René Constant BOURDEAU et la Guerre 1914 – 1918

Cent ans ont passé depuis la fin de la Grande Guerre mais le souvenir reste toujours très présent dans les familles éprouvées. C’est le cas pour les descendants de René Bourdeau, soldat tué à l’ennemi. Précieusement conservées, les archives ont permis de reconstituer une partie de la vie de cet homme, un parmi des millions d’autres.

Au début des années 1880, Jean Bourdeau, né à Pérassay, (Indre), s’établit comme maçon, au bourg de Ducey (Manche). Il y épouse le 11 octobre 1884, à vingt-cinq ans, Marie Pauline Lefèvre, une couturière de Ducey.
Le couple a deux enfants :
• René, Constant, né le 12 décembre 1887, à Ducey.
• Marie, Angélique, née le 29 août 1891, à Ducey.
Si aucun document ne témoigne de l’enfance de René Bourdeau, deux photographies font part de sa participation à la vie communale. Ainsi on le voit poser avec son père, tous les deux déguisés, lors d’une fête à Ducey.

Puis, à vingt ans, en 1907, René Bourdeau passe devant le Conseil de Révision. C’est un événement important dans la vie d’un jeune homme. René participe à l’organisation cette journée, au domicile paternel.

Lors du Conseil, il est décrit comme un homme d’un mètre 64, aux cheveux et sourcils châtains, aux yeux noirs, avec le front couvert, un long nez, un menton rond, un visage allongé et une bouche moyenne.
Pour cause de bronchite chronique, René Bourdeau est ajourné en 1908 puis exempté, en 1909, du service militaire.

Dans l’immédiat, libéré du service, il se consacre pleinement à son métier de maçon.


Agenda de travaux appartenant à René Bourdeau
Exemples de travaux

René note scrupuleusement dans son agenda tous ses travaux de maçonnerie. Il intervient chez Barbedette, au moulin Beillard, chez Girre, au séminaire, chez Bernardi, chez Blanchet, bourrelier, etc. Le nombre de jours de travail ainsi que la fourniture y sont détaillés. Travaillait-il déjà à son compte ?

René Bourdeau épouse, à Ducey, le 3 septembre 1912, Georgette Blandin, âgée de 20 ans.

Un mot sur les Blandin
Née à Avranches de parents vivant à Paris, les attaches familiales paternelles de Georgette se situent à Saint-Quentin-sur-le-Homme où son grand-père Victor a vu le jour.
Georgette est la petite cousine des trois enfants Blandin dont les parents tiennent une boucherie dans la Grande-Rue de Ducey. Le fils de cette petite fratrie, Jules, est le conscrit de René Bourdeau, vivant à deux pas de la boucherie Blandin.

Jules Blandin décédera en 1911, de maladie. Ses deux sœurs, Berthe et Marie tiendront un magasin de chaussures, en haut de cette Grande-Rue.
Est-ce par ces Blandin, bouchers, que René et Georgette se sont connus?

René et Georgette, le 3 septembre 1912

Marié, il est maintenant, un homme établi. Il dirige sa propre entreprise de maçonnerie, place de l’Église, à Ducey.

Enveloppe à en-tête de l’entreprise Bourdeau, fils

Le 17 juin 1913, un petit garçon naît au sein du couple : René, Jean, Georges Allain Bourdeau.

Hélas, un peu plus d’un an plus tard, éclate la guerre contre l’Allemagne. René Bourdeau n’est pas rappelé dès le début du conflit, mais il est reconnu apte par le conseil de révision de décembre 1914 et affecté au 1er Régiment d’Infanterie coloniale de Cherbourg.

Il est appelé sous les drapeaux et arrive au Corps, à Cherbourg, le 24 février 1915.

C’est certainement pendant cette période de formation militaire qu’il se fait photographier en soldat par le studio Legagneur de Cherbourg : souvenir pour sa femme et son fils ?

René Bourdeau, militaire

Le 8 juillet 1915, de Cherbourg, René Bourdeau rédige ses derniers volontés dans un courrier à n’ouvrir qu’en cas de malheur. Il recommande à sa femme leur fils adoré et lui donne des conseils sur son éducation et son avenir. Il regrette de n’avoir aucune fortune à lui léguer pour subvenir à leurs besoins. Dans un court texte, il demande à ses parents et à sa sœur Marie d’aider sa femme et son fils.

Il part aux armées, c’est à dire dans la zone militaire des combats, le 15 juillet de la même année. Sa formation n’a duré que 4 mois et demi, au lieu des 6 mois normalement prévus.

Le journal de son régiment renseigne sur les combats auxquels René Bourdeau est lié.

Référence : Historique du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale, numérisation : P. Chagnoux – 2012

Extraits du journal du Régiment, de juillet à septembre 1915.

Secteur de Servon : Combat du 14 juillet .

Les 3 Bataillons du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale sont employés du 7 au 13 juillet aux travaux d’aménagement du secteur Y en vue d’une attaque à exécuter. En raison de cette attaque, le Régiment est rattaché à partir du 2 juillet au 32e Corps d’Armée, ainsi que toute la 15e Division d’Infanterie Coloniale.

L’attaque est effectuée le 14 juillet sur la position allemande du Bois Beaurain.

Le 2e Bataillon prend part à l’attaque comme troupe d’assaut, le 3e Bataillon tient garnison dans le secteur d’attaque et le 1er Bataillon est en réserve de Brigade.
Le 2e Bataillon, après avoir subi des pertes sérieuses, réussit, concurremment avec un Bataillon du 2e Régiment d’Infanterie Coloniale, à prendre pied dans le Bois Beaurain, mais ne peut s’y maintenir.

La 6e Compagnie, à la suite de cette attaque, obtient une citation à l’Ordre de l’Armée.

Les pertes au cours des journées du 14 et du 15 juillet sont de :
5 officiers tués, 7 Officiers blessés, 4 Officiers disparus
Troupe : Tués 56 ; Blessés 433 ; Disparus 200.

Le 15 juillet : départ de René Bourdeau pour la zone de combats, la date d’arrivée n’est pas connue.

Le 16 juillet, le Régiment est ramené en 2e ligne aux abris de Vienne-le-Château.

Secteur de Vienne-le-Château : Combat du 7 août , combats des 11 et 12 août .

Le 22 juillet, le Régiment reprend le service en 1re ligne dans le secteur de Vienne-le-Château.

Période d’organisation et de travaux du secteur.
Pertes : 3 tués ; 6 blessés.

Le 1er août, le 1er Bataillon, mis à la disposition de la 40e Division d’Infanterie, va occuper en 1re ligne le secteur de Fontaine-aux-Charmes où il repousse le 3 août une violente attaque ennemie.
Pertes : 9 tués (dont un Officier), 39 blessés.

Le 3 août, le 2e Bataillon revient en 1re ligne dans le secteur de Vienne-le-Château et le 3e Bataillon est mis à la disposition de la 40e Division d’Infanterie dans le secteur de Marie-Thérèse.

Le 7 août, l’ennemi attaque violemment le secteur au point dit le « Doigt de Gant ».
Il réussit à occuper une partie du saillant, mais est finalement arrêté grâce à la résistance énergique des Unités qui occupent ce secteur, dont les efforts sont d’ailleurs récompensés par les Citations suivantes :

1 ) Le 2e Bataillon du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale.

Récemment réorganisé à la suite de l’attaque du 14 juillet, où il avait été fortement éprouvé etcomposé pour plus de la moitié de son effectif de soldats qui voyaient le feu pour la première fois etd’officiers tous arrivés depuis quelques jours, a fourni du 4 au 9 août, un magnifique exemple debravoure et de ténacité, sous l’énergique commandement de son chef, le Commandant SOUBIRAR,a repoussé à trois reprises le 4 et le 6 et particulièrement le 7 août, de violentes attaques ennemies,qui avaient pénétré à la suite de l’explosion de plusieurs mines en plusieurs points de notre ligne.

2 ) La 5e Compagnie du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale.

Bien que composée en grande partie d’hommes voyant le feu pour la première fois, a soutenu le 7août, une violente attaque allemande, précédée de l’explosion de plusieurs mines ; l’a arrêtée et,énergiquement commandée par son chef, le Lieutenant Villemenot, a réussi par un dur combatde pétards et de grenades, à refouler l’ennemi et à regagner une partie du terrain perdu.

3 ) La 6e Compagnie du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale.

Pour l’esprit offensif et l’énergie dont elle a fait preuve pendant toute la journée pendant toute lajournée du 7 août en chassant par une action incessante les Allemands des tranchées dans lesquellesils avaient pénétré à la suite d’explosions de mines.

4 ) La 3e section de la 9e Compagnie du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale.

Sous la direction énergique de l’Adjudant LEVASLOT, a tenu tête à une attaque d’un ennemi très supérieur en nombre des pertes supérieures à son propre effectif

Le 11 août, alors que le départ du Régiment est déjà prescrit, se produit une violente attaque allemande sur tout le secteur (occupé alors par le 6e Régiment).

Le 1er Bataillon est rappelé et vient renforcer en 1re ligne le 6e Régiment ; peu après le 2e Bataillon est engagé à son tour.
L’ennemi a réussi à prendre pied dans la 1re ligne, mais est arrêté par nos contre-attaques et subit de grosses pertes.

Le 13 août, le Régiment est relevé, enlevé en automobiles et vient cantonner à St-Germain-la-Ville, où il se réorganise.

Les pertes dans la période du 28 juillet au 12 août sont de : 3 Officiers tués, 4 officiers blessés, 80 hommes tués, 342 blessés, 80 disparus.

Le 26 août, le Régiment fait mouvement sur Suippes où il cantonne le 27 août.

Le 28 août, le 3e Bataillon prend le service en 1re ligne dans le secteur G (secteur à l’Ouest de la route Suippes – Souain).

Les travaux d’organisation du secteur d’attaque commencent aussitôt et sont poussés très activement. L’état sanitaire n’est pas très bon en raison des grandes fatigues imposées ; d’assez nombreux cas à forme typhoïdique sont signalés.

Le Régiment alterne en 1re ligne avec le 2e Régiment tous les 6 jours ; les Bataillons de 2e ligne continuent à coopérer activement aux travaux.

Carte postale retrouvée dans les papiers de René Bourdeau

Le 16 septembre, le Lieutenant-Colonel Cahen vient prendre le Commandement du Régiment.
Les pertes au cours de cette période du 25 août au 24 septembre sont de 11 tués ; 59 blessés, 257 hommes évacués.

Dernier courrier de René, adressé à la mère de sa femme

Bataille de Champagne : 25 – 30 septembre 1915 .
Le 25 septembre 1915, a lieu l’attaque générale du front de Champagne.
Le 1er Colonial y prend part avec 2 bataillons en 1re ligne (1er et 2e) et un bataillon en réserve de Brigade (3e).
Le Régiment, encadré à gauche par le 7e Corps d’Armée, à droite par la 2e Brigade de la 15e Division d’Infanterie Coloniale, a pour objectif la ligne de crêtes de la Vallée de la Py au sud de Somme-Py.
En moins d’une heure, la 1re position ennemie est enlevée sur une profondeur de 4 kilomètres.
Arrêté à la 2e position (tranchées des Tantes et de Lubeck), le Régiment se reforme en 2e ligne.

René Bourdeau est porté disparu le 25 septembre 1915 à Souain

Le 28, avec l’appui des Unités de renfort du 6e C. A., une nouvelle attaque est déclenchée. Une partie de la 2e position ennemie est occupée, mais on ne peut progresser au-delà.
Le 29 au soir, la Division est ramenée en arrière.

La belle conduite du Régiment au cours de l’attaque du 25 septembre lui vaut la Citation suivante à l’Ordre de l’Armée :

Depuis le début de la campagne, a maintes fois donné la preuve de son endurance, de sa solidité et de son héroïsme. Le 25 septembre 1915, vigoureusement entraîné par son chef le Lieutenant-Colonel Cahen (blessé au cours de l’action) a brillamment attaqué les positions ennemies, enlevant successivement 5 lignes de tranchées, se portant d’un seul élan jusqu’à des positions d’artillerie ennemie, faisant de nombreux prisonniers et s’emparant d’un matériel important. A ensuite tenu solidement le terrain conquis, sous un bombardement intense et malgré la fatigue et les pertes subies, a donné une nouvelle preuve de son énergie et de son allant dans l’attaque du 29 septembre.

Georgette Bourdeau, l’épouse de René, reçoit, vers la mi-octobre, un paquet contenant le livret militaire de son mari, René Bourdeau du 1er Régiment d’Infanterie coloniale, à la 6e compagnie du 2e bataillon et aussi une photographie de son petit garçon et une d’elle et de lui ainsi qu’une mèche de cheveux le tout maculé de sang.

Photographie retrouvée sur René Bourdeau

Puis c’est la réception d’un courrier du soldat auteur de l’envoi du colis, courrier adressé à la famille de René :

Le 12 octobre 1915
Monsieur
Je ne sais si vous êtes le frère ou le père du soldat Bourdeau René du 1er Regmnt d’Inft Coloniale mais ayant trouvé son livret militaire, deux photographies et une mèche de cheveux blonds je vous les faits parvenir dans un petit paquet.
Le soldat Bourdeau a été tué glorieusement à l’ennemi le 25 septembre 1915 lors de l’offensive française en Champagne. Il a été atteint d’une balle en plein cœur, à l’assaut au nord de la ferme des Wacques. J’ai rempli un pieux devoir et je l’ai enterré moi-même. Son corps repose en terre française qu’il a arrosé de son sang. peut-être était-il marié et laisse-t-il une veuve et un ou plusieurs enfants, si oui présentez mes condoléances à sa dame. Mon Dieu, pourquoi la mort est-elle si injuste et pourquoi ne frappe-t-elle pas plus volontiers parmi nous les parias de la Légion étrangère qui sommes les trois quarts sans famille et qui par conséquent ne laissons aucun regret plutôt que ces hommes mariés qui avaient un intérieur et un foyer à penser. Cette grande faucheuse est capricieuse et frappe à tort et à travers.
Donc Monsieur si après cette maudite guerre vous pouviez avoir le corps du soldat Bourdeau, il est enterré au nord de la ferme des Warques, près de Souin (Marne). Je lui ai fait une petite croix en bois sur laquelle j’ai inscrit son nom et pointé sa plaque d’identité.
Recevez Monsieur, mes sincères condoléances.
Coat Victor

Remarque : Victor Coat, forte tête, d’après sa fiche militaire, plusieurs fois condamné pour insubordination, décède le 10 septembre 1918, suite à des blessures de guerre, à Jaulzy, dans l’Oise.

Malgré les indications données par Victor Coat les recherches furent longues pour retrouver la sépulture de René Bourdeau.
En mars 1919, en dépit des demandes réitérées de sa veuve, le repérage de la tombe, dans la région de Souain, n’est toujours pas terminé.
Ce n’est que plus tard que son corps est transféré à la nécropole de Jonchery-sur-Suippe, tombe individuelle 3925, où il repose maintenant.

La nécropole de Jonchery-sur-Suippe

Ceux qui restent

Au moment de cette tragédie, Georgette Blandin n’a que vingt-trois ans, son fils deux ans. Elle part vivre, au Havre, près de sa mère.
Plus tard, elle se remarie avec Charles Bonnand.
Charles est le frère de l’époux de Marie, la sœur de René Bourdeau.

Le petit garçon et sa mère
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6 commentaires pour René Constant BOURDEAU et la Guerre 1914 – 1918

  1. Remond René dit :

    Ayant habité au pavement en location d’une maison appartenant à Mme Bonnand tous ces noms me parlent.

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    • Tobia Mercatello dit :

      Un très grand merci à Me Maris pour toutes ces recherches. Cet article sur mon arrière grand père est vraiment très intéressant.Il m’a permis de connaître le parcours militaire de celui-ci et de laisser une trace de sa vie à Ducey.Merci aussi à Me Trochon qui a donné la photo des Blandin (boucherie). J’ai pu découvrir les cousines Berthe et Marie dont ma mère me parlait tant ! Un petit mot pour Me Remond qui louait la maison de Marie Bonnand(tante de mon grand père), si vous avez des informations sur celle-ci (ou des photos) , je serais très intéressée de les connaître.

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    • Merci de votre intérêt pour cet article. Je vous ferai la même demande qu’à M. Benoit

      Patrick

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  2. Benoit dit :

    Bel hommage à René et récit de sa vie très facile à lire – Merci à celui ou ceux qui l’ont rédigé

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    • Mme Tobia a été plus rapide que moi pour vous répondre !
      Il faut savoir que sans sa disponibilité et la mise à disposition de ses documents, rien n’aurait pu être rédigé sur René Bourdeau et sa famille.
      Merci surtout à elle, et je me joins à sa demande : si vous avez
      Patrick

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  3. Je complète : je me joins à Mme Tobia, si vous avez des documents ou des renseignements n’hésitez pas à nous les transmettre. Actuellement je recherche sur la carrière Bonnand où il y a eu un accident. Vous pouvez en parler à l’ancien président Jean-Pierre. Il me transmettra.
    Merci
    Patrick

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