Saint-Quentin : un drôle de mariage au XVIIIe siècle

Un procès, qui dura plus de dix ans, eut un retentissement national aussi bien dans les gazettes qu’à la cour royale. Il opposa une jeune fille de Saint-Quentin (diocèse d’Avranches), Mademoiselle Marie-Jeanne de Bellingant de Kerbabu, défendue par Me Aubry, à Monsieur le Marquis de Hautefort, défendu par Me Cochin. La demoiselle était la belle fille du seigneur de Saint-Quentin et habitait, avec sa mère, dans le logis seigneurial de cette paroisse. Le Marquis était le neveu du comte de Hautefort, important et riche personnage du royaume.
L’affaire a été résumée en 1739, avec impartialité semble-t-il, dans Faits et causes célèbres et intéressantes avec les jugements… par M. ***, avocat au Parlement. (BnF, Gallica)
C’est ce document que nous reproduisons ici.

Le contexte

Mademoiselle Bellingant de Kerbabu, fille du premier lit de madame la comtesse de Saint-Quentin, remariée en secondes noces au comte de Saint-Quentin, capitaine de vaisseau, accompagna sa mère à Brest, en 1725. Le comte de Hautefort, lieutenant général des armées navales, qui s’y trouva dans ce temps-là, vit son ancien ami, le comte de Saint-Quentin, sa femme et demoiselle de Kerbabu. Mais en rendant visite à la mère, il devint tellement amoureux de la fille, qu’il oublia pour elle la ferme résolution qu’il avait faite de ne jamais se marier, à laquelle il s’était quasi engagé, et avait été forcé lui-même de souscrire, en la publiant hautement dans le monde : il y songea cette fois sérieusement.

Mademoiselle de Kerbabu repartit et retourna dans ses terres. Le comte lui écrivait des lettres tendres, et qui ne respiraient que des sentiments d’estime et d’amour. Il a paru qu’il avait eu envie de l’épouser. Mademoiselle de Kerbabu a prétendu que la chose a été faite. Ce prétendu mariage a été disputé par l’héritier du comte d’Hautefort ; ce qui a occasionné le procès dont il va être fait mention.

M. d’Hautefort, revenu dans sa terre de Hauterive, fit si bien que mademoiselle de Kerbabu vint l’y trouver, confiée à une amie de sa mère, qui lui servait de chaperon.

C’est là, à ce que dit mademoiselle de Kerbabu, que le mariage a été arrêté et conclu. On voit une quittance sous seing privé, par laquelle le comte d’Hautefort reconnaît avoir reçu de ladite demoiselle la somme de 75 000 livres.

Le contrat de mariage, qu’elle prétend avoir été fait alors, ne s’est point trouvé, sinon une feuille volante, signée du curé d’Argentré, paroisse d’Hauterive, du comte, de la demoiselle, et de ses frère et sœur, datée du 19 septembre 1726.

Le comte ayant quitté Hauterive au mois d’octobre, il lui écrivit de Paris, en novembre. Il lui fait mention de leur mariage. Cette lettre fut suivie de plusieurs autres qui traitaient de différents arrangements entr’eux. Le comte mourut à Paris, le 7 février 1727. La demoiselle n’apprit cette mort que par la gazette.

Le comte de Surville, neveu du comte de Hautefort, prit le titre de marquis de Hautefort, ayant trouvé un testament qui le nommait légataire universel. Ce fut à lui que la demoiselle de Kerbabu écrivit ses prétentions ; et par sa lettre elle lui mande positivement qu’elle était sur le point d’épouser son oncle. Le marquis lui répondit, lui envoya la copie du testament ; et à l’égard du mariage dont elle parlait, il le traita dans sa réponse de chimère, à laquelle elle n’aurait pas dû seulement pensé. Sur ces dispositions du marquis de Hautefort, qui n’étaient pas en sa faveur, elle résolut de chercher des titres. mais après plusieurs voyages qu’elle fit à Laval, tout ce qu’elle put recouvrer, fut un acte de célébration de son mariage, dans un registre, au greffe de la justice royale de ce lieu, dont elle se fit délivrer une expédition en bonne forme, signée du greffier. La minute était une demi-feuille de papier timbré, non-cottée, ni paraphée, mais signée des parties, parents de la dame, et du prieur d’Argentré.

Extrait du mémoire de Mademoiselle de Kerbabu

Sur cette pièce elle rendit plainte au Châtelet, de la suppression d’un testament olographe, et de celle de la greffe de son contrat de mariage, qu’elle disait être dans la cassette du comte, se plaignant des manœuvres qui avaient été faites pour supprimer toutes les pièces justificatives.

Permission d’informer : sentence qui permet d’obtenir et de publier un monitoire.

La plainte était du 23 janvier 1723. Le marquis de Hautefort rendit pareillement plainte aux juges de Laval, le 4 février, laquelle disait que mademoiselle de Kerbabu avait voulu corrompre :
-> des notaires de Laval pour faire un contrat de mariage après coup ;
-> des contrôleurs pour le contrôler et le faire insinuer ;
-> qu’elle a glissé une feuille volante dans le registre du greffe de la dite justice ; et que cet acte se trouvera faux.

Sur cette plainte la justice entendit plusieurs témoins ; et sur l’information, la demoiselle fut décrétée de prise de corps, et le curé de Saint-Quentin, qui l’avait accompagnée dans ses recherches, d’ajournement personnel.

Remarque : Maitre Cochin , dans son mémoire, relève également, à l’encontre du curé de Saint-Quentin, Brulay, que le mariage, s’il avait eu lieu, aurait dû être célébré dans la paroisse de Saint-Quentin, lieu de résidence de la demoiselle de Kerbabu,

Elle fut arrêtée en conséquence, à cinq heures du soir, le 15 février 1728, dans la rue de Vaugirard. Les archers prétextant un ordre du roi, l’enlevèrent du carrosse où elle était avec sa mère, et la firent entrer dans un autre. La mère voulut suivre : mais les archers menacèrent de tirer sur son équipage. Ils firent faire au carrosse plusieurs tours dans Paris, avant d’arriver chez l’exempt Dujardin, qui devait la conduire.

On la fit monter, sur les neuf heures du soir, dans une chaise de poste, accompagnée de son escorte. Elle passa Versailles, et arriva à Neaufles fort tard.

On la mit dans une chambre au premier, pour y passer le reste de la nuit. Les archers s’emparèrent de toutes les clefs de l’auberge : on devait repartir le lendemain de bon matin. Elle se mit au lit. Dujardin et sa suite restèrent dans sa chambre : tous s’endorment, excepté mademoiselle de Kerbabu, qui n’en avait nulle envie. Quand elle vit tous ses gardiens endormis, elle se lève tout doucement ; elle va à la fenêtre, voit qu’elle donne sur la rue, elle prend sur le champ le parti de se sauver par cette fenêtre ; ce qu’elle exécuta sans réveiller personne, à l’aide de sa courtepointe qu’elle noua.

Elle n’avait pas osé prendre ses habits, de peur de réveiller Dujardin qui s’était placé tout près. Quand elle se fut coulée dehors le long de sa courtepointe, n’ayant que son corset et un jupon, et qu’elle fut dans la rue, elle dirigeait ses pas à l’aventure, lorsqu’elle entendit du bruit derrière elle. Elle se mit à fuir, de peur d’être découverte : et croyant se cacher dans des broussailles, elle se jeta dans une mare remplie de joncs, qui est précisément dans l’angle que forme le grand chemin de Villepreux et celui de Versailles.

Elle s’y tint jusqu’à ce qu’elle fût éclaircie que ce n’était qu’une charrette. Elle en sortit alors transie de froid. Enfin elle arrive dans une métairie. Les chiens viennent à elle en aboyant. Elle tombe de frayeur : ces animaux ne lui faisant aucun mal, elle se rassure, et se met à crier : une servante arrive. Cette servante la fit entrer dans une étable qui, par sa chaleur, lui sauva la vie.

Cependant elle a été environ deux mois toujours à la veille de rentrer dans ses chaînes : car dès que l’on s’aperçut de son évasion, il n’y a eu de recherches qu’on n’ait faites dans ce canton. Des officiers de justice, autorisés par des ordres secrets, ont fouillé les châteaux des environ. La maréchaussée en campagne à dix lieues à la ronde, des archers déguisés, des récompenses offertes, les menaces des curés dans les prônes, des espions répandus partout, tout cela n’a point ébranlé la charité des pauvres gens qui l’ont recelée constamment, jusqu’à ce qu’elle ait arrangé son affaire de façon à pouvoir se défendre sans crainte.

Au bout de deux mois elle vint à bout de présenter une requête à la cour de parlement, et d’être reçue appelante de la procédure du marquis d’Hautefort. Elle demanda 50 000 livres de dommages et intérêts, et de continuer sa procédure ; ce qui lui fut permis.

Opposition de la part du marquis.

L’affaire plaidée, intervint un premier arrêt du parlement, du premier juin 1730, qui condamna M. d’Hautefort à 20 000 livres de dommages et intérêts envers mademoiselle de Kerbabu, et 10 000 livres envers le curé de Saint-Quentin ; renvoie les informations faites et à faire au Châtelet, pour y être jugées, sauf appel ; dépens réservés à cet égard.

La procédure continuée de part et d’autre, intervint la sentence du lieutenant criminel, qui décharge le marquis d’Hautefort, et ses témoins au nombre de six, des accusations contre eux intentées par mademoiselle de Kerbabu, laquelle est condamnée en 10 00 livres envers le marquis, et 100 livres pour chaque témoin ; la dite demoiselle condamnée aux dépens envers toutes les parties, sauf à se pourvoir à fins civiles sur le surplus de ses demandes.

Le procès est suivi dans tout le Royaume

Appel à la grand’-chambre, où l’affaire fut plaidée. Enfin mademoiselle de Kerbabu n’ayant pas de preuves suffisantes, quoi qu’apparentes, pour constater son mariage, intervint l’arrêt définitif le 8 juin 1734, par lequel le mariage fut déclaré abusif ; la demoiselle déboutée de toutes ses demandes, même celle de 75 000 livres, contenue dans la quittance du comte d’Hautefort, qu’elle avait produite ; dépens compensés, sauf à elle à se pourvoir pour ses dommages et intérêts : les défenses de M. d’Hautefort au contraire.

Sur ces dommages et intérêts elle obtint un arrêt par défaut, du 6 août suivant, qui lui adjugeait 30 000 livres.
Le marquis se rendit opposant, et obtint des lettres d’état : mais la paix ayant fait cesser la raison de ces lettres, mademoiselle de Kerbabu rentra dans ses droits.

Cette affaire discutée de nouveau, elle ne put en dernier lieu obtenir de la cour, par arrêt du 30 janvier 1737, que la somme de 10 000 livres, et le procès fut terminé.


Près de 150 ans plus tard, en 1875 ce procès retentissant est évoqué dans le Journal officiel de la République française. Il est présenté comme un modèle de plaidoirie de la part de Cochin, avocat du Marquis de Hautefort.


Que faut-il penser de cette affaire ? Qui est dans la vérité ? Mademoiselle de Kerbabu était-elle dans son droit ? Un mariage a-t-il bien été contracté entre le Comte de Hautefort et la jeune fille ? Voulait-elle simplement récupérer l’héritage du Comte ?

Autre hypothèse : Notre petite oie blanche ne s’est-elle pas fait posséder par ce libertin de Comte qui lui a tenu bien des promesses pour arriver à ses fins ? Il y aurait alors dans la démarche de ce dernier du Casanova et aussi du Valmont envers Cécile de Volanges, dans les Liaisons Dangereuses !

Pas dupe, le Marquis d’Hautefort ne tient pas à perdre l’héritage pour une fille tombée dans les pièges de son oncle !

Mais, suite à cette affaire retentissante, qu’est devenue Mademoiselle de Kerbabu?


Pour en savoir plus, sur internet

L’Université de Saint-Étienne publie, sur son site, un poème satirique paru au XVIIIe siècle :
https://satires18.univ-st-etienne.fr/texte/chevalier-dhautefort-mlle-de-kerbabu-avocat-aubry-parlement/sur-le-chevalier-dhautefort-et-mll

Une importante documentation est en ligne sous la BnF Gallica. Il suffit de faire une recherche sur le mot Kerbabu.

Par exemples :

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