Crollon dans la tourmente de l’école géminée

La mixité des écoles primaires, depuis ses origines courant XIXé siècle, est un sujet de polémique entre les tenants de la laïcité et l’Église catholique.
Le débat, toujours présent au siècle suivant, s’amplifie lors de la création officielle des écoles géminées vers 1933. Les petites communes, telle Crollon, s’emparent avec animosité du sujet. Comme partout en France, les deux camps s’affrontent.

Quelques documents, présentés ici, donnent un aperçu de la controverse qui anime la société.
La première partie de cet article aborde la polémique nationale, la seconde est plus spécifiquement consacrée à l’école géminée de Crollon.

Mais qu’est-ce qu’une école géminée?

Définition selon le Dictionnaire Historique d’Alain Rey:
Géminer, c’est mettre deux choses ensembles, les grouper deux par deux.

Plus concrètement, un exemple nous en est donné dans le projet de la commune de Cabannes (13).

Inconvénients des écoles non géminées

Avantages des écoles géminées

Les arguments politiques avancés ces écoles

PROPOSITION DE LOI, présentée par le Sénat
Tendant à transformer les écoles spéciales rurales en écoles mixtes à une ou deux classes (séance du 28 mars 1929)

EXPOSÉ DES MOTIFS
MESSIEURS,
Le Conseil d’État, par un arrêt en date du 20 janvier 1928, sur un pourvoi de l’Association des chefs de famille de la commune de Mauroux (Lot) décida que la « mixtation » des écoles primaires publiques ne peut être autorisée par le Ministre de l’Instruction publique, alors que depuis quarante ans, un fort courant d’idées s’est étendu dans nos campagnes pour établir, partout où cela peut se faire, des écoles mixtes à deux classes.
La Haute Assemblée, en rendant une décision qui fait désormais jurisprudence, n’a pas entendu condamner un système pédagogique dont la valeur n’est plus discutable, car partout où il a été mis en application, il a donné d’excellents résultats. Comment pourrait-il en être autrement?
Réunir ensemble les enfants de cinq à neuf ans (filles et garçons) sous la direction de l’institutrice et les autres plus grands, dans une seconde classe dirigée par l’instituteur, n’est-ce pas faciliter la tâche des maires et rendre mieux profitable aux enfants le travail scolaire plus homogène ?
L’opposition est cependant venue contre les écoles mixtes dans ces dernière sannées et même avant la guerre, de la part de ceux qui ne peuvent admettre ce régime. En l’absence d’un texte net dans la charte organique de l’enseignement primaire, les Ministres de l’instruction publique jusqu’ici avaient réglementé la «mixtation» par voie de circulaire, en prenant d’ailleurs toutes les garanties indispensables dans un domaine aussi délicat que celui de l’éducation publique.
C’est en ces termes que M. René Viviani s’adressait aux inspecteurs d’Académie, le 12 mars 1914 :
Parmi les attaques qui sont en ce moment dirigées contre l’école laïque, je tiens à vous signaler celles qui visent les classes géminées à titre exceptionnel, dans un certain nombre de communes.
Pour mettre un terme à ces agissements et dissiper les incertitudes qui persistent chez un certain nombre d’inspecteurs, j’ai pensé qu’il serait utile, en ce qui concerne les essais de gémination, de modifier et de préciser mes instructions antérieures.
Celles-ci portaient que l’instituteur et l’institutrice seraient mariés ensemble, que les écoles spéciales seraient à classe unique et les salles de classe contiguës et que les municipalités intéressées et le conseil départemental juraient préalablement émis des avis favorables.
Il en sera de même à l’avenir, mais, désormais les protestations des pères de famille, au lieu de m’être transmises et de mettre fin, de plano (de plein droit) à l’essai de gémination, seront soumises au conseil départemental qui formulera son avis sur le maintien ou la cessation de l’expérience en cours.
Il demeurera bien entendu que, comme précédemment, aucun essai de gémination ne sera tenté qu’avec mon autorisation.
Et plus près de nous, M. Edouard Herriot, renforçait les instructions de 1914, par cette circulaire du 11 février 1927 :
Les adversaires de l’école primaire publique portent leur effort contre les écoles géminées. Ils manifestent,dans certains départements, une hostilité concertée contre la réunion d’enfants des deux sexes dans une même classe. A leur avis, une pratique correcte et innocente dans les communes de 499 habitants devient périlleuse aux bonnes mœurs dans une commune de plus de 500 habitants, même si le nombre des enfants est le même dans les deux cas.
En fait, dans toutes les communes où les essais ont été faits avec les garanties fixées par les règlements, les résultats pédagogiques ont été excellents et donnent satisfaction aux familles et aux maîtres.
Il ne saurait donc pas être question de renoncer à un système d’éducation qui fait tous les jours ses preuves, et qui vient d’être étendu aux établissements d’enseignement secondaire, dans l’intérêt des enfants et sur la demande des familles.
Je tiens à rappeler que la gémination de deux écoles spéciales en une école mixte à deux classes a été réglementée par la circulaire ministérielle du 12 mars 1914.
Les pétitions des pères de famille doivent, le cas échéant, être soumises au Conseil départemental qui formulera son avis sur le maintien ou la cessation de l’expérience en cours, mais la décision n’appartient qu’au Ministre.
PROPOSITION DE LOI
Quel que soit le nombre des habitants d’une commune, lorsque la population scolaire des écoles primaires élémentaires ne dépasse pas l’effectif de deux classes, le Ministre peut, dans l’intérêt des études, autoriser, après avis du conseil municipal et du conseil départemental, la transformation, à titre provisoire, des écoles spéciales en une école mixte à une ou deux classes.
Les deux écoles spéciales sont rétablies, le cas échéant, par décision du Ministre.
L’opposition des associations catholiques des Chefs de Famille s’appuie, dans l’encart suivant, sur des arguments extrêmes.
Avec ironie et humour, l’article engagé du journal Éveil ouvrier et paysan, du 21 décembre 1935, en prend le contre-pied.

Dans les diocèses

Les diocèses s’engagent fortement dans le débat tel celui de Cambrai qui publie dans la revue La Semaine religieuse de Cambrai une analyse à charge contre l’organisation de ces écoles ainsi que les méthodes pour s’y opposer.

Soutenu dès 1927 par l’évêque du diocèse de Coutances et d’Avranches, l’opposition des curés et de paroissiens est très vive dans certaines petites communes de la Manche. La Rochelle Normande est le théâtre d’un profond désaccord au sein de la population. Ouest-Éclair s’en fait l’écho en 1938.

A Crollon

A la même époque, la situation s’envenime à Crollon entre la municipalité et les instances religieuses. Ces faits sont relatés par Marie et Jocelyne, membres de l’Histothèque, lors de l’exposition de 2015, organisée dans cette commune par l’association.

ÉCOLES DE CROLLON

Si ce sont les religieuses qui, comme partout ailleurs, assuraient l’enseignement des enfants, il faut noter que Crollon se démarque dès 1882. Lorsque Mademoiselle Victoire Duguépéroux, institutrice religieuse pendant 30 ans, fatiguée, prend sa retraite, elle propose son remplacement par sa nièce, ce que  Monsieur le Maire Isabel et Monsieur le Curé Briard acceptent. Cependant, l’Inspecteur d’Académie Chancerel souhaitant laïciser le poste, propose Mademoiselle Viffort, qui occupe déjà un poste d’adjointe religieuse congréganiste à Crollon. Le maire approuve la demande et l’envoie à la Préfecture sans savoir que Mademoiselle Viffort, ayant essuyé un refus pour devenir religieuse, a abandonné l’habit pour devenir institutrice laïque. La population indignée signe une pétition de mécontentement qui amène le maire et son adjoint à démissionner, il faut noter que Mademoiselle Viffort, en raison des événements, n’exerça qu’une seule année.

A cette époque, ces écoles étaient importantes puisque nous avons retrouvé une liste d’ écoliers de 1887, ils étaient 33 garçons et 30 filles âgés de 4 à 11 ans .

Mademoiselle Lethimonnier, originaire de Notre Dame de Buais, fut la dernière institutrice religieuse à exercer jusqu’en 1893 à Crollon.

En 1935 , l’école, qui jusqu’alors était dirigée par une seule institutrice, fut divisée en deux, une école de garçons et une école de filles, et fut confiée à deux institutrices, puis à Monsieur et Madame Ménard à partir de 1936.

François Leroy, maire

Le 8 janvier 1938, le Conseil Municipal de Crollon vote à la majorité des présents la transformation de l’école en école géminée. Il s’appuie sur une loi de 1933, permettant aux petites communes, dans un souci d’économie, de choisir la gémination (loi souhaitée par le Ministre de l’éducation de l’époque).

Il confie aux instituteurs en poste à ce moment, Monsieur et Madame Ménard, l’organisation des classes : une classe de cours préparatoire et cours élémentaire avec garçons et filles pour Madame Ménard , puis une classe de cours moyen et cours supérieur avec garçons et filles pour Monsieur Ménard.

Il faut noter que cette nouvelle organisation fut accordée par les inspecteurs primaire et académique et par le Préfet de la Manche qui avait approuvé la délibération du Conseil Municipal.

Cette nouvelle organisation posa de gros problèmes pour l’enseignement et la vie religieuse de Crollon. En effet, l’église rejetait l’école géminée (Encyclique de Pie XI sur l’éducation et lettre des cardinaux et archevêques), aussi en avril 1939, Monseigneur l’Évêque mit en place une série de sanctions pour la paroisse de Crollon : suppression de la Communion Solennelle et de tout culte le dimanche.

En juillet 1942, une pétition organisée par l’Association Catholique des Chefs de Famille et rédigée par un avocat proteste contre la gémination; elle est signée par 85% de la population et par trois conseillers municipaux . Cependant le 4 décembre 1942, le conseil municipal maintient la gémination par 4 voix contre 2, ce qui engendra de nouvelles sanctions nominatives prononcées par l’évêque à l’encontre des quatre conseillers favorables à la gémination ainsi qu’à l’instituteur, sanctions personnelles et applicables dans toutes les paroisses du diocèse :

• 1 tous les honneurs religieux leur seront refusés à eux et à toute leur famille;
• 2 les obsèques auront lieu l’après midi, à la charité et sans chant;
• 3 les mariages à l’heure de la messe quotidienne sans sonnerie et sans aucune solennité;
• 4 l’ondoiement ne sera pas accordé et les baptêmes auront lieu sans sonnerie;
• 5 les enfants qui fréquentent l’école géminée ne pourront être admis à la communion solennelle dans une autre paroisse du diocèse :

a) que s’ils y sont pensionnaires depuis le 1er octobre précédent,
b) que si les parents s’engagent par écrit et sous la foi du serment à ne pas remettre leurs enfants à l’école géminée après la communion solennelle…

C’était la lutte ouverte en perspective.
Il faut noter que, en 1943 pour le baptême de son enfant, l’instituteur accompagné du maire et de son adjoint, trouvèrent l’église fermée, ils durent exiger l’accès au clocher, les clefs leur fut remises conformément à la loi de la séparation. Ils purent ainsi sonner les cloches.
Dès le lendemain, l’évêché prit l’affaire en main et s’adressa à la préfecture. Le maire fut suspendu de ses fonctions pour sonnerie illégale de cloches pendant 15 jours. Le Préfet s’engagea à faire « dégéminer » l’école dans un délai de 4 mois.

En mai 1945, de nouvelles élections ont lieu, sur les conseillers favorables à la gémination de l’école, un seul est resté. Aussi le 8 juin 1945, Le Conseil Municipal décide le rétablissement de l’organisation initiale, soit une école de filles et une école de garçons.

Ces événements ont été relatés dans un article paru dans Ouest-France dans les années 1990, ci-dessous retranscrit :

1937- 1ère école mixte dans le département

Pierre Ménard et Simone Ménard, instituteurs, sont les fondateurs d’une école mixte en 1937.
Simone Ménard, âgée de 88 ans, raconte : « Avant la gémination en 1935, mon mari enseignait aux garçons et moi aux filles du cours préparatoire au cours supérieur. Après autorisations, nous avons décidé, en 1937, de créer l’école mixte avec garçons et filles répartis en deux classes, mais seulement avec deux niveaux d’élèves. La répartition se faisait par niveau et non plus par sexe. Mon mari s’est retrouvé à faire cours à des filles ».
C’est alors que le curé de la paroisse a fait part de sa protestation. Il n’a pas accepté qu’un homme fasse cours aux filles. Un climat tendu s’est instauré entre le prêtre et les instituteurs laïcs. « Le curé a décidé des sanctions au niveau de la paroisse ; plus de messe le dimanche, plus de sonneries et d’harmonium ni aux inhumations, ni aux baptêmes, plus de communion solennelle, plus de catéchisme aux enfants ».
Le 2 septembre 1939, Pierre Ménard est mobilisé et remplacé par une institutrice . Le curé lève alors les sanctions. Au retour de Pierre, un an et demi après, il applique de nouveau les sanctions. En 1945, au départ du couple d’instituteurs, Crollon compte une seule classe mixte, dirigée par une institutrice.

Madame Ménard, jugeant que l’article n’était pas conforme à la réalité, écrivit un rapport complet de ces événements comme elle les avait vécus.Nous le citons tel qu’elle l’a rédigé.

Rapport rédigé par Madame MENARD,
ancienne institutrice de Crollon, qui, suite à la publication de cet article sur l’école géminée, a jugé utile et nécessaire d’en clarifier le contenu.

« Dans les années trente, Crollon, 265 habitants, petite commune rurale du Canton de Ducey, était un lieu où il faisait bon vivre dans le calme et la gaieté.

Comme dans toutes les communes de France, Crollon possédait son école primaire: il y avait une école de garçons et une école de filles groupées dans un même local séparé par une cloison en planches (une porte ouverte au milieu de cette cloison permettait d’aller de l’une ne à l’autre aisément), chaque classe avait sa sortie dans la cour de récréation.

Chaque classe comptait quatre cours, dans la classe des garçons, il y avait un cours préparatoire, un cours élémentaire, un cours moyen et un cours supérieur appelé plus tard classe de fin d’études, cette classe était dirigée par un instituteur, Monsieur Pierre Ménard.
L’école des filles avait les mêmes divisions, elle était dirigée par une institutrice, Madame Simone Ménard.
Au cours de l’année 1937/1938, ces maîtres furent autorisés à transformer ces classes uniques en classes géminées. Cette autorisation leur fut accordée officiellement par leurs chefs hiérarchiques, c’est à dire l’Inspecteur Primaire et l’Inspecteur d’Académie et par le Préfet de la Manche qui avait approuvé une délibération votée à l’unanimité par le Conseil Municipal. Par ces autorisations, les écoles de Crollon furent géminées, c’est à dire que dans l’ancienne école de garçons, furent groupés les élèves : filles et garçons du cours moyen et du cours supérieur, et dans l’ancienne école de filles, les élèves filles et garçons du cours préparatoire et du cours élémentaire. Les maîtres restaient titulaires de leur poste. Cette nouvelle organisation scolaire, la première dans le département de la Manche fut bien acceptée par les habitants de cette petite commune et surtout par les parents des élèves qui, comprirent très bien les avantages de cette nouvelle forme de l’enseignement .
Seul,le prêtre desservant la commune se montra récalcitrant. Après maints et maints pourparlers qui ne donnèrent aucun résultat l’évêque fut mis au courant.
Immédiatement, la commune fut sanctionnée:

  • Plus d’offices religieux le dimanche et les jours de fête dans l’église de Crollon ;
  • Plus de communion solennelle ;
  • Plus de mariage ;
  • Plus de grandes fêtes religieuses ;
  • Plus de sonnerie de cloches aux enterrements et aux baptêmes ;
  • Plus de catéchisme aux enfants de Crollon .

Ces sanctions ne modifièrent en rien l’organisation scolaire nouvelle et les écoles de Crollon furent maintenues géminées.
A partir du 2 septembre 1939, l’instituteur mobilisé quitta son poste d’enseignant; il fut alors remplacé par une jeune institutrice. Son départ provoqua la levée des sanctions. A son retour, il reprit son poste d’enseignant; immédiatement les sanctions furent remises en vigueur ponctuées de manifestations sans importance mais qui ont laissé dans la mémoire des jeunes de l’époque beaucoup de souvenirs amusants. La commune avait, alors, beaucoup de considération pour ses maîtres d’école du moment et c’est ce qui a favorisé la réussite de cette entreprise.

Aujourd’hui, à la fin de cette année 1999, beaucoup des principaux acteurs de la gémination des écoles de Crollon ont disparu et beaucoup de nos chères petites écoles de campagne n’existent plus!.
Au cours de ces trente dernières années de ce 20éme siècle l’organisation de l’école a beaucoup évolué. Les élèves des écoles primaires rurales sont regroupés au chef-lieu de canton, tous les élèves garçons ou filles sont dans une même classe dirigée par un maître ou une maîtresse.
Crollon, petite commune rurale nichée dans un petit coin de Normandie, avait fait figure de précurseur. »

Ces événements de Crollon ont été puisés dans les délibérations du Conseil Municipal, les registres de la vie paroissiale et la presse locale.

 

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Un bout de tissu, un bout d’histoire glorieuse…

C’est une relique. Un bout de tissu pieusement conservé dans une famille de Ducey, originaire de Marcilly. Un simple bout de tissu chargé d’histoire, mais aussi un objet surprenant : on y voit le Sacré Cœur entouré de la couronne d’épines et surmonté de la croix, emblème des Vendéens, les royalistes et martyrs de 93, au centre d’un drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge, emblème de la République honnie par ces mêmes Vendéens ! Une note manuscrite accompagne ce brassard, car c’est bien un brassard, et apporte un début de réponse à notre perplexité : « Les zouaves pontificaux sous les ordres de Charrette l’ont porté en signe de ralliement pendant la campagne de la Loire, de décembre 1870 à janvier 1871, les soldats étant sans uniformes ». Et cette précision émouvante : « Ce brassard a été porté par Yves Le Brec aux batailles de Loigny, de Vendôme, du Mans »…

 

Sacré coeur

Yves François Le Brec n’était pas un militaire de profession, mais comme beaucoup de jeunes gens de cette époque, il n’a pas échappé à la conscription. Fils de cultivateurs installés au village de la Métairie à Marcilly, il y est né le 4 octobre 1845. (Son acte de naissance, comme tous les actes officiels le concernant, écrit son nom en un seul mot : Lebrec. Mais lui tient à signer Le Brec : c’est donc ainsi que nous le désignerons). Son père, Charles Paul Théodore Le Brec, et sa mère, Ange Ursule Lebrun, ont eu huit enfants. Yves sera lui aussi cultivateur.

Marcilly

Le bourg de Marcilly

Mais auparavant, il lui faut accomplir son service militaire : sept ans dans l’armée active (loi Soult). Son registre matricule (1865) nous permet d’avoir un signalement succinct : cheveux et sourcils blonds, yeux bruns, front droit, nez long, bouche grande, menton à fossette, visage ovale, teint clair… Pas de signe particulier.

Le livret nous donne aussi un aperçu de son équipement : tunique, pantalon, képi, cravate et ceinturon avec sa plaque, porte-baïonnette pour l’infanterie avec son fourreau, bretelle de fusil, étui, musette, paire de souliers, paire de guêtres en cuir, chemise et havresac…

 

Lorsqu’en 1870 le pays est envahi par les Prussiens, il est donc sous les drapeaux, probablement au sein de l’armée de la Loire. On ne connaît pas ses états de service, mais après la capitulation de Sedan (2 septembre) et la fin de l’Empire, il ne quitte pas l’uniforme et se porte volontaire pour défendre encore la patrie. Car pour faire face au déferlement de l’armée prussienne, Gambetta, qui a pris la tête d’un gouvernement de Défense nationale, a lancé un appel aux jeunes Français pour qu’ils se battent contre l’envahisseur : ce sont les fameux « mobiles » qui vont venir renforcer les éléments épars de l’armée régulière et, pendant quelques mois tenir tête à l’ennemi, malgré des moyens dérisoires. Yves rejoint alors la Légion des Volontaires de l’Ouest, une unité formée autour du régiment des zouaves pontificaux, de retour d’Italie, et qui en sera l’ossature.

Qui étaient ces zouaves pontificaux ? D’abord un bataillon, formé en 1861 sur le modèle des zouaves de l’armée française. Mais ce bataillon est déjà, avant l’heure, une sorte de brigade internationale constituée de volontaires de vingt-cinq nationalités différentes, essentiellement des Néerlandais, des Belges et des Français, venus s’enrôler pour défendre les États du pape, menacés par le Piémont et la toute jeune République italienne, qui cherche à faire sous son drapeau l’unité de la péninsule. Le bataillon devient régiment, fort de plus de 3 000 hommes avant la chute de Rome. Car l’aventure se termine en 1870 par la défaite des Pontificaux, qui sont rapatriés dans leurs pays d’origine.

 

Papal_Zouave

Un zouave pontifical – Article Zouaves Pontificaux – Gallica                                   Photographer, Fratelli D’Alessandri, Roma. — Lombardi Historical Collection.

 

Mais pour les Français, ce retour à la mère patrie les plonge dans une autre guerre, celle de la France contre la Prusse. Après le désastre de Sedan et la fin de l’Empire, les volontaires se mobilisent à l’appel de Gambetta pour lutter contre l’invasion prussienne. Yves Le Brec sera donc de ceux-là. Nos zouaves pontificaux, devenus « Légion des volontaires de l’Ouest », vont reprendre du service, avec le renfort desdits volontaires, cette fois sous les ordres du colonel Athanase de Charrette de la Contrie, un petit-neveu du fameux général vendéen, et pour signe de ralliement, ils vont choisir l’image du Sacré Cœur… Le noyau dur de ces soldats sans uniforme vient effectivement des départements de l’Ouest : catholiques fervents, héritiers de leurs aînés de l’armée catholique et royale de Vendée, ils n’en sont pas moins des Français, des patriotes qui combattent sous les plis du drapeau tricolore. D’où cet emblème curieux qui allie les symboles des deux frères ennemis d’hier…

Devant l’afflux des volontaires, la Légion va bientôt compter trois bataillons d’infanterie, un escadron d’éclaireurs, appuyés par une batterie d’artillerie de montagne. Force assez rudimentaire et notoirement sous-équipée, face à la puissante armée prussienne, mais qui va faire mieux que de se défendre.

La Légion quitte Le Mans le 9 novembre, combat à Brou (Eure-et-Loir) le 26. Les 1er et 2ème bataillons vont  se distinguer le 2 décembre 1870 à la bataille de Loigny, près d’Orléans, sous le commandement du général de Sonis. Bannière du Sacré Cœur déployée, quelques centaines de volontaires de l’Ouest conduits par le colonel de Charette chargent à la baïonnette et tentent en vain de reprendre le village occupé par les Prussiens. Plus de neuf mille hommes seront tués ou blessés au cours de cette journée sanglante. Charette a son cheval tué sous lui, il est blessé à la cuisse, il est fait prisonnier, mais il réussira à s’évader fin décembre et à rejoindre la Légion. Le 15 décembre, Yves Le Brec participe encore à la bataille de Vendôme. Et le 11 janvier 1871, il est au Mans : les hommes au brassard vont de nouveau charger, et réussissent à reprendre aux Prussiens le plateau d’Auvours. Mais déjà, malgré les exploits des « mobiles », Paris est cerné, la guerre est perdue…

Charette, devenu général, refusera ensuite de se mettre au service de Thiers pour mater la Commune de Paris : bien que les communards soient à l’opposé des opinions de nos « Vendéens », ceux-ci refusent de se battre contre d’autres Français. Le brassard frappé du Sacré Cœur ne sera pas flétri par cette lutte fratricide.

LES-PORTEURS-DE-LA-BANNIERE-DE-LOIGNY

Quant à Yves, démobilisé le 25 mai 1871, il rejoint Marcilly pour reprendre simplement, avec ses parents, son métier d’agriculteur. Le 6 janvier 1875, il épouse Marie Caroline Prudence Lebrec, native du hameau de la Pinsentière, de neuf ans sa cadette, et avec qui il va exploiter une ferme à la Métairie. Le couple aura neuf enfants, dont un fils qui sera tué lors de la Grande guerre, le 13 septembre 1917. « Mort pour la France ». Mais Yves ne verra pas éclater ce nouveau conflit contre la Prusse, qui lui prendra un enfant : il meurt à son domicile de la Métairie, le 17 janvier 1914, à l’âge de 68 ans. Son épouse Marie Lebrec le suit de peu dans la tombe, le 6 mars. Mais il n’est pas oublié : grâce à ce petit bout de tissu, témoin de son courage, les descendants d’Yves Le Brec gardent fièrement le souvenir de leur aïeul, du volontaire de 1870 qui courait à l’ennemi avec ce brassard au bras.

Signature lebrec

La signature d’Yves Le Brec le jour de son mariage.

Un musée

 Les gens d’Eure-et-Loir, où les Volontaires de l’Ouest se sont illustrés, n’ont pas oublié non plus leur sacrifice. À Loigny, devenu Loigny-la-Bataille, a été créé un petit musée en leur hommage, musée qui conserve les identités et les matricules des cinq mille hommes et officiers du régiment des zouaves pontificaux, mobilisés entre le 7 octobre 1870 et le 15 août 1871, ainsi que des Volontaires de l’Ouest, mais seulement les officiers. Yves Le Brec, simple soldat, et qui n’a pas participé aux opérations en Italie, n’y figure donc pas.

La bataille de Loigny par C_Castellani_(1879)

Les zouaves pontificaux à La bataille de Loigny, Charles Castellani (1838-1913), 1879, musée de l’Armée, Paris.

Peu de Manchois d’ailleurs au sein de cette unité : au hasard de notre recherche, nous avons noté une dizaine de noms seulement : deux Avranchinais, Charles Paillard (matricule n° 454) et Guy de Pracomtal (n° 5635) ; deux originaires de Mortain, Léon Coinaux (n° 5253) et Eugène Legal (n° 5573) ; un natif de Saint-Senier-de-Beuvron, Louis Girard (n° 1074). Et également deux habitants de Besneville, Pascal Roger (n° 1542) et Désiré Giot (n° 1543) ; un Cherbourgeois, Adolphe Le Chevalois (n° 1541) ; un Valognais, Ludovic Joseph Le Vaillant de Folleville (n° 1580) ; un Saint-Lois, Paul Louis Montiton (n° 1054)…

Loigny-la-Bataille

La bataille de Loigny, le 2 décembre 1870.

Non loin du musée, sur le monument érigé en souvenir des zouaves pontificaux, on peut lire cette inscription :

 

« À la mémoire de
tous les héros
tombés le 2 Xbre 1870
en combattant pour la France
sous l’étendard du
Sacré Cœur de Jésus »

 

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Musique Expérience fête ses 40 ans

Nous leur devons l’hébergement, leur accueil chaleureux,

nous leur devons bien une petite présence, pour les soutenir !

musique_expérience_40ans_1

 

musique_expérience_40ans_2

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Exposition Céaux, 2018


Cette année, l’Histothèque Jean-Vitel organise son exposition sur Céaux,

les 2 et 3 juin 2018,
de 10 h à midi et de 14 h à 18 h 30,

dans la salle polyvalente de cette commune.

Cette présentation retrace certains pans de l’histoire de la commune, de la Révolution à nos jours, en passant par les deux guerres mondiales. D’autres domaines sont abordés tels que la situation géographique, la population, les personnalités, les métiers d’autrefois (salines), les activités économiques, l’école, l’église et le prieuré …

Habitants de Céaux, voisins et amis, tous sont conviés à découvrir les nombreuses photos et les documents qui ont fait l’objet de recherches de la part des membres de l’Histothèque.

Entrée gratuite.


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Liste des maires de Crollon

La liste des maires de Crollon est enfin publiée.

Pour y accéder, cliquez sur ce lien :

vers Maires Crollon

Vous pouvez également y accéder par la colonne droite du blog, rubrique Pages spéciales

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L’école d’Agriculture de Ducey et sa renommée (1).

La grande renommée de l’école d’Agriculture de Ducey a largement dépassé les frontières du canton entre 1890 et 1904. Tenue à l’origine par les frères de Ploërmel, l’école va atteindre son apogée avant d’être victime des lois anticléricales et de la laïcisation de l’enseignement, préfigurant ainsi la séparation de l’Église et de l’État en avril 1905.

Ecole d'agriculture 3

La création de l’école

Une première école religieuse est fondée en 1843 à Ducey, sur les instances de trois personnes : Melle de Villiers[1], retirée à Avranches, vieille amie de Hugues-Félicité Robert de Lamennais[2] , le chanoine Jean-Baptiste Gournel, alors curé de Ducey et le comte de Semallé, alors propriétaire du château de Ducey.

C’est un courrier adressé au comte, rédigé par Gournel, et daté du 17 décembre 1842, qui nous renseigne sur la fondation :

« Monsieur le Comte,

Bientôt enfin nous allons avoir des frères. Le directeur de la maison de Saint-Servan vient de m’écrire, de préparer une maison et qu’aussitôt, qu’elle serait prête, il viendra à Ducey et que, quinze jours ou un mois au plus tard après, l’école ouvrira. Madame de Semallé et vous Monsieur le Comte avez eu la bonté d’appuyer auprès de M. de Lamennais la demande qui nous en (illisible) de nous accorder les frères[1] ; daignez, je vous prie agréer les sincères remerciements que je vous offre tant en mon nom qu’au nom de la famille chrétienne qui bientôt, témoin de l’heureux résultat d’une bonne éducation qui manquait depuis longtemps à Ducey, béniront ceux qui auront procuré ce précieux établissement à la paroisse.

Mais, Monsieur le Comte, tout n’est pas encore fait. La dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir, je vous parlais de la difficulté de trouver les moyens de former le mobilier demandé par M. de Lamennais ; il faut d’abord huit cent francs pour la maison mère et ensuite le mobilier pour trois frères, plus garnir une chambre pour le supérieur qui viendra quelquefois visiter l’établissement. Après avoir bien examiné le prix de chaque objet demandé, tant pour la … que pour les chambres, il ne faut pas moins de 2.500 francs à 3 000 francs. Il n’est plus possible de rien demander au conseil municipal. Il a déjà voté 3.000 francs pour augmenter la maison de Mr. Cléret et construire une chambre, un presbytère pour ce respectable vieillard et environ deux mille francs pour un nouveau cimetière et de plus, il se charge de louer une maison pour les frères en attendant que celle de M. Cléret soit préparée pour le recevoir. A ces observations vous aviez la bonté de me répondre que vous voudriez bien contribuer à une bonne œuvre si heureusement commencée par Madame la Comtesse et que vous regardiez comme le plus utile pour Ducey. Vous me chargeriez de vous avertir quand vous ….. en voie d’exécution et vous supplie donc Monsieur le Comte de vouloir bien venir à notre aide pour mener à bonne fin le projet d’un établissement si précieux pour notre pays.

Ducey le 7 décembre 1842
J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect Monsieur le Comte votre très humble et obéissant serviteur,

J.M GOURNEL, Curé de Ducey »

Le comte ajoute quelques jours plus tard : « Répondu le 27 par une autorisation de toucher cinq cents francs de Me BARON pour l’établissement dont il est ici question ».

Le 11 mars 1843, une autre lettre signée de Me Baron apprend au comte :

« Nous attendons de jour en jour ces instituteurs, tout est préparé pour les recevoir ».

L’emplacement de l’école

Dans la lettre du chanoine Gournel adressée au comte de Semallé, il est question de la maison du vicaire Gabriel Jean Marie Cléret[2]. Les archives de la mairie de Ducey conservent les papiers concernant la donation Cléret à la commune.

En 1843, le 7 octobre, par devant maître Baron notaire à Ducey, Gabriel Jean-Marie Cléret prêtre, premier vicaire de Ducey, fait donation

« d’une maison d’habitation composée de caves souterraines, d’une cuisine et de deux cabinets au rez-de-Chaussée, de deux chambres et de deux cabinets au premier étage, grenier et mansarde sur le tout. Et d’une position de jardin légumier au levant et au midi de la maison, sur laquelle il existe un puits, le tout situé au lieu dit du petit presbytère en Ducey, joignant du levant et du midi à Jeanne Dallain veuve Hirou, du couchant au chemin tendant du bourg à l’église de Ducey ».

L’édification lui appartient :

« comme l’ayant fait construire à la place d’une ancienne maison et d’un bâtiment à côté dont il se rendit adjudicataire avec le jardin légumier, suivant le procès verbal dressé par le notaire soussigné le 21 mai 1833 (…)[3] ».

La donation à la commune comporte une condition :

« Les objets donnés seront affectés à perpétuité à l’éducation des garçons par des frères des écoles chrétiennes et s’il n’était pas jugé suffisant, les produits de la vente qui pourrait en être faite, seraient employés à acquérir et approprier un établissement plus convenable qui serait toujours affecté à perpétuité à la même destination ; et si dans l’un comme dans l’autre cas, si l’enseignement des garçons par les personnes ci-dessus désignées cesserait d’avoir lieu, le produit de cette donation servirait au profit des pauvres de la commune de Ducey, particulièrement des honteux(…) ».

On apprend également, que Cléret en avait déjà fait donation à la commune par un acte notarial enregistré deux ans plus tôt, le 3 décembre 1841, mais qu’elle est annulée par cet acte. Depuis, il a probablement partagé l’ambition de Gournel de faire venir la congrégation des frères de Ploërmel à Ducey. D’ailleurs, le chanoine est présent à la signature de l’acte de 1843 en tant que témoin.

Quelques jours plus tard, le maire fait venir l’architecte François Oursin La Marzelle, architecte d’Avranches, pour visiter la maison et l’estimer. Le rapport nous renseigne qu’elle est bien située près de l’église, construite en maçonnerie de moellons et de pierres de taille et couverte en chaume. Elle est estimée à 5 000 francs.

Quatre mois plus tard, le 4 février 1844, le conseil municipal accepte la donation et ses conditions. Huit jours après, Gabriel s’éteint dans le presbytère à l’âge de 81 ans. L’acceptation de la donation est ratifiée par délibération du 8 avril 1844 et l’autorisation de Louis-Philippe, roi des Français, est accordée le 15 février 1845.

L’arrivée des frères

Nous ignorons les noms de ces frères, arrivés vers 1845, mais l’histoire de Ducey ne va en retenir que trois : Jean-Marie Le Roux, Eugène Larcher et Charles Charuel.

Jean-Marie Le Roux arrive en 1854 à Ducey. Il est connu sous le nom de frère Arnold-Marie. Trois ans plus tard, il quitte la commune pour partir en mission en Guadeloupe. Il y restera dix ans et revient en France pour raison de santé. Il termine sa vie comme directeur de l’école de Buais et s’éteint à l’âge de 68 ans en janvier 1905.

Eugène Larcher (en religion frère Salonas-Marie)[4] est nommé en 1868 à Ducey.

Lors du recensement de 1881, l’agent recense au Douet-Saint-Pair Charles Charuel (frère Rogatien), qui laissera lui aussi, pour la population, un souvenir impérissable.

Mais les frères de Ploërmel ne s’installent pas dans la maison Cléret. Une délibération municipale datant du 4 mai 1845 nous apprend sa véritable localisation :

« Considérant que la maison de M. Cléret ne peut suffire à l’éducation et qu’il y a impossibilité de l’approprier en maison d’école en égard au nombre des élèves. Considérant que la commune a acquis de Mme veuve Lesénéchal un immeuble très propre à être converti en maison d’école au prix de 800F., que les ressources communales sont insuffisantes pour couvrir cette dépense et celles qui se résulteront à la mutation des intérêt et de l’appropriation. Demande avec instance l’autorisation de vendre ladite maison (de Cléret) avec ses dépenses et la parcelle y contiguë acquise de Jeanne Dallain veuve Hirou pour le produit, être employé au paiement des immeubles acquis à ladite dame veuve Lesénéchal et à l’appropriation des dits immeubles de la maison d’école ».

Cette bâtisse est connue des Ducéens encore aujourd’hui pour avoir abrité l’école des frères. Elle se trouve plus bas dans la rue du midi, au n°22. Et la vente de la maison Cléret a permis l’acquisition de cette dernière.

Un article du Journal du Mortainais[5] nous signale un incendie à proximité de l’école des frères des Écoles chrétiennes. Il est signalé que l’école se situe bien « au-dessous de l’église ».

Mortainais, 23 septembre 1857.

Des travaux vont être engagés pour cette école. A chaque fois que les finances manquent, la solution de dernière minute est de s’adresser à la générosité du comte de Semallé. Et le 14 décembre 1863, le maire de Ducey Lebedel se décide à prendre la plume et lui demande le service suivant pour son administration :

« Le directeur des frères chargé d’instruire les enfants de cette commune sollicite de l’administration municipale la construction de deux préaux dans la cour de cette école devant servir pendant les mauvais temps à la récréation des élèves. Le conseil municipal appréciant la juste réclamation de M. le directeur de cet établissement, a voté à l’unanimité les constructions des préaux demandés mais n’a pu voter pour cette construction que la somme de 300 frs lorsque les préaux devront coûter près de 500 frs. Après cette délibération, croyant la somme insuffisante votée pour l’établissement dont il s’agit et pensant que vous pourrez posséder à Ducey quelques morceaux de bois provenant de la démolition de votre château et qui vous seraient peu utiles, nous avons décidé à l’unanimité de vous soumettre notre position et vous de la prendre en considération (…) ».

En l’absence de la réponse du comte, nous ignorons si la demande a été acceptée.

Les nouvelles lois anti-congrégation de Jules Ferry

A partir de 1880, l’école des frères, comme bien d’autres en France, va devoir affronter, dans les années qui vont suivre, des bouleversements sans précédent.

Le ministre de l’Instruction publique Jules Ferry prend deux décrets le 29 mars 1880, interdisant l’enseignement public aux congréganistes. Les Jésuites doivent quitter l’enseignement dans les trois mois. Il en est de même pour les congrégations catholiques qui doivent se mettre en conformité avec la loi en demandant leur autorisation sous peine de dissolution et de dispersion.

Jules Ferry se retrouve ensuite à la tête du gouvernement, et fait accélérer les choses. En décembre, une autre loi donne aux filles un accès à un enseignement secondaire. L’Église n’a plus désormais le monopole de la formation des filles. En juin 1881, l’enseignement primaire devient laïc, obligatoire et gratuit. L’enseignement religieux devra être dispensé en dehors des édifices scolaires publics.

L’école de Ducey ne ferme pas, mais les frères se sont mis en conformité avec la loi. Lors du recensement de 1881, l’école compte neuf professeurs et tous frères de Ploërmel :

Recensement 1881 1.JPG

Cahier LOUAIL 1885 1

Couverture du cahier d’Edouard Louail, 1885 – Collection particulière JPG

Cahier Louail 1885 2

Cahier d’Edouard Louail – 1885 Collection particulière JPG

Cahier LOUAIL 1885 3

Cahier d’Edouard Louail – 1885 Collection particulière JPG

Naissance de l’école d’Agriculture

Dans les années 1890, tous les frères vont finir par se disperser en quittant l’école libre de Ducey, dit «pensionnat Saint-Joseph », et une nouvelle école secondaire d’Agriculture est fondée en 1892 à l’initiative de l’abbé Mauduit[6], curé de Ducey, qui rachète en copropriété un immeuble route de Saint-Hilaire-du-Harcouët avec les abbés Chalier et Carnet (aujourd’hui au n° 17 de la rue Émile-Dehousse).

Ecole d'Agriculture

Plan Batiment Principal

Plan de l’école Saint-Joseph – Collection particulière JPG

Un article paru dans le Journal of the Bath and West and Southern Counties Society en 1899 nous apporte quelques éléments :

« Frère Salonas, le directeur m’a dit qu’une confrérie religieuse avait, sous le gouvernement, géré une école pendant de nombreuses années à Ducey mais que, il y a sept ans, le gouvernement a décidé qu’aucun enseignement religieux ne devrait être autorisé dans une école sous son contrôle, et ainsi les frères ont été expulsés.

Ils ont ensuite pris une maison avec un grand jardin à la périphérie de la ville (…) ».

Quatre ans plus tard, sous l’impulsion de M. Garnot (ancien président du Syndicat d’agriculteurs de la Manche), l’école Saint-Joseph est annexée au collège d’enseignement général. Son directeur est frère Salonas-Marie.

Dix membres du syndicat d’agriculture de la Manche deviennent maîtres d’école. L’école va acquérir au fil du temps une sérieuse réputation, qui dépassera les frontières du canton.

Abbé Planté

L’abbé Planté

Par la suite, l’abbé Planté, prêtre séculier du diocèse de Coutances, va diriger l’établissement d’enseignement agricole en harmonie avec les exigences de la loi. Ce dernier prévoit :

« avec un fermier voisin que leurs élèves devraient travailler sur sa ferme – leur travail étant donné en échange de l’expérience acquise – et que les conférences vétérinaires devraient être illustrées par ses chevaux et son bétail.

La bonne réputation de la Fraternité a rempli l’école avec des élèves, bien qu’il n’y ait pas de bourses d’études ou d’aide gouvernementale.

On apprend à faire du cidre et du brandy à partir de pommes. La traite, le pliage et la fabrication du beurre sont enseignés, ainsi que l’écumage ; pour les frères, un séparateur est répréhensible dans un quartier où la chose des veaux est une industrie importante[7]».

Le journal La Croix du 4 février 1897 relate la création de l’école d’Agriculture en octobre 1896. Elle compte au départ une quarantaine d’élèves. Le journaliste encense l’initiative :

« une œuvre semblable pourrait être faite au grand avantage de la religion et de l’agriculture dans trois ou quatre écoles libres de chaque département. (…). Cette école, nous l’avons, elle est située à Ducey, chef-lieu de canton du Sud du département de la Manche, dans une région qui possède un sol excellent et de fertiles herbages ». On y apprend que « l’école des frères est importante. Elle compte chaque année environ 300 élèves[8]. Et à part les enfants du bourg qui en a 13 pour 1 400 habitants, ces 300 enfants sont de la région. Actuellement, elle donne l’enseignement agricole à plus de 100 enfants ayant plus de treize ans, venus d’une vingtaine de cantons, et qui, dans quelque temps seront des chefs d’exploitation (…). Ces jeunes gens forment le cours préparatoire, ils complètent leur instruction pendant une année et en fait d’enseignement agricole ils ne suivent que l’ouvrage des frères de Ploërmel, bien connu des lecteurs de La Croix : L’Agriculture en 42 leçons ».

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Un autre frère est chargé de leur apprendre l’agriculture proprement dite : connaissance du sol, étude des engrais, élevage du bétail, etc.

« Ce cours est dicté et expliqué en classe et l’élève doit l’apprendre de mémoire, absolument comme le jeune breveté possède la grammaire. Puis les élèves sont conduits à la ferme de l’école et sur place, la leçon est renouvelée. Ajoutez à cela des conférences plus étendues dans le genre (…). Après chaque conférence des résumés sont exigés sur ce que les élèves ont vu ou entendu ».

L’abbé Mauduit, le curé doyen de Ducey, est cité comme fondateur de l’école d’Agriculture, faisant lui-même des cours d’enseignement religieux. L’inauguration de l’école est évoquée en cette année 1897.

Deux classes sont construites, ainsi qu’un cabinet de physique et de chimie. Le réfectoire est agrandi. À l’ouverture de l’école d’Agriculture, une solution fut trouvée pour l’exploitation des terres :

« On les a trouvées à 500 mètres du bourg, placées dans les conditions les plus favorables. Monsieur Baisnée, exploitant la ferme du Domaine, comprenant environ 70 hectares de terres labourables et de prairies, mit ses champs et son matériel à la disposition de l’école ».

 

Ecole d'agriculture4.jpg

En 1896, l’école comptait 60 jeunes gens de 14 à 20 ans, et un second frère vient rejoindre l’abbé Planté. Le syndicat des agriculteurs de la Manche crée des bourses de 250 francs pour le concours entre les fils de syndiqués.

Un dernier article, paru dans L’Univers du 10 septembre 1900, cite le rayonnement de cette école :

« Fondé il y a quatre ans seulement, le cours de Ducey a déjà des élèves de tous les points de France. Pour tout l’Ouest, du Havre à Bordeaux, il parait être le seul établissement chrétien donnant un enseignement agricole supérieur aux fils de famille, par exemple qui, ayant fait leurs études, se destinent à l’agriculture et ont besoin de deux ans de préparation pratique ».

En 1900, les frères de Ploërmel de la maison mère sont présents à Paris, pour l’exposition universelle. Frère Abel représente l’école de Ducey et expose ses travaux : des herbiers des principales graminées, des plantes parasites, des plantes officinales, un album de cahiers de devoirs agricoles, une monographie de l’établissement et un programme du cours secondaire d’agriculture professé à l’école. Suite à ces travaux, le jury accorde une médaille de bronze à frère Abel[9].

Ministèren du commerce et de l'industrie expo universelle1900 - 1904

Les conférences sont très souvent plébiscitées et les conférenciers remarqués, comme M. de Gibon, vice-président du syndicat des agriculteurs de la Manche, MM. Mauduit et Foisil, conseillers généraux de la Manche, le Dr Tizon, M Turquet, ingénieur civil.

à suivre : L’Ecole d’Agriculture de Ducey, dans la tourmente des nouvelles lois…

[1] Les frères de l'instruction chrétienne de Ploërmel  se consacrent à l'éducation de la jeunesse.

[2] Gabriel Jean Marie Cléret est né à Ducey le 13 septembre 1762. Vicaire de Ducey, il refuse le serment à la constitution civile du clergé sous la Révolution mais reste sur Ducey alors que le curé Pinot et le vicaire Delaroche s’exilent à Jersey comme de nombreux prêtres.  Contraint de partir, il revient cependant en 1797 et se cache aux villages de la Rivière et aux Îlots chez des habitants.  Le 14 février 1800, il rouvre l’église et y dessert la cure jusqu’au retour de Pinot et Delaroche. Il s’éteint le 12 février 1844.

[3] Nous avons la trace, sur les matrices du plan cadastral de la commune, de la destruction et de l’édification de la maison de Cléret, en l’année 1840. Elle existe toujours dans rue du Chanoine-Gournel et elle est englobée dans la maison située au n° 9. Auparavant, elle n’était composée que de la partie située à droite de la maison principale.

[4] Eugène Larcher est né à Saint-Martin-de-Landelles.

[5] Journal du Mortainais, 23 septembre 1857.

[6]  Un article paru dans La Croix le 25 juillet 1920  lui rend hommage en ces termes : « N’a-t-il pas sacrifié des projets bien chers à la fondation de l’école primaire libre accrue aujourd’hui du cours d’agriculture pratique ? Son clocher attendra, il l’a voulu ; mais les familles chrétiennes n’auront pas attendu l’éducation chrétienne pour leurs enfants, il ne l’a pas voulu ».

[7] Journal of the Bath and West and Southern Counties Society en 1899.

[8] L’auteur de l’article parle de l’école des frères de Ploërmel dans son ensemble regroupant plusieurs écoles en Bretagne et ailleurs.

[9] Léon Dabat,  Ministère du Commerce, de l'industrie, des postes et des télégraphes. Exposition universelle internationale de 1900, à Paris. Rapports du jury international. Classe 5. Enseignement spécial agricole. Rapport de M. Léon Dabat,.... Tome 1, 1904.

							
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