DUCEY EN 1694 : LA CITÉ VICTIME DES FLAMMES

Le 8 mai 1694 est une date tristement marquante de l’histoire de la petite cité de Ducey. Ce jour-là, un incendie a ruiné entièrement son bourg, détruisant toutes les habitations.

Incendie_Granville_1793

L’incendie de Granville par les Vendéens, peinture de Jean-François Hue, 1800.  https://fr.wikipedia.org/wiki/Si%C3%A8ge_de_Granville

De tout temps, les cités ont été la proie d’incendies destructeurs. En 1661, « la Grande Brûlerie » a détruit la quasi-totalité des maisons à pans de bois intra-muros de Saint-Malo. Cinq ans plus tard, le centre de Londres est ravagé par un incendie : 80 % de la capitale disparaît sous les flammes. En 1720, un grand incendie ravage le centre-ville de Rennes. La proximité des maisons à pans de bois recouvertes de chaume, l’utilisation de la bougie comme source de lumière, mais encore les réserves de graisse que l’on stocke l’hiver, sont autant de facteurs favorables à la propagation du feu.

 

Ce n’était pas la première fois que le bourg de Ducey a été dévasté par un incendie.

 Déjà, quelques années auparavant, un procès verbal rédigé par un certain J. Trochon, écuyer, sieur du Chaney, conseiller du roi et président de l’élection d’Avranches, mentionne un  désastre analogue :

« Allumé le 23 avril 1689, l’incendie fut si violent que le 3 mai on trouve encore du feu et que les fumiers furent complètement réduits en cendre[1] ».

Mais le plus spectaculaire aura été celui du 8 mai 1694.

En cette année de 1694, l’hiver a été sec et rigoureux au point que l’on a surnommé cette période le « petit âge glaciaire ». La grande famine frappe la France depuis un an. En ce mois de mai, des processions sont organisées, notamment à Paris, pour conjurer la disette.

Nicolas-Joseph Foucault, intendant, fils d’un conseiller d’État, ami de Colbert, nous apprend le désastre, à travers ses mémoires et ses manuscrits.

« Le 8 mai,  il y a eu un incendie au bourg de Ducey, élection d’Avranches, qui a consumé  presque toutes les maisons. On fait monter les pertes à 3 000 000 lt. Se faisant un gros commerce de toiles dans ce bourg. J’ai demandé une diminution sur les tailles[2] ».

Nicolas-Joseph_Foucault.jpg

Portrait de Nicolas-Joseph Foucault gravé par Van Schupen d’après Largillière.

Édouard Le Héricher nous cite le récit relaté dans un manuscrit qu’il dit être « local » et daté de 1810 :

« …Il ne reste qu’une petite maison où il y avait un malade qui avait reçu l’Eucharistie ; cela passa pour un miracle…. On remarqua plusieurs choses extraordinaires dans cet incendie, comme le moulin dans l’eau fut totalement brûlé de façon qu’il n’en resta pas un morceau. Le curé de Ducey[3] fut averti de cet incendie quelques jours avant par une jeune fille qui alla le trouver, lui disant que Ducey serait châtié en bref, et qu’il en avertît ses paroissiens ; le sieur curé les avertit, mais ils n’en firent peu de cas. Cette fille retourna de rechef et dit à monsieur le curé que Ducey serait châtié en bref, si les habitants ne changeaient pas de vie au plus tôt, et que cela était aussi vrai qu’elle avait sa main derrière elle, dans laquelle il y avait un crucifix marqué. On eut bien de la peine à lui remettre son bras dans sa place ordinaire. Il lui fut remis quelques jours après par un chirurgien[4]».

L’historien évoque également le monastère de Montmorel qui avait ouvert ses portes aux malheureuses victimes.

Au lendemain de ce drame, les registres catholiques n’enregistrent qu’une seule inhumation, celle de Anne Aumont, :

« laquelle fut brûlée à la réserve du cœur et d’une partie des entrailles, alors âgée de 20 ans ».

Le 31 mai 1694, les registres de Poilley enregistrent l’inhumation d’un enfant, François Daligault, fils de Georges « étant brûlé ». La proximité de ce bourg avec Ducey, notamment du quartier du Pavement,  et le jeune âge du défunt, âgé seulement d’un an, nous permettent d’émettre l’hypothèse que l’enfant était peut-être en nourrice, de l’autre côté du pont, et qu’il est mort suite de ses blessures ?

Pavement 2.JPG

Les archives privées mentionnent aussi ce désastre, comme en témoigne le chartrier du château de Ducey, dont une partie est conservée aux Archives départementales de la Manche. Des mentions éparses du terrible incendie y sont mentionnées.

Le 19 septembre 1694 :

« Richard Boucey, marchand tailleur natif de la paroisse de Chérencé le Héron, résidant à Ducé afin d’héritage à savoir un emplacement de maison qui est à présent réduite en masure, ayant été brulée et ruinée par l’incendie général arrivé au bourg de Ducé le huitième jour de mai dernier. Laquelle masure en place est située audit bourg de Ducé ci-joint d’un bout à la halle servant à étaler la chaire des bouchers dans le marché dudit Ducé, l’autre bout à Louis Trouvé la Vallée d’un côté à la Grande Rue dudit bourg et marché de Ducé, d’autre côté à la cour de derrière. Ladite fieffée est aussi baillée audit Boucé peut jouir et disposer … autant de fonds et d’emplacement que comportaient les maisons qui y étaient[5] ».

Huit années plus tard, les maisons conservent encore les stigmates de l’incendie. Une archive de 1702 stipulant une rétrocession par André Burdelot à Suzanne de Montgommery, dame de Ducey,

« d’une portion de maison à usage de salle et boutique ainsi que salle et suite grenier imparfait, le tout situé sur la rue du Bourg de Ducé pour le prix de 20 livres…laquelle maison avait été entièrement brulée à l’incendie générale du bourg de Ducé et ruinée au mois de mai 1694, sans que depuis il ait été en pouvoir non plus qu’à présent de la faire réédifier et rétablir [6]».

Bourg 1.jpg

Enfin, un dernier document, datant du 13 octobre 1702, le confirme. Suzanne de Montgommery baille à Laurent Burdelot, le fils du précédent, une :

« mazure de maison située au bourg de Ducé en l’était qu’elle est, depuis l’incendie du  mois de mai 1694 »[7].

 

Mais quelles ont été les conséquences de ce drame ?

Une lettre envoyée de Bretagne nous en dit plus. Rédigée par le maire de Fougères, Ménard des Bourdelières, et adressée au marquis de Torcy, conseiller, ministre et secrétaire d’État, elle nous informe des mesures prises par l’État, suite probablement à l’intervention de Nicolas-Joseph Foucault citée plus haut. Confronté également à la dévastation du feu dans sa cité, le maire de Fougères fait connaître au ministre :

« le triste et fâcheux estat ou l’incendie arrivé en leur ville le 4 du mois de may 1710 les a réduits » et le supplie d’apporter de l’aide : « Comme en pareille calamité sa majesté a trouvé bon de décharger pour dix ans les habitants de la paroisse de Ducey en Normandie de toutes tailles, subventions, capitations et ustencille pour les indemniser de l’incendie arrivé au bourg de Ducey (…)[8] ».

Le maire ajoute afin d’appuyer sa demande, que la ville de Fougères « n’est distante que de 8 lieues ».

Les maisons détruites du bourg ont fait l’objet d’une reconstruction au début du XVIIIe siècle. L’exonération d’impôts obtenue pour dix années a sans doute favorisé cette « renaissance ». Les pans de bois ont laissé la place à la pierre de taille, toujours visible aujourd’hui.

 

1 Cité par Édouard LE HÉRICHER, L’Avranchin Monumental.
2 Nicolas-Joseph Foucault, Mémoires de Nicolas-Joseph Foucault, éd. Frédéric Baudry, Paris, Imprimerie impériale, 1862.

3 Michel Dubois, curé de la commune depuis une dizaine d’années.

4 Édouard LE HÉRICHER, L’Avranchin Monumental.

5 AD de la Manche, cote 107 J 92.

6 Ibidem.

7 AD de la Manche, cote 1 J 289.

8 « Incendie de Fougères le 4 mai 1710 » in Bulletin et mémoires de la Société archéologique du département d'Ille-et-Vilaine, t.65, 1940. D’après des pièces d’archives du fonds ancien des Archives Nationales – série du Contrôle Général des Finances-Intendance, sous la cote G 190.

Cet article a été publié dans Ducey, Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s