se défendre.

La Légion quitte Le Mans le 9 novembre, combat à Brou (Eure-et-Loir) le 26. Les 1er et 2ème bataillons vont  se distinguer le 2 décembre 1870 à la bataille de Loigny, près d’Orléans, sous le commandement du général de Sonis. Bannière du Sacré Cœur déployée, quelques centaines de volontaires de l’Ouest conduits par le colonel de Charette chargent à la baïonnette et tentent en vain de reprendre le village occupé par les Prussiens. Plus de neuf mille hommes seront tués ou blessés au cours de cette journée sanglante. Charette a son cheval tué sous lui, il est blessé à la cuisse, il est fait prisonnier, mais il réussira à s’évader fin décembre et à rejoindre la Légion. Le 15 décembre, Yves Le Brec participe encore à la bataille de Vendôme. Et le 11 janvier 1871, il est au Mans : les hommes au brassard vont de nouveau charger, et réussissent à reprendre aux Prussiens le plateau d’Auvours. Mais déjà, malgré les exploits des « mobiles », Paris est cerné, la guerre est perdue…

Charette, devenu général, refusera ensuite de se mettre au service de Thiers pour mater la Commune de Paris : bien que les communards soient à l’opposé des opinions de nos « Vendéens », ceux-ci refusent de se battre contre d’autres Français. Le brassard frappé du Sacré Cœur ne sera pas flétri par cette lutte fratricide.

LES-PORTEURS-DE-LA-BANNIERE-DE-LOIGNY

Quant à Yves, démobilisé le 25 mai 1871, il rejoint Marcilly pour reprendre simplement, avec ses parents, son métier d’agriculteur. Le 6 janvier 1875, il épouse Marie Caroline Prudence Lebrec, native du hameau de la Pinsentière, de neuf ans sa cadette, et avec qui il va exploiter une ferme à la Métairie. Le couple aura neuf enfants, dont un fils qui sera tué lors de la Grande guerre, le 13 septembre 1917. « Mort pour la France ». Mais Yves ne verra pas éclater ce nouveau conflit contre la Prusse, qui lui prendra un enfant : il meurt à son domicile de la Métairie, le 17 janvier 1914, à l’âge de 68 ans. Son épouse Marie Lebrec le suit de peu dans la tombe, le 6 mars. Mais il n’est pas oublié : grâce à ce petit bout de tissu, témoin de son courage, les descendants d’Yves Le Brec gardent fièrement le souvenir de leur aïeul, du volontaire de 1870 qui courait à l’ennemi avec ce brassard au bras.

Signature lebrec

La signature d’Yves Le Brec le jour de son mariage.

Un musée

 Les gens d’Eure-et-Loir, où les Volontaires de l’Ouest se sont illustrés, n’ont pas oublié non plus leur sacrifice. À Loigny, devenu Loigny-la-Bataille, a été créé un petit musée en leur hommage, musée qui conserve les identités et les matricules des cinq mille hommes et officiers du régiment des zouaves pontificaux, mobilisés entre le 7 octobre 1870 et le 15 août 1871, ainsi que des Volontaires de l’Ouest, mais seulement les officiers. Yves Le Brec, simple soldat, et qui n’a pas participé aux opérations en Italie, n’y figure donc pas.

La bataille de Loigny par C_Castellani_(1879)

Les zouaves pontificaux à La bataille de Loigny, Charles Castellani (1838-1913), 1879, musée de l’Armée, Paris.

Peu de Manchois d’ailleurs au sein de cette unité : au hasard de notre recherche, nous avons noté une dizaine de noms seulement : deux Avranchinais, Charles Paillard (matricule n° 454) et Guy de Pracomtal (n° 5635) ; deux originaires de Mortain, Léon Coinaux (n° 5253) et Eugène Legal (n° 5573) ; un natif de Saint-Senier-de-Beuvron, Louis Girard (n° 1074). Et également deux habitants de Besneville, Pascal Roger (n° 1542) et Désiré Giot (n° 1543) ; un Cherbourgeois, Adolphe Le Chevalois (n° 1541) ; un Valognais, Ludovic Joseph Le Vaillant de Folleville (n° 1580) ; un Saint-Lois, Paul Louis Montiton (n° 1054)…

Loigny-la-Bataille

La bataille de Loigny, le 2 décembre 1870.

Non loin du musée, sur le monument érigé en souvenir des zouaves pontificaux, on peut lire cette inscription :

 

« À la mémoire de
tous les héros
tombés le 2 Xbre 1870
en combattant pour la France
sous l’étendard du
Sacré Cœur de Jésus »

 

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6 commentaires pour Un bout de tissu, un bout d’histoire glorieuse…

  1. Remond René dit :

    Article très intéressant et fort bien rédigé

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  2. Lebrec anthony dit :

    Très bon article, un grand merci de la part d’un arrière arrière petit fils de M Lebrec.

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  3. Ménage Jean-Pierre dit :

    Formidable article qui nous replonge dans ce conflit oublié qui met en lumière une page ignorée d’un cousin éloigné de la famille Lebrec.

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  4. chartrain p dit :

    Article intéressant. Remémoré un bout d’histoire

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  5. Merci pour tous ces commentaires, et un grand merci au membre qui, par la présentation du brassard, est à l’origine de l’article.

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