Quand la Sélune était navigable.

Pendant plusieurs siècle, le fleuve Sélune qui borde ou traverse les communes de Ducey, Poilley, et Saint-Quentin-sur-le-Homme était navigable. Les registres de délibérations de la commune renferment de nombreuses informations sur cette navigation :

« (…) avant la révolution, cette rivière était fréquemment couverte de bateaux pilotés connus sous le nom de gabares qui chargeaient à Granville et Saint-Malo quantités de marchandises et aux moyens desquelles, après avoir déposé ces marchandises tant à Ducey qu’en autres lieux, des bois mats, tant de construction, nourritures et autres que de livres et quantité d’objets étaient en tout expédiés (mots illisibles) mais encore pour l’accommodation des salines qui bordent la baie du Mont-Saint-Michel ; que depuis cette époque des gabares et des bateaux de petites dimensions, sont encore venus des fois chercher des bois de chauffage à l’usage des dites salines mais la grande navigation a disparu pour diverses causes que le conseil se voit exposer  [1]».

Les crues considérables et la présence de grandes quantités de vase déposées dans la rivière sont alors évoquées :

« Pendant l’été et ces automnes où les marées sont grandes, elles charroient une grande quantité de tangue qui se dépose pour couche plus ou moins épaisse sur les rives  (…).

Il résulte que non seulement la navigation sur la rivière s’est trouvée et se trouve encore non seulement interrompue mais disparue ; que la pêche de cette même rivière à raison de tout ce qui l’obstrue qui était jadis d’un assez bon précédent pour l’état est aujourd’hui minime ce qui a été l’objet de réclamation tant de la part d’une adjudication de la pêche aux alentours locaux ».

Aussi la commune de Ducey tente, au cours du XIXe siècle, d’obtenir des autorités le retour de sa navigation. En 1825, une enquête est demandée auprès du préfet en faveur de son rétablissement. Cette dernière ainsi que les diverses tentatives de navigation dans les années qui suivent, sont relatées dans les archives municipales[2] :

“Un grand bateau fut amené devant le château pour y prendre un chargement de pierre de taille pour construction, d’où après les avoir prises, il repris le tour de sa navigation et sortit de la rivière durant la même marée  qui tôt l’avait fait remonté.

En 1829, un autre grand bateau chargé de meubles au Pont-au-beau (Pontaubault) fut en l’absence de secours de la marée tiré à la cordelle par des hommes seulement et comme le premier, fut amené devant le château où il fit son déchargement et redescend après la rivière pour reprendre le même jour le lieu de la station sur les grèves.

En 1830-1831, des bois propres à l’usage des salines furent à diverses reprises déposés dans la place publique connue sous le nom d’embarcadère (…) et d’où après avoir séjourné plus ou moins longtemps dans cet endroit sans qu’il y fut nuire aucun empêchement en bois, furent enlevés et transportés par bateaux aux lieux de leur destination”.

Le 25 mars 1832, la ville demande que la Sélune soit maintenue navigable “comme elle a toujours été et que la location de la pêche sur ladite rivière ait également lieu comme par le passé”. Une ordonnance du roi du 10 septembre suivant, classe le niveau de la rivière de Sélune au rang des rivières flottantes et navigables du royaume.

Le préfet demande à la commune de prendre une délibération pour débarrasser la rivière des plantations et autres travaux réalisés en usurpation des rives afin que la navigation y soit rétablie au grand désir de plusieurs habitants qui attendent le moment venu pour y mettre des bateaux.

Une délibération datée du 20 avril 1834 relate les problèmes qu’il existe entre la commune et le comte de Semallé alors propriétaire du château et des terrains situés sur le bord de la Sélune appelés Pâtis et Matonnerie, qui ne sont donc pas publiques :

«  (…) de temps immémoriaux, les foires ont toujours tenu sur ces places ainsi que sur celles du pâtis et de la matonnerie et qu’en outre, les derniers ont de tous temps servi et servent constamment à y déposer toutes sortes et quantité de matériaux, ainsi qu’à y étendre journellement le linge des lessives qui est encore d’une vérité incontestable, que ces dernières places bordées à l’est par le chemin vicinal de Ducé à Avranches, à l’ouest par le chemin de hallage sur le bord de la rivière sont et ont toujours été des lieux publics destinés aux débarquements et aux embarquements  et qui ne pourraient être distraites de ce service public sans nuire et faire un tord considérable à la commune (…).

Le maire réclame le rétablissement libre du chemin de hallage le long de la rivière mais qui passe nécessairement sur les terrains du comte.

«  Ce chemin de hallage a, en effet, toujours existé dans les limites et les étendues désignées, c’est-à-dire, depuis le pont nord de l’îlet du moulin jusqu’à l’embouchure de la rivière d’Oir passant par derrière la halle aux blés[3] dans l’abreuvoir public, sur le pâtis, la matonnerie, la rive du pré de la ferme dit Talbot, rentrant à la pointe nord-ouest de ce pré sur un terrain vague attenant au chemin vicinal de Ducey à Avranches (…).

Il est de la plus grande utilité que les places du pâtis, la matonnerie ainsi que celle de l’emplacement de l’ancien chemin vicinal et de hallage situé vis à vis de la propriété de M. Hirou restent libres au public ainsi que cela a toujours eu lieu y recevoir et déposer les marchandises pouvant être importées ou exportées par la navigation de la rivière.

Le conseil a demandé que les moyens de clôture qui ont été enlevées l’année dernière sur ledit relais de l’ancien chemin de hallage et vicinal devant la susdite propriété, soient détruits, ainsi que les plantais mis sur le bord de la rivière afin que ce terrain serve d’embarcadère, être libre à tout accès.

Le maire, après avoir fait connaître que par suite à une espèce de convention passée en 1806 entre son prédécesseur et le dit seigneur, celui-ci se prétendait encore, en vertu de ses anciens droits seigneuriaux possesseur du terrain où est situé le chemin vicinal de Ducey à Avranches par Saint-Quentin. Le conseil adhère en ajoutant toutefois que le chemin vicinal d’Avranches, faisant suite à la rue Saint Germain passe ensuite par dessus la place publique longeant les dépendances du château, ensuite la clôture des vergers de la ferme arrivés à la barrière de cette métairie, se trouve au milieu d’un terrain vague nommé le Bois de la Touche, bois détruit par M. de Sémallé et autrefois à hautes futaies, lequel avait toujours et en tous temps, servi de promenade publique. (…) Ce chemin vicinal (…) se retrouvait sur le bord de la Sélune et au-delà sans interruption, la côtoyait jusqu’à ce qu’il fut arrivé à l’ancien pont du Val d’Oir, limite de la commune (…) ».

L’année suivant, le 10 juillet 1835, la Sélune est déclarée et maintenue navigable. Les archives municipales relatent :

“combien cette ordonnance est d’un grand avantage pour le pays et particulièrement pour notre commune en ce que cette rivière qui est d’un si facile accès à la navigation, peut avantageusement servir aux transports des marchandises prises dans les ports de Granville et de Saint-Malo ainsi que cela existait avant la révolution. Elle était une source de prospérité pour le pays ce qui peut encore facilement le réaliser à cet égard et par ces motifs (… ).

Le conseil municipal demande et supplie l’administration supérieure d’ordonner que des travaux soient nécessairement faits pour, d’une part, désobstruer  le cours de la rivière, en faisant disparaître tant dans le fond sur ces deux rives tous les dépôts de terre ou de vase ; faire disparaître également sur les deux rives toute espèce de plantation”.

Mais les tensions entre la commune et le comte de Semallé  se poursuivent concernant les accès à la rivière. Une lettre du comte datée du 15 février 1838 [4] en témoigne.

« Je ne désire rien autant que de vivre en bonne intelligence avec les habitants de Ducey et je crois le en avoir donné preuve depuis que j’en suis propriétaire et n’exigent aucune rétribution pour la location des objets qu’on me conteste aujourd’hui et dont je suis propriétaire de bonne foi (…) .

Vous devez sentir, Monsieur, que je n’ai pas oublié les injures et les calomnies atroces, consignées dans les registres du conseil municipal et dans divers mémoires depuis la Révolution de juillet[5]. Si j’ai été peu sensible pour moi, je l’ai été vivement pour les personnes qui les ont partagé avec moi, telles que feu Monsieur votre père, vous-même Monsieur Delaroche et le défunt bon Monsieur Champion. Les délibérations n’auraient-ils pas dû être déclaré faux et calomnieux par une délibération solennelle avant de demander une transaction … Mais si la commune consent à me rendre justice et à biffer des registres les sottises qui y sont consignées ; mais je fais remise à la commune de ce qu’il peut me devoir, pour la location des halles et du pâtis et consent lui donner ces objets moyennant 50 F. qui seront donnés tous les ans aux plus nécessiteux de la commune. Dans le cas où cette proposition serait refusée, l’affaire suivra son cours devant les tribunaux et je la soutiendrais  avec la conviction de mon bon droit et que je défends en général, le principe sacré de la propriété générale, base de la société.  Je suis et signé, le comte de Semallé ».

Mais la proposition ne semble pas avoir été acceptée dans l’immédiat et la nouvelle route départementale n°21 Paris-Brest est aménagée par le génie civil de 1840 à 1843. Celle-ci traverse la Sélune grâce à un pont nouvellement édifié qui prend naturellement le nom de « Pont neuf ».

En 1858, Maître BARON régisseur des biens du comte de Sémallé, adresse un courrier à ce dernier [7], dans  lequel il apporte des informations complémentaires sur la Sélune.

«  Monsieur le comte,
Pour me conformer à la demande que vous adressiez par votre avant dernière lettre, au sujet de la déclaration de la navigation de la Sélune, j’ai été obligé de prendre des renseignements auprès des anciens de notre commune. (…) que j’ai recueillis, ne pouvant ne donner moi-même, n’habitant pas alors Ducey.

Avant la Révolution de 89, la navigation s’exerçait sur la Sélune. On pense qu’une ordonnance royale, on ne sait de quelle date ni de quel roi elle émanait, avait déclaré cette rivière navigable, il venait très souvent des bateaux plats ou gabares qui apportaient des vins, des eaux de vies et denrées coloniales et autres marchandises et s’en retournaient emportant du bois, de la fonte formée en liste et des boulets.

C’était par cette voie que M. Sauvé père, l’ex représentant[6] faisait venir ses marchandises. L’embarquement et le débarquement se faisaient ordinairement tant auprès de la ferme que sur le petit terrain de friche par M. Pinot se trouvant auprès de votre pré que j’exploite.

 On a pu me dire jusqu’à quelle distance cette ordonnance royale avait déclaré la Sélune navigable sous la République ou le Consulat, un décret déclare de nouveau notre rivière navigable. Jusqu’à l’ancien pont, se porte que le perré de votre moulin se trouvant comprise dans l’étendue de la navigation.

Aussi jusqu’en 1834 ou 1835, la pêche fut louée, votre fermier était obligé pour pouvoir vendre des filets de ses pêcheries de payer chaque année une indemnité au fermier de la pêche.

En 1831, une nouvelle enquête eu lieu pour savoir si la Sélune devait continuer d’être déclarée navigable. M. Busnel s’y opposa de tous ses moyens mais tous les habitants de la commune riverains demandèrent qu’elle continua d’être navigable et, par une loi ou un décret rendu en 1834 ou 1835, la Sélune fut déclarée maritime ou navigable jusqu’au perré de votre moulin.

M. Pinot qui était chargé de l’enquête, et moi qui était on secrétaire, priment nos mesures afin que votre perré ne fut pas comprise dans la circonscription maritime.

C’est depuis la promulgation de cette nouvelle loi ou de ce nouvel édit que la pêche n’est plus louée et qu’il n’est plus permis de pêcher dans cette rivière qu’à la ligne. Si votre perré avait continué de faire partie de la circonscription maritime, votre meunier n’aurait pas le droit de tendre des filets à sa pêcherie.

Par l’établissement du nouveau pont, je pense comme vous M. le comte que c’est à tort que l’administration continue à conserver comme navigable la portion de rivière se trouvant entre les deux ponts ; en effet, entre ces deux ponts, la rivière dans ses plus grandes eaux n’a pas plus d’un mètre d’élévation, en aurait-elle davantage, où les bateaux pourraient-ils aborder ?

Du côté levant, toute la rive est bordée de maisons ou de murs de jardins. Du côté couchant, ce sont des murs et des maisons qui la bordent aussi, à l’exception d’une petite portion qui sert d’accès à l’abreuvoir et qui se trouve si élevée au dessus du niveau de la rivière que tout déchargement est impossible, du midi, c’est le perré de notre moulin et au dessus, la continuation de la rivière, et au nord, le nouveau pont. Il est impossible qu’aucun débarquement ne s’opère dans cet espace.

Sans votre pâtis dépend le nouveau pont. Jusqu’à l’abreuvoir de la ferme, la rivière n’est point assez forte ni présente assez de profondeur pour essayer de faire monter des bateaux. Aussi, d’après les renseignements que j’ai pris, jamais on a vu à cet endroit débarquer, ni embarquer aucune marchandise.

Si à l’époque de la déclaration de la navigation par le décret de la république, ou du consulat, la circonscription fut portée jusqu’à l’ancien pont, c’est qu’alors M. Sauvé qui était tout puissant, possédait un magasin sur la commune de Poilley, aux environs de l’ancien pont, que sur votre propriété, il n’existait qu’un passage à dos de cheval, qu’on pouvait s’opposait au passage des voitures, et que la navigation était arrêtée à l’ancien pont, on pouvait transporter avec des nacelles les marchandises jusqu’à l’abreuvoir existant auprès de cet ancien pont, mais à cette époque, il n’existait vis-à-vis cet abreuvoir qu’un terrain naguère qui se trouvait au niveau de la rivière, qui a été élevé de plusieurs mètres pour pratiquer la route qui communique de la route départementale n°21 au bas du bourg de Ducey et au lieu du pavement de Poilley qui forme une certaine agglomération. C’était fait pour empêcher la submersion de cette agglomération dans les grands crus, ce qui avait lieu dans tous les hivers, que ces travaux avaient été faits.

Mais depuis la Restauration et même avant, aucun bateau chargé de marchandises n’est venu à Ducey, même pas au Pontaubault où le flux se fait sentir bien des soirs plus fort ; actuellement que les routes sont bien réparées qu’une route départementale et une grande communication traversent Ducey, on ne verra plus y aborder aucun bateau.

Plusieurs motifs s’y opposent. La navigation ne peut s’exercer que pendant les plus grandes marées qui ont lieu cinq ou six fois par année, et qui ne durent que 3 jours. Il faudrait donc, en attendant ces marées, préparer les chargements mais combien faudrait-il de bois pour un chargement, d’hommes pour la conduite de ces bateaux et les halles, et combien de temps pour se rendre à Granville et à quel danger serait-on exposés ? Quel genre de commerce s’exerce à Ducey ? Aucun ! Autrefois, ce canton produisait quantité de bois pour la marine et le commerce, il n’y en a plus maintenant. Les forges à fer qui alimentaient nos portes de boucles sont détruites, une autre cause qui fera entièrement oublié cette navigation et empêcher de s’en servir, ce sera le chemin de fer allant de Cherbourg à Saint-Malo par Granville, passant au Pontaubault distant de Ducey de 4 km. Les choses resteraient-elles en état où elles sont que Ducey ne verrait aborder chez lui plus de bateaux car par les rouliers, on arrive souvent plus vite à Granville que par mer et les frais de transport ne sont pas plus onéreux puisqu’il n’est que de 50 centimes par 10 (ou 50) kilogramme.

La navigation de la Sélune est donc une charge pour l’état puisqu’il n’en retire aucun bénéfice et qu’il est obligé d’entretenir des gardes de pêche et de pourvoir au (…) curage de la rivière. J’ajouterai même que c’est un malheur pour l’agriculture que cette rivière soit déclarée navigable ; autrefois avant son (mot illisible) et son curage, elle montait sur la prairie, elle y déposait des boues qui la fertilisaient ; maintenant si elle déborde une fois tous les ans ce qui avait lieu une grande partie de l’hiver, elle n’y dépose plus rien. Les prairies ne sont plus arrosées, la chaleur détruit l’herbe, et pour obtenir une récolte, il faut engraisser ce qui est très onéreux ; aussi beaucoup d’habitants mettent-il leurs prés en terre labourable.

J’ai l’intime persuasion que si l’administration avait été bien renseignée lors de la dernière enquête, elle eut laissé les choses dans leur état primitif mais les habitants des communes voisines, qui s’attendaient à voir créer à Ducey un pont » se donnèrent bien de garde de faire connaître tous les renseignements que je viens de signaler et surtout l’impossibilité de créer un canal sur les grèves du Mt-St-Michel à cause des apports continuels de la mer qui auraient obstrué ce canal à la première venue (pas sur) d’une marée.

Je me suis occupé de prendre la mesure de la distance existante entre l’abreuvoir de la ferme et le nouveau pont, et entre ce point et l’aucun, il y a entre l’abreuvoir de la ferme et le nouveau pont une longueur de 182 mètres, et entre le nouveau et l’ancien pont, de 103 mètre. Si vous le désirez, je vous enverrais Monsieur le comte, cette mesure certifiée par M. le Maire de Ducey (…) ».

En cette même année de 1858, les délibérations de la commune commencent à mentionner l’intérêt d’accueillir le chemin de fer. Le commerce se tourne alors vers des moyens plus modernes et plus rapides. C’est ainsi que la navigation sur la Sélune est abandonnée.


[1] Délibération du 8 novembre 1835.

[2] Registre des délibérations municipales.

[3] On peut situer aujourd’hui l’ancienne halle au blé disparue, perpendiculaire au pont neuf entre la rue Saint-Germain et la rue du Général Leclerc, à proximité de la RD 976.

[4] Archives Départementales de la Manche, Chartrier de Ducey, 107 J.

[5] Lire article sur le Comte de Semallé

[6] Gervais Sauvé (1735-1801), député à la Convention, 1er maire de Ducey.

[7] Archives Départementales de la Manche, Chartrier de Ducey, 107 J 108.

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