Libération 1944 canton de Ducey : Témoignage d’une famille (1939-1944)

Voici un deuxième exemple de témoignage sur la Libération recueilli en 2004 par la Bibliothèque Municipale de Ducey .
Il concerne cette fois la partie est du canton.

Le début de la guerre

De 1929 à 1936, la France est touchée par la crise économique, l’instabilité ministérielle, les scandales financiers et politiques. L’agitation atteignit son paroxysme lors des grèves et émeutes du 6 février 1934, jour où je pointai le bout de mon nez au hameau de La Houlle1. J’avais donc cinq ans et demi le 3 septembre 1939, jour de le déclaration de guerre de la France à l’Allemagne.

Nous nous trouvions, ma mère et mes frères, dans le haut du courtil2 . Les clochers environnants égrenaient leur tocsin lugubre. Un ancien de la guerre 1914-1918 passant en bécane sur la route s’arrêta un moment pour commenter les événements avec ma mère. Vivace aussi la vision des premiers chars allemands, énormes, descendant la rue du Génie dans un vacarme assourdissant. En dépit ce mon jeune âge, ces deux événements sont bien en place dans ma mémoire.

1 La Houlle : petit village de Saint-Quentin, proche de Ducey
2 courtil : petit jardin

L’occupation

L’occupant s’est installé dans la bourgade de Ducey principalement. Pour nous, les enfants, la vie a continué dans une quasi insouciance. Nous parcourions chaque matin nos trois kilomètres à pied, en direction de l’école Saint-Joseph. Les soldats allemands croisaient souvent notre chemin. Nous étions ébahis par leur marche cadencée, rythmée de chants surprenants. Ils se rendaient dans le champ de La Croix, route de Les Chéris, pour l’exercice.

Cette année 1940 connut le début de mes humanités et notamment l’apprentissage de la lecture avec Mme L.. Notre école était occupée par la troupe allemande et l’orphelinat, situé à 200 m, devait nous accueillir dans ses dépendances, les classes furent installées dans le fenil au-dessus des vaches.

A l’approche de l’été et pour obéir aux ordres des autorités, nous partions par la campagne avec nos maîtres, à la manière des lendits d’autrefois. Chacun était muni d’une petite boîte et nous traquions le doryphore dans les champs de patate des cultivateurs.

L’année scolaire 1943-1944 connut encore l’inconvénient d’une occupation de notre école mais l’immense avantage de grandes vacances anticipées. Cette décision des dirigeants du pays était motivée par l’insécurité grandissante liée aux possibles bombardements.

La montée vers le front

Le débarquement était récent et les régiments allemands refluaient depuis le Sud de la France en direction du front. Les grands axes étaient évités en raison des mitraillages et bombardements fréquents. Notre petite route allant de Ducey vers Saint-Loup fut donc très sollicitée. Les convois de voitures hippomobiles ne circulaient que la nuit. A certains moments, le trafic se pratiquait sur deux files, l’une pour les voitures à chevaux tirant une remorque ou un canon, l’autre pour les véhicules motorisés de toutes sortes. La chaussée (non goudronnée), les banquettes et les rigoles se confondaient en une masse informe.

Les convois arrivaient dans les fermes au petit matin. Chacun s’employait alors de son mieux pour camoufler le matériel et s’abriter du regard des aviateurs anglais. Les plants de pommiers ont eu, en ce temps-là, un grand rôle de camouflage. Bêtes et gens se reposaient alors jusqu’en fin de matinée. Les soldats recherchaient le confort d’un lit ou, à défaut, dormaient dans la paille ou le foin.

Leurs domestiques mongols, plus rustiques, s’enroulaient dans une couverture directement sur le sol. Ces derniers partaient ensuite, faux sur l’épaule, et ramenaient des ballots d’herbe ou de trémaine1 destinés à nourrir les chevaux. D’autres réparaient les voitures ou se mettaient en quête de nourriture pour améliorer l’ordinaire.

1 trémaine : trèfle vert

Et nous, les enfants, nous nous baladions entre les bivouacs. Pas de distribution de bonbons ou de chewing-gum, ce sera deux mois plus tard, mais nous n’étions ni repoussés, ni rudoyés.

Notre famille était composée de cinq garçons et de Colette, la sixième, trois ans, bien mignonne et cajolée de tous. Un grand soldat plutôt âgé, l’avait prise dans ses bras et la promenait en disant « côtelette, côtelette, gute. prima ». Était-ce pour ce soldat de base, l’évocation savoureuse et déjà lointaine de mets délicats ou peut-être la faim qui commençait à tirailler les estomacs ?

Une lapine du voisin qui s’était échappée du clapier, a terminé sa fugue cuisante au fond d’une roulante, noyée dans les nouilles avec le reste du café matin. Dois-je vous dire aussi qu’un soldat s’était armé d’une grande hache et, sans doute par l’odeur attiré, se dirigeait vers une soue1 où une coche2 faisait l’objet de ses convoitises. Ma mère défendit sa coche avec opiniâtreté et réussit à calmer l’intrus qui renonça finalement à son funeste projet.

Au cours des quatre années d’occupation, les paysans durent subir de nombreuses réquisitions de denrées et de biens de toutes sortes. Mon père ne put éviter la saisie de sa bouillotte3 avec laquelle il fabriquait une si bonne eau-de-vie. Elle fut probablement transformée en vilaines cartouches de mort.

Note 4

En cette fin de règne des Allemands, beaucoup de chevaux tués ou à bout de forces, des vélos fatigués, ne pouvaient plus être remplacés. Les soldats se lançaient à la recherche de montures à pattes ou à roues. Les paysans cachaient du mieux qu’ils le pouvaient leurs chevaux et leurs bicyclettes mais ces précautions s’avéraient souvent inutiles lors de la fouille en règle des bâtiments et des chemins creux.

Les deux vélos de mes parents et ceux des domestiques n’échappèrent pas à cette razzia. Dieu ! Que ma mère l’a pleuré, son joli vélo vert !

Le soir, les officiers et les sous-officiers se réunissaient en demi-cercle au pignon de la grange et le convoi se reforma pour quitter les lieux à la nuit tombante.

1 soue porcherie
2 coche : truie
3 bouillotte : alambic en cuivre
4 dessin extrait de Brevands au péril de la mer, 1979, HG, canton de Carentan

Dans les villes, l’approvisionnement était malaisé en raison des difficultés de transport et insuffisant de toutes façons. Dans nos campagnes, nous avions le privilège de vivre, sans le superflu bien sûr, mais en quasi autarcie, pour les denrées essentielles.

Les petits moulins de campagne, presque tous disparus aujourd’hui, ont eu, en ces temps-là, une grande activité.

Les boulangers de Ducey et des environs, ainsi que les paysans qui faisaient leur pain, s’approvisionnaient, en bonne partie, au moulin des Geins, proche de La Houle.

En cette période de juin 1944, la roue du moulin fut fortement endommagée. Cet organe étant le poumon du moulin, l’activité fut de ce fait, totalement stoppée. La réparation nécessitait un assez long délai de main d’œuvre et probablement aussi des fournitures spécifiques devenues rares comme le reste. Les instances régionales décidèrent de poser en urgence une ligne électrique et un poste de transformation pour un fonctionnement du moulin par moteur.

Un transformateur se trouvait disponible dans la région d’Avranches, je crois. Se posait alors le problème du transport. Les camions, peu nombreux avant la guerre étaient devenus un souvenir pour les civils. Il n’y avait plus comme moyen de transport dans nos campagnes que des tombereaux et des carrioles. Mon père, par contre, possédait une vachère sur pneus, ce qui convenait parfaitement à la situation. C’est ainsi qu’il fut réquisitionné pour ce service public. La mairie lui procura l’ausweis1 indispensable. Parti de bon matin. il assura ce transport et cette livraison en toute quiétude.

En fin d’après-midi, nous, les enfants, l’avons aperçu près des barrières de la ferme. Nous avons couru à sa rencontre et monté sur le prolongement des brancards, le long de la vachère.

1 ausweis : laisser-passer délivré par la Kommandantur

Deux Allemands, à bicyclette, se trouvaient dans les parages. Ils stoppèrent et firent comprendre à mon père que cette voiture avec cheval leur était nécessaire. Bien entendu, mon père sortit l’ausweis salvateur, mais ni celui- ci, ni aucune explication ne les convainquit de lâcher leur proie. Posément, un soldat sortit un pistolet qu’il pointa vers mon père et dit seulement : « Monsieur ». Il n’en fallait pas plus pour se soumettre.

Ma mère garnit prestement une musette de quelques effets1. Mon père embrassa ma mère et ses six mioches, puis rejoignit, sous bonne escorte, le lieu de rassemblement à la ferme de J.C. à la Touche. Il y retrouva Jean L. de la Houlle également, avec cheval et maringotte2.

Il s’agissait de transporter jusqu’au front du matériel de transmissions ainsi que des soldats avec leur barda. Selon mon père, ces soldats étaient originaires des villes et ne savaient pas atteler leurs chevaux, ni leur dispenser les soins nécessaires ; des Mongols, prisonniers du front russe, en étaient chargés. Une vingtaine de Bretons avec cheval et voitures faisaient également partie du convoi. Cet ensemble hétéroclite s’ébranla dès la nuit tombante et roula jusqu’à la pointe du jour.

1 effets vêtements
3 bouillotte : alambic en cuivre

La montée vers le front dura une semaine environ. Le danger devint vite fréquent. Mitraillages et bombardements par les avions obligeaient les convoyeurs à abandonner momentanément leur attelage sur la route et à se camoufler au mieux au pied des haies et dans les rigoles. Par bonheur, la précision était incertaine, mais il y eut tout de même des tués et des blessés parmi les hommes et les bêtes. Mon père fut notamment impressionné par de nombreuses vaches agglutinées et mortes dans une prairie.

Les Bretons et les Mongols profitaient de la confusion pour se sauver à travers champs. Tant et si bien qu’au bout de quelques jours, il ne restait ni Bretons, ni Mongols et les soldats durent finalement tenir les guides. Mon père était fier de nous préciser que lui et J. L. couchèrent tous les jours dans un lit, généralement celui des patrons de la ferme où ils cantonnaient et qui se levaient lorsque le convoi arrivait au petit matin.

L’officier commandant le régiment était plutôt sympathique et parlait un peu le français. Mon père lui fit comprendre qu’il tenait à ramener son équipage. Un dialogue s’instaura et l’officier lui promit un soldat accompagnateur pour le retour, sans être repris. II conclut ainsi « Tout mongols, tout partis vous, tout retour ».

Jean L. était domestique de ferme et n’était donc pas propriétaire de son équipage. Tout comme les Bretons, il aurait pu l’abandonner, mais il décida de se ranger à la décision de mon père. Le convoi acheva son épopée à Raids près de Carentan. Pour tous les deux, le cauchemar se terminait, pour les Allemands, les choses sérieuses commençaient.

L’officier tint parole et un soldat descendit du front dans la vachère de mon père. Bien que bien fatigués, ils furent tout de même arrêtés aux environs d’Avranches et contraints de prendre le matériel téléphonique à transporter au bois Dardennes à Ducey. Ils accomplirent sans encombre les quelques kilomètres les séparant de la Houlle et arrivèrent à la ferme en fin de matinée. Le soldat s’attabla avec toute la famille. Après avoir dîné avec nous, il partit sur la route et, dans la soirée, probablement rencontra un autre convoi et put ainsi rejoindre son unité. L’épopée avait duré neuf jours et Bijou, brave percheronne, avait, paraît-il, maigri de cent livres.

La Libération

Des gens plus âgés ou plus informés vous feront vivre, mieux que moi, l’approche des troupes américaines et la débandade des soldats allemands. L’un, le visage rouge et presque titubant, passant par la maison, but, d’affilée, treize verres de cidre versés par ma mère.

Saint-Quentin fut défendu avec acharnement et de nombreux chars allemands et américains furent mis hors de combat autour du village.

Ce dont je me souviens, c’est que ça « pétait » très fort. Nous avions quitté notre maison et nous étions abrités par une haie dans un chemin creux. Ma mère récitait le chapelet, enfants et domestiques répondaient en silence.

Il y eut bien sûr des victimes civiles. Six membres de notre famille, (les parents et quatre enfants), furent tués à Saint-Quentin, une bombe étant tombée sur leur abri.

Enfin, ce fut le calme… Pour la délivrance., il fallut attendre encore quelques jours, la Houlle se situant dans les écarts. Nous sûmes tout de suite que les Américains étaient à Ducey. Avec mes frères et sans en référer aux parents, nous avons pris le chemin de Ducey. Arrivés à la Maisonnette, route de Les Chéris, nous avons suivi une quinzaine d’Allemands qui marchaient en colonne et mains sur la tête, en signe de reddition. Je ne devais pas être le dernier à les traiter de « sales boches ».

Des soldats américains, certains couchés et l’arme en joue, les attendaient devant le restaurant de Mme D, La Croix d’Or. Les Allemands, affolés, gesticulaient et agitaient les bras en l’air. Nous avons assisté à la fouille et continué notre route jusqu’au restaurant T., en face de la distillerie. Des soldats nous ont montés sur un char, ils nous ont noué au cou, une cravate et coiffés d’un calot trop grand. Nous n’étions pas peu fiers de rentrer à la maison ainsi accoutrés. Il était venu le temps des chewing-gums, des bonbons, des chocolats et autres gâteries.

Alerte aérienne

Dans les jours qui suivirent, un régiment d’artilleurs américains vint prendre position dans les champs environnants. Ils creusèrent des grands trous circulaires autour desquels ils empilaient des sacs de terre; ils installèrent dans chacun un canon et une mitrailleuse pour parer au retour toujours possible des avions ennemis. Il y eut cette année-là un grand saccage des céréales, celles-ci n’étant pas encore moissonnées.

Comme au temps des Allemands, nous faisions notre tournée des popotes. Elle se révélait parfois fructueuse en friandises de toutes sortes et en découvertes de mets, pour nous totalement inconnus, tels que ananas au sirop ou du pain blanc moulé comparable à notre brioche.

C’est ainsi que, tenant ma petite sœur par la main, j’allais voir les Américains, dans le champ de la Croix, face à l’entrée de la ferme. Trois avions se profilèrent à l’horizon; c’était devenu banal tant nous en avions vus depuis quelques mois.

Mais il s’agissait d’avions allemands allant probablement bombarder le pont de Pontaubault, par lequel s’était engouffrée, telle une horde de bisons du Far-West, la troupe américaine du général Patton, en direction de la Bretagne. Ce devait être entre le 3 et le 9 août, période durant laquelle l’aviation allemande s’efforça, sans succès, d’attaquer, sans trêve, de jour comme de nuit, le fameux pont.

Une soudaine animation envahit tout le secteur. Un yankee nous happa prestement, ma sœur et moi, vers le trou le plus proche, près d’une mitrailleuse. Je n’avais pas peur, mais je fus fasciné par le positionnement des boîtes de cartouches sur la machine à tuer. Cette alerte fut de courte durée.

Nous apprîmes le lendemain qu’un avion s’était abattu sur une maison du côté de Le Mesnil-Ozenne.


Lire les témoignages

Le livret contenant l’ensemble des témoignages est disponible à la bibliothèque le Pressoir de Ducey-Les-Chéris.

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2 commentaires pour Libération 1944 canton de Ducey : Témoignage d’une famille (1939-1944)

  1. Martine LOUBLIER dit :

    Bonjour,
    C’est un très bel article.
    Habitant Le Mesnil Ozenne, j’ai une petite question sur l’avion mentionné abattu et tombé sur une maison du Mesnil Ozenne. Je ne connaissais pas cet événement, seulement celle du pilote américain tombé sur Marcilly et récupéré par mon grand-père le 16 juin 1944. Auriez vous plus d’information sur l’accident mentionné dans l’article.
    Bien cordialement
    Martine

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