Crollon dans la tourmente de l’école géminée

La mixité des écoles primaires, depuis ses origines courant XIXé siècle, est un sujet de polémique entre les tenants de la laïcité et l’Église catholique.
Le débat, toujours présent au siècle suivant, s’amplifie lors de la création officielle des écoles géminées vers 1933. Les petites communes, telle Crollon, s’emparent avec animosité du sujet. Comme partout en France, les deux camps s’affrontent.

Quelques documents, présentés ici, donnent un aperçu de la controverse qui anime la société.
La première partie de cet article aborde la polémique nationale, la seconde est plus spécifiquement consacrée à l’école géminée de Crollon.

Mais qu’est-ce qu’une école géminée?

Définition selon le Dictionnaire Historique d’Alain Rey:
Géminer, c’est mettre deux choses ensembles, les grouper deux par deux.

Plus concrètement, un exemple nous en est donné dans le projet de la commune de Cabannes (13).

Inconvénients des écoles non géminées

Avantages des écoles géminées

Les arguments politiques avancés ces écoles

PROPOSITION DE LOI, présentée par le Sénat
Tendant à transformer les écoles spéciales rurales en écoles mixtes à une ou deux classes (séance du 28 mars 1929)

EXPOSÉ DES MOTIFS
MESSIEURS,
Le Conseil d’État, par un arrêt en date du 20 janvier 1928, sur un pourvoi de l’Association des chefs de famille de la commune de Mauroux (Lot) décida que la « mixtation » des écoles primaires publiques ne peut être autorisée par le Ministre de l’Instruction publique, alors que depuis quarante ans, un fort courant d’idées s’est étendu dans nos campagnes pour établir, partout où cela peut se faire, des écoles mixtes à deux classes.
La Haute Assemblée, en rendant une décision qui fait désormais jurisprudence, n’a pas entendu condamner un système pédagogique dont la valeur n’est plus discutable, car partout où il a été mis en application, il a donné d’excellents résultats. Comment pourrait-il en être autrement?
Réunir ensemble les enfants de cinq à neuf ans (filles et garçons) sous la direction de l’institutrice et les autres plus grands, dans une seconde classe dirigée par l’instituteur, n’est-ce pas faciliter la tâche des maires et rendre mieux profitable aux enfants le travail scolaire plus homogène ?
L’opposition est cependant venue contre les écoles mixtes dans ces dernière sannées et même avant la guerre, de la part de ceux qui ne peuvent admettre ce régime. En l’absence d’un texte net dans la charte organique de l’enseignement primaire, les Ministres de l’instruction publique jusqu’ici avaient réglementé la «mixtation» par voie de circulaire, en prenant d’ailleurs toutes les garanties indispensables dans un domaine aussi délicat que celui de l’éducation publique.
C’est en ces termes que M. René Viviani s’adressait aux inspecteurs d’Académie, le 12 mars 1914 :
Parmi les attaques qui sont en ce moment dirigées contre l’école laïque, je tiens à vous signaler celles qui visent les classes géminées à titre exceptionnel, dans un certain nombre de communes.
Pour mettre un terme à ces agissements et dissiper les incertitudes qui persistent chez un certain nombre d’inspecteurs, j’ai pensé qu’il serait utile, en ce qui concerne les essais de gémination, de modifier et de préciser mes instructions antérieures.
Celles-ci portaient que l’instituteur et l’institutrice seraient mariés ensemble, que les écoles spéciales seraient à classe unique et les salles de classe contiguës et que les municipalités intéressées et le conseil départemental juraient préalablement émis des avis favorables.
Il en sera de même à l’avenir, mais, désormais les protestations des pères de famille, au lieu de m’être transmises et de mettre fin, de plano (de plein droit) à l’essai de gémination, seront soumises au conseil départemental qui formulera son avis sur le maintien ou la cessation de l’expérience en cours.
Il demeurera bien entendu que, comme précédemment, aucun essai de gémination ne sera tenté qu’avec mon autorisation.
Et plus près de nous, M. Edouard Herriot, renforçait les instructions de 1914, par cette circulaire du 11 février 1927 :
Les adversaires de l’école primaire publique portent leur effort contre les écoles géminées. Ils manifestent,dans certains départements, une hostilité concertée contre la réunion d’enfants des deux sexes dans une même classe. A leur avis, une pratique correcte et innocente dans les communes de 499 habitants devient périlleuse aux bonnes mœurs dans une commune de plus de 500 habitants, même si le nombre des enfants est le même dans les deux cas.
En fait, dans toutes les communes où les essais ont été faits avec les garanties fixées par les règlements, les résultats pédagogiques ont été excellents et donnent satisfaction aux familles et aux maîtres.
Il ne saurait donc pas être question de renoncer à un système d’éducation qui fait tous les jours ses preuves, et qui vient d’être étendu aux établissements d’enseignement secondaire, dans l’intérêt des enfants et sur la demande des familles.
Je tiens à rappeler que la gémination de deux écoles spéciales en une école mixte à deux classes a été réglementée par la circulaire ministérielle du 12 mars 1914.
Les pétitions des pères de famille doivent, le cas échéant, être soumises au Conseil départemental qui formulera son avis sur le maintien ou la cessation de l’expérience en cours, mais la décision n’appartient qu’au Ministre.
PROPOSITION DE LOI
Quel que soit le nombre des habitants d’une commune, lorsque la population scolaire des écoles primaires élémentaires ne dépasse pas l’effectif de deux classes, le Ministre peut, dans l’intérêt des études, autoriser, après avis du conseil municipal et du conseil départemental, la transformation, à titre provisoire, des écoles spéciales en une école mixte à une ou deux classes.
Les deux écoles spéciales sont rétablies, le cas échéant, par décision du Ministre.
L’opposition des associations catholiques des Chefs de Famille s’appuie, dans l’encart suivant, sur des arguments extrêmes.
Avec ironie et humour, l’article engagé du journal Éveil ouvrier et paysan, du 21 décembre 1935, en prend le contre-pied.

Dans les diocèses

Les diocèses s’engagent fortement dans le débat tel celui de Cambrai qui publie dans la revue La Semaine religieuse de Cambrai une analyse à charge contre l’organisation de ces écoles ainsi que les méthodes pour s’y opposer.

Soutenu dès 1927 par l’évêque du diocèse de Coutances et d’Avranches, l’opposition des curés et de paroissiens est très vive dans certaines petites communes de la Manche. La Rochelle Normande est le théâtre d’un profond désaccord au sein de la population. Ouest-Éclair s’en fait l’écho en 1938.

A Crollon

A la même époque, la situation s’envenime à Crollon entre la municipalité et les instances religieuses. Ces faits sont relatés par Marie et Jocelyne, membres de l’Histothèque, lors de l’exposition de 2015, organisée dans cette commune par l’association.

ÉCOLES DE CROLLON

Si ce sont les religieuses qui, comme partout ailleurs, assuraient l’enseignement des enfants, il faut noter que Crollon se démarque dès 1882. Lorsque Mademoiselle Victoire Duguépéroux, institutrice religieuse pendant 30 ans, fatiguée, prend sa retraite, elle propose son remplacement par sa nièce, ce que  Monsieur le Maire Isabel et Monsieur le Curé Briard acceptent. Cependant, l’Inspecteur d’Académie Chancerel souhaitant laïciser le poste, propose Mademoiselle Viffort, qui occupe déjà un poste d’adjointe religieuse congréganiste à Crollon. Le maire approuve la demande et l’envoie à la Préfecture sans savoir que Mademoiselle Viffort, ayant essuyé un refus pour devenir religieuse, a abandonné l’habit pour devenir institutrice laïque. La population indignée signe une pétition de mécontentement qui amène le maire et son adjoint à démissionner, il faut noter que Mademoiselle Viffort, en raison des événements, n’exerça qu’une seule année.

A cette époque, ces écoles étaient importantes puisque nous avons retrouvé une liste d’ écoliers de 1887, ils étaient 33 garçons et 30 filles âgés de 4 à 11 ans .

Mademoiselle Lethimonnier, originaire de Notre Dame de Buais, fut la dernière institutrice religieuse à exercer jusqu’en 1893 à Crollon.

En 1935 , l’école, qui jusqu’alors était dirigée par une seule institutrice, fut divisée en deux, une école de garçons et une école de filles, et fut confiée à deux institutrices, puis à Monsieur et Madame Ménard à partir de 1936.

François Leroy, maire

Le 8 janvier 1938, le Conseil Municipal de Crollon vote à la majorité des présents la transformation de l’école en école géminée. Il s’appuie sur une loi de 1933, permettant aux petites communes, dans un souci d’économie, de choisir la gémination (loi souhaitée par le Ministre de l’éducation de l’époque).

Il confie aux instituteurs en poste à ce moment, Monsieur et Madame Ménard, l’organisation des classes : une classe de cours préparatoire et cours élémentaire avec garçons et filles pour Madame Ménard , puis une classe de cours moyen et cours supérieur avec garçons et filles pour Monsieur Ménard.

Il faut noter que cette nouvelle organisation fut accordée par les inspecteurs primaire et académique et par le Préfet de la Manche qui avait approuvé la délibération du Conseil Municipal.

Cette nouvelle organisation posa de gros problèmes pour l’enseignement et la vie religieuse de Crollon. En effet, l’église rejetait l’école géminée (Encyclique de Pie XI sur l’éducation et lettre des cardinaux et archevêques), aussi en avril 1939, Monseigneur l’Évêque mit en place une série de sanctions pour la paroisse de Crollon : suppression de la Communion Solennelle et de tout culte le dimanche.

En juillet 1942, une pétition organisée par l’Association Catholique des Chefs de Famille et rédigée par un avocat proteste contre la gémination; elle est signée par 85% de la population et par trois conseillers municipaux . Cependant le 4 décembre 1942, le conseil municipal maintient la gémination par 4 voix contre 2, ce qui engendra de nouvelles sanctions nominatives prononcées par l’évêque à l’encontre des quatre conseillers favorables à la gémination ainsi qu’à l’instituteur, sanctions personnelles et applicables dans toutes les paroisses du diocèse :

• 1 tous les honneurs religieux leur seront refusés à eux et à toute leur famille;
• 2 les obsèques auront lieu l’après midi, à la charité et sans chant;
• 3 les mariages à l’heure de la messe quotidienne sans sonnerie et sans aucune solennité;
• 4 l’ondoiement ne sera pas accordé et les baptêmes auront lieu sans sonnerie;
• 5 les enfants qui fréquentent l’école géminée ne pourront être admis à la communion solennelle dans une autre paroisse du diocèse :

a) que s’ils y sont pensionnaires depuis le 1er octobre précédent,
b) que si les parents s’engagent par écrit et sous la foi du serment à ne pas remettre leurs enfants à l’école géminée après la communion solennelle…

C’était la lutte ouverte en perspective.
Il faut noter que, en 1943 pour le baptême de son enfant, l’instituteur accompagné du maire et de son adjoint, trouvèrent l’église fermée, ils durent exiger l’accès au clocher, les clefs leur fut remises conformément à la loi de la séparation. Ils purent ainsi sonner les cloches.
Dès le lendemain, l’évêché prit l’affaire en main et s’adressa à la préfecture. Le maire fut suspendu de ses fonctions pour sonnerie illégale de cloches pendant 15 jours. Le Préfet s’engagea à faire « dégéminer » l’école dans un délai de 4 mois.

En mai 1945, de nouvelles élections ont lieu, sur les conseillers favorables à la gémination de l’école, un seul est resté. Aussi le 8 juin 1945, Le Conseil Municipal décide le rétablissement de l’organisation initiale, soit une école de filles et une école de garçons.

Ces événements ont été relatés dans un article paru dans Ouest-France dans les années 1990, ci-dessous retranscrit :

1937- 1ère école mixte dans le département

Pierre Ménard et Simone Ménard, instituteurs, sont les fondateurs d’une école mixte en 1937.
Simone Ménard, âgée de 88 ans, raconte : « Avant la gémination en 1935, mon mari enseignait aux garçons et moi aux filles du cours préparatoire au cours supérieur. Après autorisations, nous avons décidé, en 1937, de créer l’école mixte avec garçons et filles répartis en deux classes, mais seulement avec deux niveaux d’élèves. La répartition se faisait par niveau et non plus par sexe. Mon mari s’est retrouvé à faire cours à des filles ».
C’est alors que le curé de la paroisse a fait part de sa protestation. Il n’a pas accepté qu’un homme fasse cours aux filles. Un climat tendu s’est instauré entre le prêtre et les instituteurs laïcs. « Le curé a décidé des sanctions au niveau de la paroisse ; plus de messe le dimanche, plus de sonneries et d’harmonium ni aux inhumations, ni aux baptêmes, plus de communion solennelle, plus de catéchisme aux enfants ».
Le 2 septembre 1939, Pierre Ménard est mobilisé et remplacé par une institutrice . Le curé lève alors les sanctions. Au retour de Pierre, un an et demi après, il applique de nouveau les sanctions. En 1945, au départ du couple d’instituteurs, Crollon compte une seule classe mixte, dirigée par une institutrice.

Madame Ménard, jugeant que l’article n’était pas conforme à la réalité, écrivit un rapport complet de ces événements comme elle les avait vécus.Nous le citons tel qu’elle l’a rédigé.

Rapport rédigé par Madame MENARD,
ancienne institutrice de Crollon, qui, suite à la publication de cet article sur l’école géminée, a jugé utile et nécessaire d’en clarifier le contenu.

« Dans les années trente, Crollon, 265 habitants, petite commune rurale du Canton de Ducey, était un lieu où il faisait bon vivre dans le calme et la gaieté.

Comme dans toutes les communes de France, Crollon possédait son école primaire: il y avait une école de garçons et une école de filles groupées dans un même local séparé par une cloison en planches (une porte ouverte au milieu de cette cloison permettait d’aller de l’une ne à l’autre aisément), chaque classe avait sa sortie dans la cour de récréation.

Chaque classe comptait quatre cours, dans la classe des garçons, il y avait un cours préparatoire, un cours élémentaire, un cours moyen et un cours supérieur appelé plus tard classe de fin d’études, cette classe était dirigée par un instituteur, Monsieur Pierre Ménard.
L’école des filles avait les mêmes divisions, elle était dirigée par une institutrice, Madame Simone Ménard.
Au cours de l’année 1937/1938, ces maîtres furent autorisés à transformer ces classes uniques en classes géminées. Cette autorisation leur fut accordée officiellement par leurs chefs hiérarchiques, c’est à dire l’Inspecteur Primaire et l’Inspecteur d’Académie et par le Préfet de la Manche qui avait approuvé une délibération votée à l’unanimité par le Conseil Municipal. Par ces autorisations, les écoles de Crollon furent géminées, c’est à dire que dans l’ancienne école de garçons, furent groupés les élèves : filles et garçons du cours moyen et du cours supérieur, et dans l’ancienne école de filles, les élèves filles et garçons du cours préparatoire et du cours élémentaire. Les maîtres restaient titulaires de leur poste. Cette nouvelle organisation scolaire, la première dans le département de la Manche fut bien acceptée par les habitants de cette petite commune et surtout par les parents des élèves qui, comprirent très bien les avantages de cette nouvelle forme de l’enseignement .
Seul,le prêtre desservant la commune se montra récalcitrant. Après maints et maints pourparlers qui ne donnèrent aucun résultat l’évêque fut mis au courant.
Immédiatement, la commune fut sanctionnée:

  • Plus d’offices religieux le dimanche et les jours de fête dans l’église de Crollon ;
  • Plus de communion solennelle ;
  • Plus de mariage ;
  • Plus de grandes fêtes religieuses ;
  • Plus de sonnerie de cloches aux enterrements et aux baptêmes ;
  • Plus de catéchisme aux enfants de Crollon .

Ces sanctions ne modifièrent en rien l’organisation scolaire nouvelle et les écoles de Crollon furent maintenues géminées.
A partir du 2 septembre 1939, l’instituteur mobilisé quitta son poste d’enseignant; il fut alors remplacé par une jeune institutrice. Son départ provoqua la levée des sanctions. A son retour, il reprit son poste d’enseignant; immédiatement les sanctions furent remises en vigueur ponctuées de manifestations sans importance mais qui ont laissé dans la mémoire des jeunes de l’époque beaucoup de souvenirs amusants. La commune avait, alors, beaucoup de considération pour ses maîtres d’école du moment et c’est ce qui a favorisé la réussite de cette entreprise.

Aujourd’hui, à la fin de cette année 1999, beaucoup des principaux acteurs de la gémination des écoles de Crollon ont disparu et beaucoup de nos chères petites écoles de campagne n’existent plus!.
Au cours de ces trente dernières années de ce 20éme siècle l’organisation de l’école a beaucoup évolué. Les élèves des écoles primaires rurales sont regroupés au chef-lieu de canton, tous les élèves garçons ou filles sont dans une même classe dirigée par un maître ou une maîtresse.
Crollon, petite commune rurale nichée dans un petit coin de Normandie, avait fait figure de précurseur. »

Ces événements de Crollon ont été puisés dans les délibérations du Conseil Municipal, les registres de la vie paroissiale et la presse locale.

 

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