Saint-Quentin-sur-le-Homme : Saint Gorgon,

En pénétrant dans la nef de l’église de Saint-Quentin-sur-le-Homme, le visiteur doit se retourner pour découvrir un grand retable, mobilier ordinairement situé dans le chœur des églises.

Deux niches abritent deux statues rapportées : à droite saint Antoine de Padoue, posé sur un piédestal pour compenser le manque de grandeur de la statue, à gauche Sainte Thérèse de Lisieux, née postérieurement à la création du retable.

Église de Saint-Quentin – Le retable adossé au porche

Ce mobilier a été déplacé. A l’origine, au milieu du XVIIIe siècle, il encadre le maître autel situé sous la grande verrière. Il remplace alors l’autel en pierre et le tabernacle de 15661. Les statues occupant les niches sont celles que l’on voit toujours, encadrant l’autel, mais posées, maintenant, sur des corbeaux.

L’autel représente symboliquement le Christ. Les fidèles lui font face. À gauche (donc à la droite du Christ) se trouve le patron principal, Saint Quentin, à droite (dont à gauche du Christ) se trouve le patron secondaire, saint Gorgon.

Église de Saint-Quentin – saint Quentin et saint Gorgon encadrent la verrière

Qui est saint Gorgon ?

D’après la Légende Dorée2, les saints Dorothée et Gorgon, occupant de hautes fonctions auprès de l’empereur Dioclétien, à Nicodémie3, renoncèrent à leur carrière pour suivre leur roi et s’affirmèrent ouvertement chrétiens. L’empereur, ne supportant pas de perdre de tels hommes, nobles dans leurs actions et conditions, fit tout son possible pour les en dissuader.

Comme les menaces et les promesses ne parvenaient pas à modifier leur conduite, ils furent déchirés à coups de fouets et d’ongles de fer sur un chevalet. Ils étaient tellement écorchés qu’on voyait leurs intestins. Puis on aspergea leurs chairs à vif de vinaigre et de sel. Comme ils supportaient cela avec joie, ils furent rôtis sur des grils. Ils paraissaient, alors, être sur un lit de fleurs, sans aucune souffrance.

Voyant cela, l’empereur ordonna qu’ils furent pendus et leur corps donné en pâture aux loups. Mais des fidèles purent recueillir intacte leur dépouille.

Ils souffrirent vers l’an du seigneur 280. Bien des années plus tard, le corps de saint Gorgon fut transféré à Rome. En l’an du Seigneur 764, un évêque de Metz, neveu du roi Pépin, le transféra dans les Gaules et le déposa au monastère de Gorze4.

Église de Saint-Quentin
Saint Gorgon

Un récit rapporté dans la Revue Belge5 raconte ce transfert.

La Lorraine eut au début du huitième siècle un archevêque, Chrodegand, petit-fils de Charles Martel et neveu de Pépin le Bref. Le pape Étienne lui donna le pouvoir de sacrer les évêques par toute la Gaule. En un lieu voisin de Metz, où Pépin chassant avait trouvé un cerf qu’il poursuivait couché pieusement aux pieds d’un saint ermite, Chrodegand fit élever un superbe monastère ; les pierres allaient d’elles-mêmes occuper miraculeusement leur place pendant le repos dominical. Il fallait pour cette retraite bénie un saint de choix : Chrodegand alla demander à Rome les reliques du martyr saint Gorgon, guérisseur insigne. Sa requête fut repoussée : le pape lui proposait deux autres saints en échange. Il n’eut garde de refuser mais il tenait à saint Gorgon et sut le conquérir avec une décision et une vigueur dignes de sa race guerrière et de son temps.

Resté seul, une nuit, en prières auprès de la châsse, après avoir corrompu les gardiens, il s’empara de saint Gorgon par effraction. Mais il fut bien justifié de ce pieux larcin, car dès son départ de Rome, et en mainte péripétie, saint Gorgon manifesta des signes non équivoques qu’il voulait suivre les Francs. Subtilisées par des moines alpins, il fallut que l’archevêque revint, la hache à la main, pour leur faire rendre les reliques de saint Gorgon.

Enfin, le saint put rejoindre la place d’élection qu’il n’a pas quitté depuis.

Poce-les-Bois (35), chapelle et statue de saint Gorgon

Dès le XIIe siècle, saint Gorgon était saint Coco pour les Vannais, transformé au XVe siècle en saint Cogo. Puis les Bretons en ont fait saint Gorgon.

Il est devenu saint Gourgon en Normandie, où il est très populaire, particulièrement à Saint-Quentin-sur-le-Homme.

Chaque second dimanche de septembre un très grand nombre de voisins d’au-delà du Couesnon venaient le prier. Certaines personnes avancent même que la plate-forme surmontant le porche avait été réalisée pour permettre de prêcher en plein air à une foule de Bretons. Ces pèlerins déclaraient volontiers, dans leur mépris pour les Normands :

Sans le grand saint Gourgon,
Le gros Saint-Pierre-ès-Loges
Et Saint Michel du Mont,
Je n’irions jamais veir
Ce que les Normands font.

En 1850, douze cents pèlerins des cantons de Combourg, Antrain, Pleine-Fougères et autres lieux venaient encore à la Saint Gorgon de Saint-Quentin. Vers 1925, on n’en compte plus que quelques dizaines et ces horsains sont des communes limitrophes.

Outre sa statue en bois, le représentant tenant un gril6, une phase du martyre de saint Gorgon était peinte sur une verrière du XIXe siècle de l’église, œuvre aujourd’hui disparue.

A Saint-Quentin, comme à Cuves7, saint Gourgon est prié pour les douleurs et les maladies nerveuses. A Chèvreville8, les jeunes mères viennent l’invoquer pour leurs bébés marchant difficilement.

L’assemblée9 de la Saint-Gorgon, à Margueray10, était très fréquentée puisque, le 12 septembre 1790, il y fut débité 8 tonneaux de cidre. Il arrivait, comme de nos jours, que ces joyeuses libations engendrent des querelles. La foire Saint-Gorgon, en Saint-Paul-du-Vernay, près de Bayeux, jouissait de ce dicton :

Je ne vais pas à la Saint-Gorgon
Pour y recevoir des coups de bâton.

Pour la Haute-Normandie, il existait le pèlerinage et la fameuse assemblée de la chapelle Saint-Gorgon (on dit aussi Saint-Gourgon), au Manoir des Templiers, à Saint-Martin-de-Bocherville11.

Comme Gorgon était maître des offices de l’empereur, les notaires de Rouen l’avaient institué leur protecteur et leur patron. 12

Notes

1 Privé de sa pyramide, ce tabernacle servit désormais de crédence (réf : La Normandie monumentale et pittoresque…, page 216, E. A. Pigeon).
2 Jacques de Voragine, La Légende Dorée, XIIIe siècle. Ed. bibliothèque de la Pléiade.
3 Asie Mineure.
4 Moselle. Qu’est devenu saint Dorothée ? La Légende Dorée est muette à ce sujet.
5 Histoire parue dans la Revue Belge et rapportée par le Journal des Débats du 25 septembre 1919. BnF Gallica.
6 Cette statue porte le nom de son auteur : François Lebert, exécutée certainement à la même époque que le retable du XVIIIe siècle.
7 Canton d’Isigny-le-Buat.
8 Canton de Saint-Hilaire-du-Harcouët.
9 Assemblée : Réunion populaire, fête de village équivalent au Pardon en Bretagne.
10 Canton de Villedieu-les-Poêles.
11 Canton de Barentin.
12 Source, J. Seguin, Saints guérisseurs, saints imaginaires…,1925.

Martyr de saint Gorgon, fêté le 9 septembre

Publié dans => Personnalités, Saint-Quentin-sur-le Homme | Laisser un commentaire

La halle au blé et aux boulangers

Plan de Ducey réalisé par Colibeaux en 1813.

Pendant très longtemps, la halle a été un lieu public très important pour nos ancêtres. Soumis à des redevances seigneuriales, le commerce des bourgs se faisait exclusivement sous la halle.

Les seigneurs de Ducey en possédaient trois dans le bourg de Ducey, dont deux étaient situées sur les places publiques, en plein cœur de la cité : la halle aux bouchers et la halle aux merciers dans la Grande Rue (voir l’article sur la halle aux merciers).

La halle au blé, quant à elle, était située sur un terrain adjacent à celui du château appartenant aux seigneurs. Elle s’élevait à l’ouest de la ville, parallèlement à la rivière, dans la continuité du pâtis, pièce de terre se situant sur les bords de la Sélune face au château. Elle est représentée sur les plans les plus anciens actuellement connus de la commune, réalisés en 1813,  par un certain Colibeaux, employé des Ponts-et-Chaussées[1]. Aujourd’hui, on peut la localiser perpendiculairement au pont neuf, à proximité du passage de la D.976 (anciennement route n°21, puis N176), empiétant sur la rue Saint-Germain.


Sa description 

Si le plan de Colibeaux est exact, elle est construite sur cinq poteaux de bois à l’Est et close d’un côté par un mur de pierre. Elle mesurait une quinzaine de mètres de longueur sur 6 mètres de largeur, d’après un plan d’alignement de la traverse de Ducey (route départementale n°20 d’Alençon à Saint-Malo) dressé par l’ingénieur TRIT, le 20 novembre 1841 et versé par la D.D.E. aux Archives Départemental de la Manche.

Une minute déposée au greffe du tribunal de 1ère instance de l’arrondissement d’Avranches nous la décrit grâce à un inventaire réalisé le 23 novembre 1821[2]. Il y est noté : « la halle au blé et celle du pain, la première construite sur poteaux en bois et close d’un côté par un mur en pierre ; la seconde close en colombage enduite d’argile sur laquelle est une chambre appartenant à un tiers et indépendante en la succession ». Dans ce même rapport, plus loin, la synthèse de la visite rapporte une description de la halle aux boulangers d’autres détails : « un appartement faisant le rez-de-chaussée d’une maison construite en colombage dans le bourg de Ducey et nommé la halle au pain » (page 45).

Une note tirée des délibérations municipales nous apprend que les annonces publiques sont apposées sur les piliers de la halle au blé entre autres lieux[3].

Fait divers 

Le chartrier du château de Ducey, conservé aux Archives Départementales de la Manche, possède peu de pièces relatives aux halles mais une datant du XVIIIe témoigne du règlement et des conditions de la vente des grains sous la halle au blé.

« L’an 1763, le 29 septembre, après-midi

À la requête de messire Joseph Baude[4] seigneur de Saint-Tual, Ducey, la Breudière, Le Mesnil-Garnier et autres lieux, demeurant à la ville de Saint-Malo province de Bretagne, stipulé et représenté par Louis François Leroy Lorin son procureur receveur général, a pour le dit seigneur élu domicile au château de Ducey et d’abondant au banc et personne de messire Charbonnel qu’il nomme pour procureur en la sénéchaussée de Ducey, sur ce que mardi dernier 13 de ce mois, je le trouve dans la halle aux blés du bourg et marché de Ducey, environ dix heures du matin, après l’ouverture de la halle aux particuliers, un inconnu qui faisait voir à différentes personnes un échantillon d’avoine dans un petit sac pour vendre pareil blé qu’il avait rapporté d’ailleurs.

Le nommé Gabriel Juin de la ville de Ducey chargé par le seigneur de veiller de percevoir les droits de halle et marché ayant considéré de façon d’agir de cet inconnu lui demanda ce qu’il faisait et lui répondit que c’était un échantillon d’avoine, qui l’avait à vendre et qu’il avait mis au dépôt chez le sieur Burdelot[5] teinturier sur le pavement, ville de Poilley.

Le dit Gabriel Juin lui déclara que pour n’avoir pas apporté son avoine à la halle pour être vendu, il en devait faire la saisie conformément au règlement et ordonnance de police. Sur quoi cet inconnu dit que c’était du blé, qu’il avait déjà été exposé à la halle. À qui fut répondu par le dit Gabriel Juin qu’il y avait un magasin et dépôt public à Ducey chez Jacques Hirou cordonnier, près de la halle, que personne rien n’ignorait puisque il y avait été annoncé par le tambour officiel et qui servait journellement. Le dit Gabriel Juin ayant sommé l’inconnu de le conduire où été rapporté son avoine, le conduisit chez le dit Burdelot teinturier sur le pavement, près de Poilley et lui montra deux poches remplies d’avoine qui peuvent contenir environ 10 razeaux, auxquelles poches Gohier requis par ledit Juin d’y mettre son cachet sur la ligature. Ce qu’il fit fait à l’instant. Ledit inconnu fut interpellé par Gabriel Juin de dire son nom, sa demeure et sa vocation en quoi loin de satisfaire, il prit la fuite ce qui n’empêcha alors de l’assigner pour se voir condamné au terme des ordonnances, arrêts et règlements et n’ayant depuis entendu aucune nouvelle dudit inconnu.

Je Charles René Macey, sergent royal de la noble sergenterie de Pigace[6] reçu et immatriculé au bailliage d’Avranches, résidence sur la paroisse de Poilley, soussigné certifie m’être exprès transporté au domicile de Michel Burdelot teinturier sur le pavement dit ville de Poilley où étant et parlant à sa personne trouvé en son dit domicile à ce qu’il rien ignore.

 Je le somme de me dire et déclare à qui appartient ces deux sacs d’avoine, sur lequel le dit Gohier avait apposé son cachet que je trouve sans fracture et en son entier et vu que le dit sieur Burdelot a déclaré, après avoir été sommé et interpellé de dire à qui ces sacs remplis d’avoine appartenaient et pourquoi ils leur avaient été confiés chez lui, ne savait pas à qui ces sacs appartenaient a dit que non. J’ai derechef nommé ledit Burdelot de signer la présente déclaration ce qu’il a refusé. Pourquoi je lui fait et consentir ( ?) assignation à se trouver le jour de demain, 20 de ce mois à une heure de l’après-midi et à l’audience qui se tiendra  par Monsieur Lesénéchal juge général et de police de la seigneurie de Ducey pour voir adjuger la confiscation desdits deux sacs d’avoine pleins d’environ 10 razeaux, et savoir le dit Berthelot condamné en outre en 1000 livres demandé conformément aux ordonnances, arrêtés et règlements et notamment à l’ordonnance de police rendue à Avranches le six mars 1762 en conséquence des ordonnances, arrêts et règlements antérieurs, le tout avec dépenses et pour provision à laquelle in pour toute réservation dudit seigneur requérant copie »…

Le 20 septembre suivant, Jean Jacques Rioult, sieur de Montbray, avocat au Parlement, sénéchal, juge, de la seigneurie de Ducey, assisté de Charles René Macey sergent, demeurant à Poilley faisant les fonctions de greffier. Joseph Baude seigneur de Saint-Tual est représenté par son procureur et receveur Louis François Lorin, contre Michel Burdelot, le teinturier, pour voir juger. Il ne peut « reposer à l’avenir aucuns blés, ni grains de quelques espèces que ce soit avant les cours de la halle, sous peine d’être condamné à l‘amende prononcée par la déclaration du roi et règlement de la cour comme complice de l’entrepôt et fraude auxdites déclarations ».

Burdelot se défend. Il dit « qu’il était absent lorsque les blés en question ont été mis chez lui et qu’il était aussi absent lorsque le particulier à lui inconnu fut pris dans la halle avec son échantillon ». Les deux sacs d’avoine sont donc confisqués[7].

Cette archive nous apprend donc que la halle au blé de Ducey ouvre aux particuliers à partir de 10 heures le matin. Les marchandises doivent être déposées dans un magasin ou dépôt public, chez le sieur Jacques Hirou cordonnier et un tambour officiel faisait journellement circuler à haute voix les informations relatives aux règlements.

Tentatives vaines de rachat de la halle au blé par la commune

Mais revenons à la minute du tribunal de 1ère instance de l’arrondissement d’Avranches de 1821. On apprend que quatre mois plus tard, le 28 mars 1822, le comité chargé de l’inventaire cité plus haut, se réunit dans une des chambres de la maison de l’Hyvernière à Avranches à huit heures du matin pour procéder au dépouillement et recensement des notes prises sur le terrain.

« Au milieu de cette opération s’est présenté Monsieur Maurice Pinot[8] ancien notaire régisseur des biens de Monsieur Cambiaso lequel nous a requis de recevoir et de consigner un procès verbal de ce jour l’observation suivante :

« Monsieur le sénateur Cambiaso[9] étant à Ducey en le commencement d’octobre 1806, monsieur le maire de ce lieu[10], d’après la délibération du conseil municipal lui demanda à acheter la halle au blé et aux boulangers. Monsieur Cambiaso désirant l’avantage de la commune consentit à lui céder définitivement aussitôt que Monsieur le maire aurait obtenu  l’autorisation du gouvernement même lui accorder la faculté de tenir les foires sur le Pâtys sans cependant pouvoir la dite commune prétendre aucuns droits de propriété sur ce Pâtys, ni pouvoir enlever sur icelui aucuns engrais ni fumiers. Ce fut convenu au prix de mille livres tournois payables en ans et en trois termes égaux avec l’intérêt à cinq du cent sans retenue. L’autorisation du gouvernement n’est point venue, on en sait pas la raison et la cession, n’a point été consommée. Nonobstant depuis cette convention, la commune s’est emparée des halles, y a fait des réparations, en  joui et n’a payé ni les 1000 livres, ni l’intérêt. Les dites halles ne doivent donc pas être portées au procès verbal que par observation d’après l’énoncé ci-dessus ».

La halle reste donc propriété du seigneur de Ducey, malgré les tentatives manquées de la municipalité à s’en emparer et se transmet avec les biens du château. Ainsi, le propriétaire suivant, le comte de Semallé[11] répond au maire de l’époque dans une lettre datée du 15 février 1838.

“Je ne désire rien autant que de vivre en bonne intelligence avec les habitants de Ducey et je crois le en avoir donné preuve depuis que j’en suis propriétaire et n’exigent aucune rétribution pour la location des objets qu’on me conteste aujourd’hui et dont je suis propriétaire de bonne foi ; propriété bien reconnue, il y a 31 ans passés  par le projet de vente arrêté entre le maire et ses prédécesseurs en octobre 1806 et une délibération du conseil municipal sur autorisation spéciale du commencement de 1807, projet qui est resté sans exécution faute de l’adhésion nécessaire du gouvernement.

Vous devez sentir, Monsieur, que je n’ai pas oublié les injures et les calomnies atroces, consignées dans les registres du conseil municipal et dans divers mémoires depuis la Révolution de juillet[12]. Si j’ai été peu sensible pour moi, je l’ai été vivement pour les personnes qui les ont partagé avec moi, telles que feu Monsieur votre père, vous-même Monsieur Delaroche et le défunt bon Monsieur Champion. Les délibérations n’auraient-ils pas dû être déclaré faux et calomnieux par une délibération solennelle avant de demander une transaction …

Mais si la commune consent à me rendre justice et à biffer des registres les sottises qui y sont consignées ; mais je fais remise à la commune de ce qu’il peut me devoir, pour la location des halles et du pâtis et consent lui donner ces objets moyennant 50 F. qui seront donnés tous les ans aux plus nécessiteux de la commune.

Dans le cas où cette proposition serait refusée, l’affaire suivra son cours devant les tribunaux et je la soutiendrais avec la conviction de mon bon droit et que je défends en général, le principe sacré de la propriété générale, base de la société. 

Je suis et signé, le comte de Semallé ».

Les pages du registre ont bien été biffées. Mais la halle reste la propriété de Semallé. La ville abandonne cependant l’idée de son acquisition car un autre projet préoccupe le maire et son conseil municipal : le passage de la route départementale n°21 dans le bourg de Ducey. La ville est en concurrence directe avec Saint-James qui reste favorite aux yeux des politiques. Mais contre toute attente, Ducey obtient le passage de la route Paris-Brest dans ses murs.

Extrait du plan d’alignement de la traverse de Ducey (route départementale n°20 d’Alençon à Saint-Malo)
dressé par l’ingénieur TRIT, le 20 novembre 1841.
Archives de la DDE déposées aux Archives Départementales de la Manche

Et dès le 19 janvier 1840, le régisseur des biens du comte de Semallé écrit à ce dernier pour lui annoncer  que « la terrasse de la route de Ducey à Saint-hilaire est bientôt faite dans le jardin [13]».Les travaux s’achèvent en 1843. Le nouvelle route est créé, passant sur les terres du château données par le comte de Semallé et débouche sur le pont neuf élevé sur la Sélune. La halle au blé reste encore début, à proximité de la nouvelle voie. L’édification d’une nouvelle halle par la commune est en projet. Elle sera ajointe d’une mairie et d’une justice de paix.

L’hôtel de ville et ses nouvelles halles.

Quelques années plus tard, la halle aux merciers de la Grande Rue est abattue en octobre 1859.

La démolition de la halle au blé

En tant que nièce, Mademoiselle Jeanne, avait hérité de M. et Mme Delivet[14], d’une maison située dans la rue Saint-Germain, à proximité immédiate de la halle au blé. Cette famille s’était considérée propriétaire de la ruelle longeant la halle et donnant accès à la rivière. Ce passage important était l’unique accès à l’abreuvoir et au lavoir dont se servaient les habitants du bas du bourg.

La propriété de ce passage est l’objet de tension entre le comte de Semallé, Melle Jeanne, et la commune quelques années plus tard. Mais la veuve et les héritiers du comte de Semallé, soucieux de se débarrasser du château[15], finissent par vendre le terrain des halles à l’héritière des Delivet en 1863. Le contrat de vente porte la date du 3 septembre 1863. Il est rédigé devant Maitre Félix Baron notaire de Ducey.

La vente concerne : « un terrain situé au bourg de la Commune de Ducey et sur lequel sont encore existantes les anciennes halles de la dite Commune, les vendeurs se réservant les matériaux en bois à provenir de la démolition de ces halles.

Les vendeurs transportent à Melle JEANNE la propriété de tout ce qu’ils possèdent entre les limites qui suivent :

– au nord  la route départementale n°21 selon l’alignement à demander à qui de droit

– au levant, la rue St Germain suivant l’alignement à demander à l’autorité municipale

– au midi, une ruelle servant d’accès à un abreuvoir qui sert au public et dont le caractère communal n’avait pas été reconnu par le père des vendeurs non plus qu’un droit de copropriété ou de servitude qui avait été réclamé au père des vendeurs par Mademoiselle Jeanne,

– et au couchant une ligne tirée de l’encoignure du mur du jardin formant terrasse appartenant à Mademoiselle JEANNE jusqu’à un point pris dans le remblai du pont et distant du parement intérieur de la pile de granit formant tête de trois mètres soixante centimètres.

Si néanmoins l’Administration des Eaux & Forêts ou des Ponts & Chaussées élevait quelque réclamation, Mademoiselle Jeanne ne pourrait aucunement appeler les vendeurs en garantie, ni leur réclamer aucune indemnité.

Il est expressément convenu qu’aucun ouvrage en surplomb ne pourra, sous aucun prétexte être élevé au dessus de la ligne ci-dessus indiquée ainsi  que la dite portion de terrain s’étend et comporte en circonstance et dépendances sans autre exception ou réserve que celles sus-indiquées et sans garantie de la mesure sus-indiquée quelle qu’en soit la différence »[16].

Emplacement de la halle au blé à gauche quelques années après sa disparition.

C’est ainsi que la halle au blé disparaît du paysage communal. Ce dernier témoin de l’activité commerciale des siècles passés est rasé, laissant la place à la modernité et à ses grands bouleversements.


————————————————————————-

[1] Archives mairie de Ducey.

[2] AD50, 107 J 81 : procédure entre la société Jean-Baptiste Cambiaso et  le cardinal Rivarola.

[3] Délibération du 19 mai 1838.

[4] François Joseph Baude (1682-1765) secrétaire du Roi pourvu le 12.02.1713 encore en fonction le 27.02.1739, acquière le château de Ducey et ses terres le 25 avril 1759. Il y installe Louis François Lorin, son procureur et receveur délégué  à cette seigneurie.

[5] Michel Burdelot, né le 3 mai 1712 à Ducey, teinturier au Pavement, commune de Poilley.

[6] Ducey faisait partie des 17 paroisses dont la juridiction dépendant de la sergenterie Pigace (chargée des poursuites judiciaires) appartenant à l’ancienne circonscription administrative de la Manche et ressortant à la vicomté et élection d’Avranches, faisant elle-même partie de la généralité de Caen.

[7]AD50, 107 J 134

[8] Maurice Pinot (1752-1823),  notaire et juge de paix, élu maire en 1800 et démissionnaire deux ans plus tard, régisseur des biens du propriétaire du château de Ducey.

[9] Jean-Baptiste Cambiaso (1711-1773) noble génois, banquier et doge de Gênes de 1771 à 1773. Il devient le propriétaire du château et des terres de Ducey de 1791 à 1828.

[10] François Antoine Delaroche (1764-1840), docteur et juge de paix et maire de Ducey de 1802 à 1813.

[11] Jean-Pierre-René, comte de Semallé (1772-1863),  propriétaire du château de Ducey de1828 à 1863.

[12] Voir l’article sur l’affaire Jules de Polignac.

[13] AD50, 107 J 108

[14] Jean-Baptiste Delivet (1773-1847). Maire de Ducey en 1830 et démissionne la même année. Voir article du blog

[15] Voir article, vente du château de Ducey en 1864

[16] AD50.

Publié dans => Communes, Coutumes, Ducey | Laisser un commentaire

Exposition Le Presbytère de Saint-Quentin et son environnement

Du 25 janvier au 29 février 2020, l’Histothèque Jean-Vitel et la bibliothèque le Pressoir de Ducey-Les Chéris poursuivent l’exposition « Le Presbytère de Saint-Quentin et son environnement ».

Plus de vingt tirages de cartes postales anciennes, accompagnés de documents, présentent le presbytère et la vie du bourg, des années 1900 à 1930.

Cette exposition est visible gratuitement,
aux heures d’ouverture de la bibliothèque
Lien vers bibliothèque

Publié dans Saint-Quentin-sur-le Homme | Laisser un commentaire

Saint-Quentin : exposition 2019, diaporama

Exposition dans les caves
rénovées de l’ancien presbytère

30 novembre au 08 décembre 2019
diaporama de l’exposition

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Un procès de sorcellerie à Saint-Quentin-sur-le-Homme

Décembre 1694, le haut fonctionnaire et intendant de justice, police et finance de la généralité de Caen : Nicolas-Joseph Foucault (1643 -1721) prend la plume pour relater dans ses mémoires, un fait qui l’indigne.

Nicolas-Joseph Foucault (1643 -1721)

« Le sieur de Glatigny, lieutenant criminel d’Avranches, a fait arrêter un prêtre, une femme et une fille de la paroisse de Saint-Quentin, aux quels il fait le procès comme sorciers.

Sur la présence de la procédure, j’ai trouvé la preuve fort légère.

J’ai même parlé aux accusés en présence de M. l’évêque d’Avranches, et nous avons reconnu que la fille était un esprit faible et d’une réputation qui n’était pas entière. On prétendit qu’elle était devenue enceinte du fait d’un cavalier en quartier d’hiver à Saint-Quentin, et que, pour sauver son honneur, elle dit qu’elle avait été ensorcelée et corrompue au sabbat par ce prêtre, qui avait soixante ans.

Le prêtre a tout méconnu, et le sieur de Glatigny l’a fait dépouiller tout nu et lui a fait enfoncer des aiguilles dans les parties de son corps pour chercher la marque insensible.

J’ai informé M. le chancelier de cette belle procédure, et, en attendant ses ordres, j’ai fait surseoir à cette instruction, qui se faisait à grands frais, aux dépens du roi[1]».

Claude Gillot, le sabbat des sorcières.

Même s’il lui est d’usage de se conformer aux mœurs et aux usages régionaux, l’intendant Foucault réfute les condamnations pour sorcellerie.

Et il n’est pas le seul à s’indigner sur ces procès. Quelques années auparavant, le président du Parlement de Rouen Claude Pellot (1619-1683) en fonction entre 1670 et 1683 intervient dès qu’il lui est possible contre les condamnations à mort de prétendus sorciers. Il entretient une correspondance avec Colbert dont il avait épousé sa cousine. Voici un extrait d’une lettre adressée au ministre de Louis XIV, non datée.

« … Je trouve, Monsieur, bien dangereux, sur la déposition de quatre ou cinq misérables, qui ne savent le plus souvent ce qu’ils disent, de condamner des personnes à mort… La matière, il me semble, est assez importante, afin que S. M. fit quelque règlement la-dessus, et que les juges seussent quelles preuves il faut pour condamner pareils gens. Car il y en a qui s’en moquent, d’autres qui ne s’en moquent pas et qui les font brusler, et il est fascheux que l’on voye que l’on se joue ainsi de la vie des hommes… »[2].

Claude Pellot était déjà intervenu auprès de Colbert a sujet d’un des procès les plus connus dans la Manche : celui des sorciers de la Haye-de-Puits en 1670. Les Archives Départementales de la Manche lui consacre un article[3].

Finalement, les accusés ont été graciés. Il semblerait que ce soit le cas également pour les trois accusés de Saint-Quentin. De plus en plus, l’élite condamne cette pratique archaïque et impose son exclusion du champ judiciaire.

 «En juillet 1682, un édit de Louis XIV réglemente les procès en sorcellerie ; le crime de sorcellerie est transformé en délit d’escroquerie ; seuls subsistent les crimes de sacrilège et d’empoisonnement »[4].


[1] Nicolas-Joseph Foucault, Mémoires de Nicolas-Joseph Foucault, éd. Frédéric Baudry, Paris, Imprimerie impériale, 1862.

[2] O’Reilly, Mémoires sur la vie privée et publique de Claude Pellot, conseiller, maître des requêtes, intendant, et premier président du Parlement de Normandie (1619-1683) : d’après de nombreux documents inédits, notamment sa correspondance avec Colbert et le chancelier Séguier. Claude Pellot, premier président du Parlement de Normandie, éd. H. Champion (Paris) et E. Cagniard (Rouen), 1881-1882.

[3] http://www.archives-manche.fr/Histoire-et-documents/p1732/Les-sorciers-du-Cotentin

[41] idem


Publié dans Coutumes, Non classé, Saint-Quentin-sur-le Homme | Laisser un commentaire

Un enfant sous la Révolution

De nombreux auteurs locaux se sont penchés sur les événements révolutionnaires du Sud-Manche. Fruits de recherches documentées, ils relatent cette période mouvementée et dangereuse pendant laquelle tant d’atrocités furent commises.

Le texte, mis ici à la disposition du lecteur, retrace, à travers les yeux d’un enfant, la vie et ses aléas dans le bocage de Brécey au cours cette période.

Le narrateur se souvient des exactions commises de tous bords, de la violence des Chouans à celles des armées de Bleus. Il se remémore les prêtres réfractaires ou constitutionnels s’appuyant sur la naïveté paysanne pour l’entraîner dans l’un ou l’autre camp. Il revoit encore l’arrivée dans les fermes de ces brigands, les « Chauffeurs », qui utilisaient si facilement la torture.
Ce document n’est pas un document d’historien. Ce sont les souvenirs d’un ancien notaire, qui, de lui-même, avoue de pas connaître l’art d’écrire. Il raconte donc, simplement, ce qu’il a vécu enfant.
Tous ces faits relatés ne sont pas propres à la région de Brécey. Ce présent blog en recense quelques-uns dans le canton de Ducey.

Pour la lecture, cliquez sur le lien : Un enfant sous la Révolution

Ref : Annuaire du Département de la Manche, 1889

Publié dans => Personnalités, ⇒ Divers | Laisser un commentaire