Libération 1944 canton de Ducey : Témoignage d’une famille (1939-1944)

Voici un deuxième exemple de témoignage sur la Libération recueilli en 2004 par la Bibliothèque Municipale de Ducey .
Il concerne cette fois la partie est du canton.

Le début de la guerre

De 1929 à 1936, la France est touchée par la crise économique, l’instabilité ministérielle, les scandales financiers et politiques. L’agitation atteignit son paroxysme lors des grèves et émeutes du 6 février 1934, jour où je pointai le bout de mon nez au hameau de La Houlle1. J’avais donc cinq ans et demi le 3 septembre 1939, jour de le déclaration de guerre de la France à l’Allemagne.

Nous nous trouvions, ma mère et mes frères, dans le haut du courtil2 . Les clochers environnants égrenaient leur tocsin lugubre. Un ancien de la guerre 1914-1918 passant en bécane sur la route s’arrêta un moment pour commenter les événements avec ma mère. Vivace aussi la vision des premiers chars allemands, énormes, descendant la rue du Génie dans un vacarme assourdissant. En dépit ce mon jeune âge, ces deux événements sont bien en place dans ma mémoire.

1 La Houlle : petit village de Saint-Quentin, proche de Ducey
2 courtil : petit jardin

L’occupation

L’occupant s’est installé dans la bourgade de Ducey principalement. Pour nous, les enfants, la vie a continué dans une quasi insouciance. Nous parcourions chaque matin nos trois kilomètres à pied, en direction de l’école Saint-Joseph. Les soldats allemands croisaient souvent notre chemin. Nous étions ébahis par leur marche cadencée, rythmée de chants surprenants. Ils se rendaient dans le champ de La Croix, route de Les Chéris, pour l’exercice.

Cette année 1940 connut le début de mes humanités et notamment l’apprentissage de la lecture avec Mme L.. Notre école était occupée par la troupe allemande et l’orphelinat, situé à 200 m, devait nous accueillir dans ses dépendances, les classes furent installées dans le fenil au-dessus des vaches.

A l’approche de l’été et pour obéir aux ordres des autorités, nous partions par la campagne avec nos maîtres, à la manière des lendits d’autrefois. Chacun était muni d’une petite boîte et nous traquions le doryphore dans les champs de patate des cultivateurs.

L’année scolaire 1943-1944 connut encore l’inconvénient d’une occupation de notre école mais l’immense avantage de grandes vacances anticipées. Cette décision des dirigeants du pays était motivée par l’insécurité grandissante liée aux possibles bombardements.

La montée vers le front

Le débarquement était récent et les régiments allemands refluaient depuis le Sud de la France en direction du front. Les grands axes étaient évités en raison des mitraillages et bombardements fréquents. Notre petite route allant de Ducey vers Saint-Loup fut donc très sollicitée. Les convois de voitures hippomobiles ne circulaient que la nuit. A certains moments, le trafic se pratiquait sur deux files, l’une pour les voitures à chevaux tirant une remorque ou un canon, l’autre pour les véhicules motorisés de toutes sortes. La chaussée (non goudronnée), les banquettes et les rigoles se confondaient en une masse informe.

Les convois arrivaient dans les fermes au petit matin. Chacun s’employait alors de son mieux pour camoufler le matériel et s’abriter du regard des aviateurs anglais. Les plants de pommiers ont eu, en ce temps-là, un grand rôle de camouflage. Bêtes et gens se reposaient alors jusqu’en fin de matinée. Les soldats recherchaient le confort d’un lit ou, à défaut, dormaient dans la paille ou le foin.

Leurs domestiques mongols, plus rustiques, s’enroulaient dans une couverture directement sur le sol. Ces derniers partaient ensuite, faux sur l’épaule, et ramenaient des ballots d’herbe ou de trémaine1 destinés à nourrir les chevaux. D’autres réparaient les voitures ou se mettaient en quête de nourriture pour améliorer l’ordinaire.

1 trémaine : trèfle vert

Et nous, les enfants, nous nous baladions entre les bivouacs. Pas de distribution de bonbons ou de chewing-gum, ce sera deux mois plus tard, mais nous n’étions ni repoussés, ni rudoyés.

Notre famille était composée de cinq garçons et de Colette, la sixième, trois ans, bien mignonne et cajolée de tous. Un grand soldat plutôt âgé, l’avait prise dans ses bras et la promenait en disant « côtelette, côtelette, gute. prima ». Était-ce pour ce soldat de base, l’évocation savoureuse et déjà lointaine de mets délicats ou peut-être la faim qui commençait à tirailler les estomacs ?

Une lapine du voisin qui s’était échappée du clapier, a terminé sa fugue cuisante au fond d’une roulante, noyée dans les nouilles avec le reste du café matin. Dois-je vous dire aussi qu’un soldat s’était armé d’une grande hache et, sans doute par l’odeur attiré, se dirigeait vers une soue1 où une coche2 faisait l’objet de ses convoitises. Ma mère défendit sa coche avec opiniâtreté et réussit à calmer l’intrus qui renonça finalement à son funeste projet.

Au cours des quatre années d’occupation, les paysans durent subir de nombreuses réquisitions de denrées et de biens de toutes sortes. Mon père ne put éviter la saisie de sa bouillotte3 avec laquelle il fabriquait une si bonne eau-de-vie. Elle fut probablement transformée en vilaines cartouches de mort.

Note 4

En cette fin de règne des Allemands, beaucoup de chevaux tués ou à bout de forces, des vélos fatigués, ne pouvaient plus être remplacés. Les soldats se lançaient à la recherche de montures à pattes ou à roues. Les paysans cachaient du mieux qu’ils le pouvaient leurs chevaux et leurs bicyclettes mais ces précautions s’avéraient souvent inutiles lors de la fouille en règle des bâtiments et des chemins creux.

Les deux vélos de mes parents et ceux des domestiques n’échappèrent pas à cette razzia. Dieu ! Que ma mère l’a pleuré, son joli vélo vert !

Le soir, les officiers et les sous-officiers se réunissaient en demi-cercle au pignon de la grange et le convoi se reforma pour quitter les lieux à la nuit tombante.

1 soue porcherie
2 coche : truie
3 bouillotte : alambic en cuivre
4 dessin extrait de Brevands au péril de la mer, 1979, HG, canton de Carentan

Dans les villes, l’approvisionnement était malaisé en raison des difficultés de transport et insuffisant de toutes façons. Dans nos campagnes, nous avions le privilège de vivre, sans le superflu bien sûr, mais en quasi autarcie, pour les denrées essentielles.

Les petits moulins de campagne, presque tous disparus aujourd’hui, ont eu, en ces temps-là, une grande activité.

Les boulangers de Ducey et des environs, ainsi que les paysans qui faisaient leur pain, s’approvisionnaient, en bonne partie, au moulin des Geins, proche de La Houle.

En cette période de juin 1944, la roue du moulin fut fortement endommagée. Cet organe étant le poumon du moulin, l’activité fut de ce fait, totalement stoppée. La réparation nécessitait un assez long délai de main d’œuvre et probablement aussi des fournitures spécifiques devenues rares comme le reste. Les instances régionales décidèrent de poser en urgence une ligne électrique et un poste de transformation pour un fonctionnement du moulin par moteur.

Un transformateur se trouvait disponible dans la région d’Avranches, je crois. Se posait alors le problème du transport. Les camions, peu nombreux avant la guerre étaient devenus un souvenir pour les civils. Il n’y avait plus comme moyen de transport dans nos campagnes que des tombereaux et des carrioles. Mon père, par contre, possédait une vachère sur pneus, ce qui convenait parfaitement à la situation. C’est ainsi qu’il fut réquisitionné pour ce service public. La mairie lui procura l’ausweis1 indispensable. Parti de bon matin. il assura ce transport et cette livraison en toute quiétude.

En fin d’après-midi, nous, les enfants, l’avons aperçu près des barrières de la ferme. Nous avons couru à sa rencontre et monté sur le prolongement des brancards, le long de la vachère.

1 ausweis : laisser-passer délivré par la Kommandantur

Deux Allemands, à bicyclette, se trouvaient dans les parages. Ils stoppèrent et firent comprendre à mon père que cette voiture avec cheval leur était nécessaire. Bien entendu, mon père sortit l’ausweis salvateur, mais ni celui- ci, ni aucune explication ne les convainquit de lâcher leur proie. Posément, un soldat sortit un pistolet qu’il pointa vers mon père et dit seulement : « Monsieur ». Il n’en fallait pas plus pour se soumettre.

Ma mère garnit prestement une musette de quelques effets1. Mon père embrassa ma mère et ses six mioches, puis rejoignit, sous bonne escorte, le lieu de rassemblement à la ferme de J.C. à la Touche. Il y retrouva Jean L. de la Houlle également, avec cheval et maringotte2.

Il s’agissait de transporter jusqu’au front du matériel de transmissions ainsi que des soldats avec leur barda. Selon mon père, ces soldats étaient originaires des villes et ne savaient pas atteler leurs chevaux, ni leur dispenser les soins nécessaires ; des Mongols, prisonniers du front russe, en étaient chargés. Une vingtaine de Bretons avec cheval et voitures faisaient également partie du convoi. Cet ensemble hétéroclite s’ébranla dès la nuit tombante et roula jusqu’à la pointe du jour.

1 effets vêtements
3 bouillotte : alambic en cuivre

La montée vers le front dura une semaine environ. Le danger devint vite fréquent. Mitraillages et bombardements par les avions obligeaient les convoyeurs à abandonner momentanément leur attelage sur la route et à se camoufler au mieux au pied des haies et dans les rigoles. Par bonheur, la précision était incertaine, mais il y eut tout de même des tués et des blessés parmi les hommes et les bêtes. Mon père fut notamment impressionné par de nombreuses vaches agglutinées et mortes dans une prairie.

Les Bretons et les Mongols profitaient de la confusion pour se sauver à travers champs. Tant et si bien qu’au bout de quelques jours, il ne restait ni Bretons, ni Mongols et les soldats durent finalement tenir les guides. Mon père était fier de nous préciser que lui et J. L. couchèrent tous les jours dans un lit, généralement celui des patrons de la ferme où ils cantonnaient et qui se levaient lorsque le convoi arrivait au petit matin.

L’officier commandant le régiment était plutôt sympathique et parlait un peu le français. Mon père lui fit comprendre qu’il tenait à ramener son équipage. Un dialogue s’instaura et l’officier lui promit un soldat accompagnateur pour le retour, sans être repris. II conclut ainsi « Tout mongols, tout partis vous, tout retour ».

Jean L. était domestique de ferme et n’était donc pas propriétaire de son équipage. Tout comme les Bretons, il aurait pu l’abandonner, mais il décida de se ranger à la décision de mon père. Le convoi acheva son épopée à Raids près de Carentan. Pour tous les deux, le cauchemar se terminait, pour les Allemands, les choses sérieuses commençaient.

L’officier tint parole et un soldat descendit du front dans la vachère de mon père. Bien que bien fatigués, ils furent tout de même arrêtés aux environs d’Avranches et contraints de prendre le matériel téléphonique à transporter au bois Dardennes à Ducey. Ils accomplirent sans encombre les quelques kilomètres les séparant de la Houlle et arrivèrent à la ferme en fin de matinée. Le soldat s’attabla avec toute la famille. Après avoir dîné avec nous, il partit sur la route et, dans la soirée, probablement rencontra un autre convoi et put ainsi rejoindre son unité. L’épopée avait duré neuf jours et Bijou, brave percheronne, avait, paraît-il, maigri de cent livres.

La Libération

Des gens plus âgés ou plus informés vous feront vivre, mieux que moi, l’approche des troupes américaines et la débandade des soldats allemands. L’un, le visage rouge et presque titubant, passant par la maison, but, d’affilée, treize verres de cidre versés par ma mère.

Saint-Quentin fut défendu avec acharnement et de nombreux chars allemands et américains furent mis hors de combat autour du village.

Ce dont je me souviens, c’est que ça « pétait » très fort. Nous avions quitté notre maison et nous étions abrités par une haie dans un chemin creux. Ma mère récitait le chapelet, enfants et domestiques répondaient en silence.

Il y eut bien sûr des victimes civiles. Six membres de notre famille, (les parents et quatre enfants), furent tués à Saint-Quentin, une bombe étant tombée sur leur abri.

Enfin, ce fut le calme… Pour la délivrance., il fallut attendre encore quelques jours, la Houlle se situant dans les écarts. Nous sûmes tout de suite que les Américains étaient à Ducey. Avec mes frères et sans en référer aux parents, nous avons pris le chemin de Ducey. Arrivés à la Maisonnette, route de Les Chéris, nous avons suivi une quinzaine d’Allemands qui marchaient en colonne et mains sur la tête, en signe de reddition. Je ne devais pas être le dernier à les traiter de « sales boches ».

Des soldats américains, certains couchés et l’arme en joue, les attendaient devant le restaurant de Mme D, La Croix d’Or. Les Allemands, affolés, gesticulaient et agitaient les bras en l’air. Nous avons assisté à la fouille et continué notre route jusqu’au restaurant T., en face de la distillerie. Des soldats nous ont montés sur un char, ils nous ont noué au cou, une cravate et coiffés d’un calot trop grand. Nous n’étions pas peu fiers de rentrer à la maison ainsi accoutrés. Il était venu le temps des chewing-gums, des bonbons, des chocolats et autres gâteries.

Alerte aérienne

Dans les jours qui suivirent, un régiment d’artilleurs américains vint prendre position dans les champs environnants. Ils creusèrent des grands trous circulaires autour desquels ils empilaient des sacs de terre; ils installèrent dans chacun un canon et une mitrailleuse pour parer au retour toujours possible des avions ennemis. Il y eut cette année-là un grand saccage des céréales, celles-ci n’étant pas encore moissonnées.

Comme au temps des Allemands, nous faisions notre tournée des popotes. Elle se révélait parfois fructueuse en friandises de toutes sortes et en découvertes de mets, pour nous totalement inconnus, tels que ananas au sirop ou du pain blanc moulé comparable à notre brioche.

C’est ainsi que, tenant ma petite sœur par la main, j’allais voir les Américains, dans le champ de la Croix, face à l’entrée de la ferme. Trois avions se profilèrent à l’horizon; c’était devenu banal tant nous en avions vus depuis quelques mois.

Mais il s’agissait d’avions allemands allant probablement bombarder le pont de Pontaubault, par lequel s’était engouffrée, telle une horde de bisons du Far-West, la troupe américaine du général Patton, en direction de la Bretagne. Ce devait être entre le 3 et le 9 août, période durant laquelle l’aviation allemande s’efforça, sans succès, d’attaquer, sans trêve, de jour comme de nuit, le fameux pont.

Une soudaine animation envahit tout le secteur. Un yankee nous happa prestement, ma sœur et moi, vers le trou le plus proche, près d’une mitrailleuse. Je n’avais pas peur, mais je fus fasciné par le positionnement des boîtes de cartouches sur la machine à tuer. Cette alerte fut de courte durée.

Nous apprîmes le lendemain qu’un avion s’était abattu sur une maison du côté de Le Mesnil-Ozenne.


Lire les témoignages

Le livret contenant l’ensemble des témoignages est disponible à la bibliothèque le Pressoir de Ducey-Les-Chéris.

Publicités
Publié dans Guerre 39-45, Saint-Quentin-sur-le Homme | 2 commentaires

1944, Libération de Juilley

En 2004, la Bibliothèque Municipale de Ducey recueille de nombreux témoignages locaux sur la Libération de 1944.
C’est un de ces souvenirs que nous publions ici.

Commune frontalière de Pontaubault avec son pont de pierre sur la rivière Sélune, Juilley est situé près des combats. Passage stratégique pour les convois américains, la zone est le théâtre d’une lutte acharnée.

Carte de carroyage de 1934, le secteur de Juilley

Le témoignage

Voici en quelques lignes, les événements qui se sont déroulés au cours de cet été 1944 sur le territoire de notre commune.

Dans les derniers jours de mai et début juin, des passages d’avions souvent répétés, nous laissent présager que quelque chose allait se passer.

  • 6 juin

Après un temps couvert et brumeux la matinée, on entendait un vrombissement lointain l’après-midi, le soleil brille et c’est vers 5 à 6 heures que nous avons vu les premières vagues de forteresses volantes américaines et entendu les premières bombes sur Crollon, lieu-dit « La Lande » (où un jeune homme de 18 ans, dont les parents habitaient notre commune, a trouvé la mort) ainsi qu’à Poilley, lieu-dit le Grand-Champ.

Après ce premier bombardement, plusieurs personnes du bourg, habitant près des carrefours ou sur le bord des routes, sont parties se réfugier dans les villages chez des parents ou amis ; de même que notre commune accueillait aussi plusieurs personnes de Pontaubault qui fuyaient les bombardements.

  • 7 juin

Dans l’après-midi, un chasseur américain de type Mustang, piloté par le lieutenant Osce Jones, 24 ans, du 4e groupe de chasseurs bombardiers de la 8e Air Force, venait d’effectuer un bombardement sur Loudéac, son appareil touché par la DCA, fait un atterrissage forcé, au lieu-dit Saintré. Après s’être caché et avoir reçu des vêtements civils, cet aviateur sera repris par les Allemands. Il avait été dénoncé par des ouvriers travaillant sur la route entre La Flèche et Tours.

Cet américain coule une retraite heureuse en Louisiane.

__________________________________________________________________________

Le récit de Osce Jones


En 1999, Osce Jones raconte, dans un article de Ouest-France, son épopée.

Le « Mustang » après son atterrissage forcé

__________________________________________________________________________

  • 8 juin

Au cours de la journée de violents bombardements destinés à couper les axes routiers ont lieu entre le « haut du bourg » jusqu’en limite de Précey, vers le village de La Bizolière ; pas de victime, seulement des dégâts aux habitations du bourg.

  • 9 juin

Décès de trois personnes de Pontaubault venues se réfugier à Juilley au village du Petit Domaine, au cours d’un bombardement : Mme B, 69 ans, sa fille, 36 ans et Mlle F, 18 ans.

  • 18 juin

Mitraillage par l’aviation américaine de véhicules allemands se dirigeant sur le front ; un groupe de sept jeunes de notre commune, venus sur les lieux un certain temps après, sont pris pour des terroristes et subissent une fusillade de la part des Allemands. L’un d’eux, âgé de 22 ans, M. Victor Bertin, y trouva la mort. Certains habitants du village de Mée Martin, rassemblés le long d’un mur, furent mis en joue.

Depuis cette date et jusqu’à la fin juillet, chaque journée apportait son lot de mitraillages ou de bombardements sur les troupes allemandes rejoignant le front, avec quelquefois des attaques nocturnes, illuminées par des fusées éclairantes.

Que dire de la vie des habitants à cette époque, puisqu’il n’y avait plus d’électricité, de téléphone et que la plupart d’entre nous vivaient dans des chemins creux souvent couchés sur des paillasses, dans des bâtiments d’exploitations ou se mettaient à l’abri dans des tranchées ?

  • 30 juillet

Combat d’avions dans la soirée et chute d’un avion allemand au lieu-dit Le Guermon.

Avion allemand abattu à Juilley.
  • 31 juillet

Venue d’un char américain en reconnaissance au village Hauts Vêpres.

  • 1er août

Vers 10 heures, passage des premiers Américains venant de Poilley par La Croix Tracé où un foyer de résistance de la part des Allemands fut vite anéanti : beaucoup de monde sur les lieux de passage était venu acclamer nos libérateurs ; M. l’abbé Chauvois, curé de Juilley, sur les marches qui conduisent au cimetière, agitant le drapeau tricolore ; traversée du bourg et de la commune sans résistance organisée de la part des Allemands sauf au lieu-dit Le Rocher où une fusillade éclate : une famille se trouve prise dans cette escarmouche.

Heureusement tout se termina sans victime et le détachement allemand fut fait prisonnier. Dans la soirée, décès accidentel de M. A.B., 37 ans, au village du Rocher, en voulant désamorcer des grenades.

Toute la journée et les jours suivants, les blindés se succédaient sans discontinuer, en double file, avec les prisonniers allemands qui marchaient en sens inverse, sur le bas-côté de la route, les mains derrière la tête ; quelques Allemands fuyaient à travers champs, essayant tant bien que mal de rejoindre leurs unités. Tous ces soldats américains nous apportent sur leur passage un peu de leur terre natale, sous forme de chewing-gums, cigarettes, café en poudre, conserves, etc.

  • 2 août

Vers midi, un convoi d’essence traversant le bourg de Juilley subit une attaque de la part de l’aviation allemande (mitraillage, bombes incendiaires). Cela eut pour effet de provoquer onze foyers d’incendie dans le bourg, deux aux Ongrais, un à la Patience, un au Haut de la Lande, un aux Moitières entraînant entre autre la destruction de nombreuses maisons d’habitation et de bâtiments agricoles, quelques dégâts également aux vitraux de notre église ainsi qu’à la toiture, chute d’un avion allemand, touché par la défense américaine, au lieu-dit Saintré avec à son bord deux pilotes décédés.

Dans les premiers jours d’août, arrivée de la division Leclerc venant de débarquer à Saint-Martin-de-Varreville, avec un centre de recrutement établi au village de Bouval où de nombreux civils sont venus signer leur engagement.

  • 6 août

Messe du dimanche matin en l’église de Juilley avec l’aumônier de la 2e D.B. et la présence de nombreux officiers et soldats.

  • 8 août

– Bombardement de l’armée Leclerc par l’aviation allemande, dans la nuit, en divers endroits de la commune et particulièrement vers Le Chanier et Le Grand Rouet. Une personne de 75 ans fut tuée en voulant se réfugier dans son jardin au village Le Chanier.

Deux bâtiments agricoles furent incendiés dans ce même village.

Au cours de la nuit, de nombreux soldats furent tués ou blessés par des explosifs éclatant au ras du sol. Quelques-unes de ces victimes reposent encore dans le cimetière de la ville de Saint-James.

Tous les blessés sont ramenés par un va-et-vient incessant d’ambulances à l’hôpital militaire installé, dès les premiers jours d’août, au village des Blotteries et Saintré sur plusieurs hectares.

  • 9 août

Décès d’une fillette de 11 ans, tuée par un noir américain, pris de boisson, la nuit pendant son sommeil, au village du Chanier.

La division Leclerc a quitté la commune les jours suivants et l’hôpital militaire américain vers la fin d’août.

Ce n’est qu’après la contre-attaque de Mortain que le calme est revenu dans la région.

Autre témoignage à suivre

Publié dans Guerre 39-45, Juilley | Laisser un commentaire

Louis-Gabriel Lebouteiller prêtre natif de Céaux sous la Révolution

Les grands bouleversements politiques et sociaux de la Révolution amènent les députés français, le 2 novembre 1789, à voter la nationalisation des biens de l’Église. Le 12 juillet de l’année suivante, l’assemblée constituante vote la réorganisation de l’Église de France sous le nom de Constitution civile du clergé. L’Église est désormais placée sous la tutelle du pouvoir civil et non plus sur l’obédience papale. Tous les ecclésiastiques se doivent de prêter serment à cette nouvelle constitution.

Mais quelles vont être les réactions des ecclésiastiques de la petite commune rurale de Céaux située dans la baie du Mont Saint-Michel ?

En 1793, Céaux compte 754 habitants. Elle a pour curé un certain Henri Tesnière,  ancien prêtre de Poilley en place depuis 1768. Il est secondé depuis 1785 par un vicaire : Pierre-Cyr Orvain, originaire de la paroisse du village. A l’annonce de la nouvelle constitution, les deux ecclésiastiques et comme beaucoup de leurs confrères, refusent le serment constitutionnel mais restent en fonction jusqu’en février 1792, sans être inquiétés.
Mais leur remplacement est inéluctable.

C’est ainsi qu’arrive à Céaux, en février 1792, le prêtre assermenté Gilles Bréhier, natif de Vains. Il est froidement accueilli par la population locale et n’exerce sur eux aucune influence. Ses offices sont très peu fréquentés.


Louis-Gabriel Lebouteiller, le vicaire de Juilley

Un vicaire habitué du village

La commune est aussi habituée à voir M. Louis-Gabriel Lebouteiller, le vicaire de Juilley natif de la commune. Ce dernier a également refusé le serment constitutionnel. Il vient souvent rendre visite à sa famille du village des Forges mais n’y reste guère longtemps.

Un an après l’arrivée du prêtre assermenté Gilles Brehier, Lebouteiller se rend à la mairie de la commune de Céaux et demande un laissez-passer pour se rendre en Angleterre via Saint-Malo. Il a mûrement réfléchi et a pris la décision de s’exiler outre-Manche comme ses deux confrères Tesnière et Orvain à l’automne précédent.

Registre des délibérations de la commune de Céaux.

Le registre municipal de délibérations renferme les informations nécessaires au  précieux sauf-conduit. On y apprend que Louis-Gabriel Lebouteiller, alors âgé de 29 ans, est un homme plutôt grand puisqu’il mesure 5 pieds, 4 pouces (1.72 m). Ses cheveux sont châtains. Sa maigre figure, quelque peu marquée par la petite vérole, laisse apparaître un nez commun et surtout une large bouche surmontant un menton fourchu. Face à l’officier civil, il «a déclaré aller à Saint-Malo pour s’embarquer si faire se peut pour sortir du royaume et au cas contraire pour en sortir par l’endroit le plus commode qu’il pourra trouver et cela pour obéir à la loi du 26 août dernier, ce 14 février 1793 second de la République Française ».

De Jersey aux  prisons du Mont Libre

Comme les 841 prêtres du diocèse d’Avranches, Louis Gabriel Lebouteiller se rend en 1793 sur l’île anglo-normande de Jersey. Il est cité dans la liste du clergé d’Avranches exilé sur l’île Jersey et dressée par l’abbé Hambis[1]. Mais il ne reste pas sur place.

Cependant les archives municipales de Céaux nous apprennent qu’à une date inconnue, il a été incarcéré à la maison de réclusion du Mont-Saint-Michel comme beaucoup d’autres prêtres.

A-t-il assisté à l’arrivée des Vendéens venus libérer les prêtres enfermé en novembre 1793 ?
Etienne Dupont, dans son étude « Les prisons du Mont Saint-Michel 1425-1864, d’après des documents originaux inédits » (1913), nous relate cet événement :

Cependant, les Vendéens, en marche sur Granville, lancèrent de Pontorson un détachement de cavalerie pour mettre en liberté les prêtres détenus au Mont Saint-Michel (…). Ils se contentèrent de mettre quelques prêtres en liberté ou, plutôt, d’ouvrir les salles où étaient entassés ces malheureux. La plupart refusèrent de suivre leurs libérateurs, soit par craintes de représailles, soit par scrupule excessif, soit par l’anéantissement physique dans lequel ils se trouvaient, en raison des privations que leur infligeaient leurs bourreaux ».

Sa libération

Le 15 mars  1795,  la municipalité de Céaux reçoit un extrait de la mise en liberté du citoyen Louis-Gabriel Lebouteiller rédigée à Avranches cinq  jours auparavant dans lequel on apprend qu’il a «écrit une pétition qu’il a adressé au citoyen Legot représentant du peuple envoyé dans le département de la Manche dans laquelle il demande son « élargissement » et informe qu’il souhaite se retirer dans sa commune de naissance ».
Lebouteiller profite ainsi de l’amnistie décrétée par la convention nationale dans un arrêt du 13 ventôse dernier et il est libéré.

Pour cause de mauvaise santé, il accepte de rédiger une preuve de confiance et de soumission aux lois de la République auxquelles il déclare se conformer. Les portes de la maison d’arrêt du Mont Michel sont ouvertes « au dit Lebouteiller, qu’il sera tenu de se retirer dans la commune de Céaux dans laquelle il déclare fixer son domicile pour y vivre sous la surveillance des autorités constituées ».

Remis en liberté à une date qui nous est inconnue, on retrouve Lebouteiller le 22 avril 1795 à Céaux, dans le village du Cour l’Harmonière en train de baptiser, en cachette, un enfant.

La commune se retrouvait sans curé depuis que Gilles Bréhier, le curé « intrus » s’était éteint  un an auparavant et n’avait pas été remplacé. Lebouteiller ignore cependant que Jean-Baptiste Charles Gougeon, originaire de Céaux et, curé intrus de Chèvreville vient juste de revenir dans sa commune pour y résider, par crainte des chouans.

Le prêtre clandestin

Les mois suivants, on retrouve Louis-Gabriel Lebouteiller parcourant la campagne. Il enregistre clandestinement les baptêmes et quelques rares mariages sur le canton. Entre le 22 avril 1795 et le 17 janvier 1802, les registres clandestins aujourd’hui conservés aux Archives Départementales de la Manche, enregistrent plus de 220 actes de baptêmes et mariages et inhumations (seulement 2 en 1801) clandestins dans les communes de Céaux, Précey, Servon, Juilley Poilley, Pontaubault, Crollon, et Servon et plus rarement à Saint-Laurent-de-Terregatte, Saint-Aubin-de-Terregatte, le tout, à l’insu des autorités.

Et ce, malgré la déclaration de Jean-Baptiste Gougeon, enregistrée le 24 mars 1797 dans les délibérations municipales de Céaux, par laquelle il rouvre l’église de la commune et exerce le culte constitutionnel, sans beaucoup de succès.

De retour d’exil, l’ancien vicaire Orvain tient à nouveau l’école et à la fin de 1803 Gougeon rétracte ses serments et reste à Céaux avant d’être nommé à Cormeray. Il s’éteint à Céaux en 1831 la même année à laquelle Lebouteiller est nommé curé de Juilley et quelques mois avant la mort de ce dernier survenue le 7 juillet à l’âge de 78 ans.


[1] Semaine Religieuse de 1865-1866, pp.514 à 519.

Publié dans => Personnalités, Céaux, Non classé | Laisser un commentaire

René Constant BOURDEAU et la Guerre 1914 – 1918

Cent ans ont passé depuis la fin de la Grande Guerre mais le souvenir reste toujours très présent dans les familles éprouvées. C’est le cas pour les descendants de René Bourdeau, soldat tué à l’ennemi. Précieusement conservées, les archives ont permis de reconstituer une partie de la vie de cet homme, un parmi des millions d’autres.

Au début des années 1880, Jean Bourdeau, né à Pérassay, (Indre), s’établit comme maçon, au bourg de Ducey (Manche). Il y épouse le 11 octobre 1884, à vingt-cinq ans, Marie Pauline Lefèvre, une couturière de Ducey.
Le couple a deux enfants :
• René, Constant, né le 12 décembre 1887, à Ducey.
• Marie, Angélique, née le 29 août 1891, à Ducey.
Si aucun document ne témoigne de l’enfance de René Bourdeau, deux photographies font part de sa participation à la vie communale. Ainsi on le voit poser avec son père, tous les deux déguisés, lors d’une fête à Ducey.

Puis, à vingt ans, en 1907, René Bourdeau passe devant le Conseil de Révision. C’est un événement important dans la vie d’un jeune homme. René participe à l’organisation cette journée, au domicile paternel.

Lors du Conseil, il est décrit comme un homme d’un mètre 64, aux cheveux et sourcils châtains, aux yeux noirs, avec le front couvert, un long nez, un menton rond, un visage allongé et une bouche moyenne.
Pour cause de bronchite chronique, René Bourdeau est ajourné en 1908 puis exempté, en 1909, du service militaire.

Dans l’immédiat, libéré du service, il se consacre pleinement à son métier de maçon.


Agenda de travaux appartenant à René Bourdeau
Exemples de travaux

René note scrupuleusement dans son agenda tous ses travaux de maçonnerie. Il intervient chez Barbedette, au moulin Beillard, chez Girre, au séminaire, chez Bernardi, chez Blanchet, bourrelier, etc. Le nombre de jours de travail ainsi que la fourniture y sont détaillés. Travaillait-il déjà à son compte ?

René Bourdeau épouse, à Ducey, le 3 septembre 1912, Georgette Blandin, âgée de 20 ans.

Un mot sur les Blandin
Née à Avranches de parents vivant à Paris, les attaches familiales paternelles de Georgette se situent à Saint-Quentin-sur-le-Homme où son grand-père Victor a vu le jour.
Georgette est la petite cousine des trois enfants Blandin dont les parents tiennent une boucherie dans la Grande-Rue de Ducey. Le fils de cette petite fratrie, Jules, est le conscrit de René Bourdeau, vivant à deux pas de la boucherie Blandin.

Jules Blandin décédera en 1911, de maladie. Ses deux sœurs, Berthe et Marie tiendront un magasin de chaussures, en haut de cette Grande-Rue.
Est-ce par ces Blandin, bouchers, que René et Georgette se sont connus?

René et Georgette, le 3 septembre 1912

Marié, il est maintenant, un homme établi. Il dirige sa propre entreprise de maçonnerie, place de l’Église, à Ducey.

Enveloppe à en-tête de l’entreprise Bourdeau, fils

Le 17 juin 1913, un petit garçon naît au sein du couple : René, Jean, Georges Allain Bourdeau.

Hélas, un peu plus d’un an plus tard, éclate la guerre contre l’Allemagne. René Bourdeau n’est pas rappelé dès le début du conflit, mais il est reconnu apte par le conseil de révision de décembre 1914 et affecté au 1er Régiment d’Infanterie coloniale de Cherbourg.

Il est appelé sous les drapeaux et arrive au Corps, à Cherbourg, le 24 février 1915.

C’est certainement pendant cette période de formation militaire qu’il se fait photographier en soldat par le studio Legagneur de Cherbourg : souvenir pour sa femme et son fils ?

René Bourdeau, militaire

Le 8 juillet 1915, de Cherbourg, René Bourdeau rédige ses derniers volontés dans un courrier à n’ouvrir qu’en cas de malheur. Il recommande à sa femme leur fils adoré et lui donne des conseils sur son éducation et son avenir. Il regrette de n’avoir aucune fortune à lui léguer pour subvenir à leurs besoins. Dans un court texte, il demande à ses parents et à sa sœur Marie d’aider sa femme et son fils.

Il part aux armées, c’est à dire dans la zone militaire des combats, le 15 juillet de la même année. Sa formation n’a duré que 4 mois et demi, au lieu des 6 mois normalement prévus.

Le journal de son régiment renseigne sur les combats auxquels René Bourdeau est lié.

Référence : Historique du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale, numérisation : P. Chagnoux – 2012

Extraits du journal du Régiment, de juillet à septembre 1915.

Secteur de Servon : Combat du 14 juillet .

Les 3 Bataillons du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale sont employés du 7 au 13 juillet aux travaux d’aménagement du secteur Y en vue d’une attaque à exécuter. En raison de cette attaque, le Régiment est rattaché à partir du 2 juillet au 32e Corps d’Armée, ainsi que toute la 15e Division d’Infanterie Coloniale.

L’attaque est effectuée le 14 juillet sur la position allemande du Bois Beaurain.

Le 2e Bataillon prend part à l’attaque comme troupe d’assaut, le 3e Bataillon tient garnison dans le secteur d’attaque et le 1er Bataillon est en réserve de Brigade.
Le 2e Bataillon, après avoir subi des pertes sérieuses, réussit, concurremment avec un Bataillon du 2e Régiment d’Infanterie Coloniale, à prendre pied dans le Bois Beaurain, mais ne peut s’y maintenir.

La 6e Compagnie, à la suite de cette attaque, obtient une citation à l’Ordre de l’Armée.

Les pertes au cours des journées du 14 et du 15 juillet sont de :
5 officiers tués, 7 Officiers blessés, 4 Officiers disparus
Troupe : Tués 56 ; Blessés 433 ; Disparus 200.

Le 15 juillet : départ de René Bourdeau pour la zone de combats, la date d’arrivée n’est pas connue.

Le 16 juillet, le Régiment est ramené en 2e ligne aux abris de Vienne-le-Château.

Secteur de Vienne-le-Château : Combat du 7 août , combats des 11 et 12 août .

Le 22 juillet, le Régiment reprend le service en 1re ligne dans le secteur de Vienne-le-Château.

Période d’organisation et de travaux du secteur.
Pertes : 3 tués ; 6 blessés.

Le 1er août, le 1er Bataillon, mis à la disposition de la 40e Division d’Infanterie, va occuper en 1re ligne le secteur de Fontaine-aux-Charmes où il repousse le 3 août une violente attaque ennemie.
Pertes : 9 tués (dont un Officier), 39 blessés.

Le 3 août, le 2e Bataillon revient en 1re ligne dans le secteur de Vienne-le-Château et le 3e Bataillon est mis à la disposition de la 40e Division d’Infanterie dans le secteur de Marie-Thérèse.

Le 7 août, l’ennemi attaque violemment le secteur au point dit le « Doigt de Gant ».
Il réussit à occuper une partie du saillant, mais est finalement arrêté grâce à la résistance énergique des Unités qui occupent ce secteur, dont les efforts sont d’ailleurs récompensés par les Citations suivantes :

1 ) Le 2e Bataillon du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale.

Récemment réorganisé à la suite de l’attaque du 14 juillet, où il avait été fortement éprouvé etcomposé pour plus de la moitié de son effectif de soldats qui voyaient le feu pour la première fois etd’officiers tous arrivés depuis quelques jours, a fourni du 4 au 9 août, un magnifique exemple debravoure et de ténacité, sous l’énergique commandement de son chef, le Commandant SOUBIRAR,a repoussé à trois reprises le 4 et le 6 et particulièrement le 7 août, de violentes attaques ennemies,qui avaient pénétré à la suite de l’explosion de plusieurs mines en plusieurs points de notre ligne.

2 ) La 5e Compagnie du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale.

Bien que composée en grande partie d’hommes voyant le feu pour la première fois, a soutenu le 7août, une violente attaque allemande, précédée de l’explosion de plusieurs mines ; l’a arrêtée et,énergiquement commandée par son chef, le Lieutenant Villemenot, a réussi par un dur combatde pétards et de grenades, à refouler l’ennemi et à regagner une partie du terrain perdu.

3 ) La 6e Compagnie du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale.

Pour l’esprit offensif et l’énergie dont elle a fait preuve pendant toute la journée pendant toute lajournée du 7 août en chassant par une action incessante les Allemands des tranchées dans lesquellesils avaient pénétré à la suite d’explosions de mines.

4 ) La 3e section de la 9e Compagnie du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale.

Sous la direction énergique de l’Adjudant LEVASLOT, a tenu tête à une attaque d’un ennemi très supérieur en nombre des pertes supérieures à son propre effectif

Le 11 août, alors que le départ du Régiment est déjà prescrit, se produit une violente attaque allemande sur tout le secteur (occupé alors par le 6e Régiment).

Le 1er Bataillon est rappelé et vient renforcer en 1re ligne le 6e Régiment ; peu après le 2e Bataillon est engagé à son tour.
L’ennemi a réussi à prendre pied dans la 1re ligne, mais est arrêté par nos contre-attaques et subit de grosses pertes.

Le 13 août, le Régiment est relevé, enlevé en automobiles et vient cantonner à St-Germain-la-Ville, où il se réorganise.

Les pertes dans la période du 28 juillet au 12 août sont de : 3 Officiers tués, 4 officiers blessés, 80 hommes tués, 342 blessés, 80 disparus.

Le 26 août, le Régiment fait mouvement sur Suippes où il cantonne le 27 août.

Le 28 août, le 3e Bataillon prend le service en 1re ligne dans le secteur G (secteur à l’Ouest de la route Suippes – Souain).

Les travaux d’organisation du secteur d’attaque commencent aussitôt et sont poussés très activement. L’état sanitaire n’est pas très bon en raison des grandes fatigues imposées ; d’assez nombreux cas à forme typhoïdique sont signalés.

Le Régiment alterne en 1re ligne avec le 2e Régiment tous les 6 jours ; les Bataillons de 2e ligne continuent à coopérer activement aux travaux.

Carte postale retrouvée dans les papiers de René Bourdeau

Le 16 septembre, le Lieutenant-Colonel Cahen vient prendre le Commandement du Régiment.
Les pertes au cours de cette période du 25 août au 24 septembre sont de 11 tués ; 59 blessés, 257 hommes évacués.

Dernier courrier de René, adressé à la mère de sa femme

Bataille de Champagne : 25 – 30 septembre 1915 .
Le 25 septembre 1915, a lieu l’attaque générale du front de Champagne.
Le 1er Colonial y prend part avec 2 bataillons en 1re ligne (1er et 2e) et un bataillon en réserve de Brigade (3e).
Le Régiment, encadré à gauche par le 7e Corps d’Armée, à droite par la 2e Brigade de la 15e Division d’Infanterie Coloniale, a pour objectif la ligne de crêtes de la Vallée de la Py au sud de Somme-Py.
En moins d’une heure, la 1re position ennemie est enlevée sur une profondeur de 4 kilomètres.
Arrêté à la 2e position (tranchées des Tantes et de Lubeck), le Régiment se reforme en 2e ligne.

René Bourdeau est porté disparu le 25 septembre 1915 à Souain

Le 28, avec l’appui des Unités de renfort du 6e C. A., une nouvelle attaque est déclenchée. Une partie de la 2e position ennemie est occupée, mais on ne peut progresser au-delà.
Le 29 au soir, la Division est ramenée en arrière.

La belle conduite du Régiment au cours de l’attaque du 25 septembre lui vaut la Citation suivante à l’Ordre de l’Armée :

Depuis le début de la campagne, a maintes fois donné la preuve de son endurance, de sa solidité et de son héroïsme. Le 25 septembre 1915, vigoureusement entraîné par son chef le Lieutenant-Colonel Cahen (blessé au cours de l’action) a brillamment attaqué les positions ennemies, enlevant successivement 5 lignes de tranchées, se portant d’un seul élan jusqu’à des positions d’artillerie ennemie, faisant de nombreux prisonniers et s’emparant d’un matériel important. A ensuite tenu solidement le terrain conquis, sous un bombardement intense et malgré la fatigue et les pertes subies, a donné une nouvelle preuve de son énergie et de son allant dans l’attaque du 29 septembre.

Georgette Bourdeau, l’épouse de René, reçoit, vers la mi-octobre, un paquet contenant le livret militaire de son mari, René Bourdeau du 1er Régiment d’Infanterie coloniale, à la 6e compagnie du 2e bataillon et aussi une photographie de son petit garçon et une d’elle et de lui ainsi qu’une mèche de cheveux le tout maculé de sang.

Photographie retrouvée sur René Bourdeau

Puis c’est la réception d’un courrier du soldat auteur de l’envoi du colis, courrier adressé à la famille de René :

Le 12 octobre 1915
Monsieur
Je ne sais si vous êtes le frère ou le père du soldat Bourdeau René du 1er Regmnt d’Inft Coloniale mais ayant trouvé son livret militaire, deux photographies et une mèche de cheveux blonds je vous les faits parvenir dans un petit paquet.
Le soldat Bourdeau a été tué glorieusement à l’ennemi le 25 septembre 1915 lors de l’offensive française en Champagne. Il a été atteint d’une balle en plein cœur, à l’assaut au nord de la ferme des Wacques. J’ai rempli un pieux devoir et je l’ai enterré moi-même. Son corps repose en terre française qu’il a arrosé de son sang. peut-être était-il marié et laisse-t-il une veuve et un ou plusieurs enfants, si oui présentez mes condoléances à sa dame. Mon Dieu, pourquoi la mort est-elle si injuste et pourquoi ne frappe-t-elle pas plus volontiers parmi nous les parias de la Légion étrangère qui sommes les trois quarts sans famille et qui par conséquent ne laissons aucun regret plutôt que ces hommes mariés qui avaient un intérieur et un foyer à penser. Cette grande faucheuse est capricieuse et frappe à tort et à travers.
Donc Monsieur si après cette maudite guerre vous pouviez avoir le corps du soldat Bourdeau, il est enterré au nord de la ferme des Warques, près de Souin (Marne). Je lui ai fait une petite croix en bois sur laquelle j’ai inscrit son nom et pointé sa plaque d’identité.
Recevez Monsieur, mes sincères condoléances.
Coat Victor

Remarque : Victor Coat, forte tête, d’après sa fiche militaire, plusieurs fois condamné pour insubordination, décède le 10 septembre 1918, suite à des blessures de guerre, à Jaulzy, dans l’Oise.

Malgré les indications données par Victor Coat les recherches furent longues pour retrouver la sépulture de René Bourdeau.
En mars 1919, en dépit des demandes réitérées de sa veuve, le repérage de la tombe, dans la région de Souain, n’est toujours pas terminé.
Ce n’est que plus tard que son corps est transféré à la nécropole de Jonchery-sur-Suippe, tombe individuelle 3925, où il repose maintenant.

La nécropole de Jonchery-sur-Suippe

Ceux qui restent

Au moment de cette tragédie, Georgette Blandin n’a que vingt-trois ans, son fils deux ans. Elle part vivre, au Havre, près de sa mère.
Plus tard, elle se remarie avec Charles Bonnand.
Charles est le frère de l’époux de Marie, la sœur de René Bourdeau.

Le petit garçon et sa mère
Publié dans => Personnalités, Ducey | 6 commentaires

La naissance de l’association des anciens combattants du canton de Ducey

A la fin de la Grande Guerre, et comme beaucoup de communes françaises, le canton de Ducey se voit doter d’une association cantonale des anciens combattants qui perdure encore aujourd’hui.

François DUPRÉ, ancien combattant et maire de Crollon de 1945 à 1963.

Le contexte

Dès 1916, de nombreux blessés et mutilés de guerre attendent désespérément dans les hôpitaux de France, leur retour à la vie civile. De ce problème, vont naître de nombreuses associations d’anciens combattants.

Dans un premier temps, des associations se créent dans le but d’apporter de l’aide aux mutilés en permission mais également aux réformés confrontés à de grandes difficultés matérielles et morales. Sur plus de 2,8 millions de blessés, la France se retrouve avec 300 000 mutilés, 200 000 invalides (amputés, gazés, aveugles, gueules cassées, et.) et leur retour à la vie active ne se fait pas sans difficultés.

C’est pour défendre les mutilés que l’Union Fédérale des associations françaises de blessés, mutilés, réformés, anciens combattants de la grande guerre, veuves, orphelins et ascendants (UF) est fondée le 11 novembre 1917.  Cette association d’anciens combattants a vocation, selon ses statuts, à défendre le patrimoine matériel et moral des anciens combattants dont les aides tardent à venir. Elle compte 14 720 membres en 1918 et 119 898 l’année suivante.

Un an plus tard, une autre association voit le jour le 11 décembre 1918 : l’Union nationale des Combattants fondée par Georges Clémenceau et le père Daniel Brottier, aumônier militaire. Elle a pour but de maintenir et resserrer les liens qui unissent les combattants de la Grande Guerre, aider et rendre hommage aux actes de courage des poilus par des commémorations et le culte du souvenir et, enfin, la reconnaissance de la Nation  envers ces combattants.

A Ducey

C’est dans ce climat d’entre-aide que le dimanche 3 août 1919, une réunion des combattants de la Grande Guerre a lieu à Ducey, dans la salle de justice de  paix, afin d’y discuter des bases d’une « association fraternelle entre tous ceux qui ont été appelés à la défense du pays”.

Un bureau y est formé et il est ainsi composé :
–        le président d’honneur : Dr. FLEURY
–        le président : M. TRINCOT de Juilley
–        le vice-président : M. BACHELOT de Ducey
–        le secrétaire : M. TISON, notaire
–        le secrétaire-adjoint : M. DELATOUR
–        le trésorier : M. TROCHON, quincailler
–        le trésorier-adjoint : M. Louis FERGOT, fils

Les délégués du canton sont :
–        Céaux : Jean-Marie JUIN
–        Courtils : François LIOT
–        Crollon : David ORVAIN
–        Ducey : M. BACHELOT, M. TISON, Dr.René TIZON
–        Les Chéris : Albert BOUCAULT
–        Marcilly : Victor LALOY
–        Juilley : Henri MOREL
–        Le Mesnil-Ozenne : François GUIBERT
–        La Boulouze : François VAUPRES
–        Poilley : Henri PICHON
–        Précey : Paul DESCLOS
–        Saint-Quentin-sur-le-Homme : J.-B. LEVILLAYER

Le 2 novembre 1919, Dr. FLEURY, maire de Ducey et président du conseil d’arrondissement, remet au nom de la ville de Ducey, un drapeau à l’Union des Combattants du Canton de Ducey. Un cortège composé d’enfants et de toute la population se rend ensuite au cimetière, pour déposer des fleurs sur les tombes des soldats morts pour la patrie.

Vers 16h, dans la salle du patronage, se tient une cérémonie de la remise aux familles des morts, des diplômes de la Reconnaissance Nationale.

Il faudra attendre 1921 pour que l’édification d’un monument aux morts dédié aux soldats tombés sur le front, soit confiée à l’artiste Gabriel Forestier. Les anciens combattants trouveront en lui, un symbole du sacrifice des combattants disparus mais aussi, un lieu pour se recueillir tous les ans, en plein cœur de la cité.

Inauguration du Monument aux morts de Ducey le 21 août 1921,
en présence des anciens combattants.
Pour en savoir plus sur le monuments aux morts de Ducey.

Les photos des anciens combattants du canton

Les anciens combattants du Mesnil-Ozenne vers 1925.
On reconnait au premier rang, au centre, Charles LERET élu maire de la commune de Marcilly le 11 février 1922, ancien soldat au 79 R.I.T.
LERET s’était distingué le 12 février 1916 pour « sa belle conduite aux tranchées sous le bombardement violent où il reçut plusieurs blessures sérieuses ».
– Journal de l’Avranchin, 6 mai 1916.
Les anciens combattants de Marcilly vers 1930.
Inauguration du monument aux morts de Les Chéris le 5 mai 1921, en présence des anciens combattants et de leur porte-drapeau.
Anciens combattants de Ducey.

L’Histothèque Jean-Vitel est toujours à la recherche de photos d’anciens combattants. N’hésitez à nous contacter si vous souhaitez nous confier des copies de vos archives, documents ou photographies.

Publié dans => Communes, => Personnalités, Non classé | Laisser un commentaire

Saint-Quentin : un drôle de mariage au XVIIIe siècle

Un procès, qui dura plus de dix ans, eut un retentissement national aussi bien dans les gazettes qu’à la cour royale. Il opposa une jeune fille de Saint-Quentin (diocèse d’Avranches), Mademoiselle Marie-Jeanne de Bellingant de Kerbabu, défendue par Me Aubry, à Monsieur le Marquis de Hautefort, défendu par Me Cochin. La demoiselle était la belle fille du seigneur de Saint-Quentin et habitait, avec sa mère, dans le logis seigneurial de cette paroisse. Le Marquis était le neveu du comte de Hautefort, important et riche personnage du royaume.
L’affaire a été résumée en 1739, avec impartialité semble-t-il, dans Faits et causes célèbres et intéressantes avec les jugements… par M. ***, avocat au Parlement. (BnF, Gallica)
C’est ce document que nous reproduisons ici.

Le contexte

Mademoiselle Bellingant de Kerbabu, fille du premier lit de madame la comtesse de Saint-Quentin, remariée en secondes noces au comte de Saint-Quentin, capitaine de vaisseau, accompagna sa mère à Brest, en 1725. Le comte de Hautefort, lieutenant général des armées navales, qui s’y trouva dans ce temps-là, vit son ancien ami, le comte de Saint-Quentin, sa femme et demoiselle de Kerbabu. Mais en rendant visite à la mère, il devint tellement amoureux de la fille, qu’il oublia pour elle la ferme résolution qu’il avait faite de ne jamais se marier, à laquelle il s’était quasi engagé, et avait été forcé lui-même de souscrire, en la publiant hautement dans le monde : il y songea cette fois sérieusement.

Mademoiselle de Kerbabu repartit et retourna dans ses terres. Le comte lui écrivait des lettres tendres, et qui ne respiraient que des sentiments d’estime et d’amour. Il a paru qu’il avait eu envie de l’épouser. Mademoiselle de Kerbabu a prétendu que la chose a été faite. Ce prétendu mariage a été disputé par l’héritier du comte d’Hautefort ; ce qui a occasionné le procès dont il va être fait mention.

M. d’Hautefort, revenu dans sa terre de Hauterive, fit si bien que mademoiselle de Kerbabu vint l’y trouver, confiée à une amie de sa mère, qui lui servait de chaperon.

C’est là, à ce que dit mademoiselle de Kerbabu, que le mariage a été arrêté et conclu. On voit une quittance sous seing privé, par laquelle le comte d’Hautefort reconnaît avoir reçu de ladite demoiselle la somme de 75 000 livres.

Le contrat de mariage, qu’elle prétend avoir été fait alors, ne s’est point trouvé, sinon une feuille volante, signée du curé d’Argentré, paroisse d’Hauterive, du comte, de la demoiselle, et de ses frère et sœur, datée du 19 septembre 1726.

Le comte ayant quitté Hauterive au mois d’octobre, il lui écrivit de Paris, en novembre. Il lui fait mention de leur mariage. Cette lettre fut suivie de plusieurs autres qui traitaient de différents arrangements entr’eux. Le comte mourut à Paris, le 7 février 1727. La demoiselle n’apprit cette mort que par la gazette.

Le comte de Surville, neveu du comte de Hautefort, prit le titre de marquis de Hautefort, ayant trouvé un testament qui le nommait légataire universel. Ce fut à lui que la demoiselle de Kerbabu écrivit ses prétentions ; et par sa lettre elle lui mande positivement qu’elle était sur le point d’épouser son oncle. Le marquis lui répondit, lui envoya la copie du testament ; et à l’égard du mariage dont elle parlait, il le traita dans sa réponse de chimère, à laquelle elle n’aurait pas dû seulement pensé. Sur ces dispositions du marquis de Hautefort, qui n’étaient pas en sa faveur, elle résolut de chercher des titres. mais après plusieurs voyages qu’elle fit à Laval, tout ce qu’elle put recouvrer, fut un acte de célébration de son mariage, dans un registre, au greffe de la justice royale de ce lieu, dont elle se fit délivrer une expédition en bonne forme, signée du greffier. La minute était une demi-feuille de papier timbré, non-cottée, ni paraphée, mais signée des parties, parents de la dame, et du prieur d’Argentré.

Extrait du mémoire de Mademoiselle de Kerbabu

Sur cette pièce elle rendit plainte au Châtelet, de la suppression d’un testament olographe, et de celle de la greffe de son contrat de mariage, qu’elle disait être dans la cassette du comte, se plaignant des manœuvres qui avaient été faites pour supprimer toutes les pièces justificatives.

Permission d’informer : sentence qui permet d’obtenir et de publier un monitoire.

La plainte était du 23 janvier 1723. Le marquis de Hautefort rendit pareillement plainte aux juges de Laval, le 4 février, laquelle disait que mademoiselle de Kerbabu avait voulu corrompre :
-> des notaires de Laval pour faire un contrat de mariage après coup ;
-> des contrôleurs pour le contrôler et le faire insinuer ;
-> qu’elle a glissé une feuille volante dans le registre du greffe de la dite justice ; et que cet acte se trouvera faux.

Sur cette plainte la justice entendit plusieurs témoins ; et sur l’information, la demoiselle fut décrétée de prise de corps, et le curé de Saint-Quentin, qui l’avait accompagnée dans ses recherches, d’ajournement personnel.

Remarque : Maitre Cochin , dans son mémoire, relève également, à l’encontre du curé de Saint-Quentin, Brulay, que le mariage, s’il avait eu lieu, aurait dû être célébré dans la paroisse de Saint-Quentin, lieu de résidence de la demoiselle de Kerbabu,

Elle fut arrêtée en conséquence, à cinq heures du soir, le 15 février 1728, dans la rue de Vaugirard. Les archers prétextant un ordre du roi, l’enlevèrent du carrosse où elle était avec sa mère, et la firent entrer dans un autre. La mère voulut suivre : mais les archers menacèrent de tirer sur son équipage. Ils firent faire au carrosse plusieurs tours dans Paris, avant d’arriver chez l’exempt Dujardin, qui devait la conduire.

On la fit monter, sur les neuf heures du soir, dans une chaise de poste, accompagnée de son escorte. Elle passa Versailles, et arriva à Neaufles fort tard.

On la mit dans une chambre au premier, pour y passer le reste de la nuit. Les archers s’emparèrent de toutes les clefs de l’auberge : on devait repartir le lendemain de bon matin. Elle se mit au lit. Dujardin et sa suite restèrent dans sa chambre : tous s’endorment, excepté mademoiselle de Kerbabu, qui n’en avait nulle envie. Quand elle vit tous ses gardiens endormis, elle se lève tout doucement ; elle va à la fenêtre, voit qu’elle donne sur la rue, elle prend sur le champ le parti de se sauver par cette fenêtre ; ce qu’elle exécuta sans réveiller personne, à l’aide de sa courtepointe qu’elle noua.

Elle n’avait pas osé prendre ses habits, de peur de réveiller Dujardin qui s’était placé tout près. Quand elle se fut coulée dehors le long de sa courtepointe, n’ayant que son corset et un jupon, et qu’elle fut dans la rue, elle dirigeait ses pas à l’aventure, lorsqu’elle entendit du bruit derrière elle. Elle se mit à fuir, de peur d’être découverte : et croyant se cacher dans des broussailles, elle se jeta dans une mare remplie de joncs, qui est précisément dans l’angle que forme le grand chemin de Villepreux et celui de Versailles.

Elle s’y tint jusqu’à ce qu’elle fût éclaircie que ce n’était qu’une charrette. Elle en sortit alors transie de froid. Enfin elle arrive dans une métairie. Les chiens viennent à elle en aboyant. Elle tombe de frayeur : ces animaux ne lui faisant aucun mal, elle se rassure, et se met à crier : une servante arrive. Cette servante la fit entrer dans une étable qui, par sa chaleur, lui sauva la vie.

Cependant elle a été environ deux mois toujours à la veille de rentrer dans ses chaînes : car dès que l’on s’aperçut de son évasion, il n’y a eu de recherches qu’on n’ait faites dans ce canton. Des officiers de justice, autorisés par des ordres secrets, ont fouillé les châteaux des environ. La maréchaussée en campagne à dix lieues à la ronde, des archers déguisés, des récompenses offertes, les menaces des curés dans les prônes, des espions répandus partout, tout cela n’a point ébranlé la charité des pauvres gens qui l’ont recelée constamment, jusqu’à ce qu’elle ait arrangé son affaire de façon à pouvoir se défendre sans crainte.

Au bout de deux mois elle vint à bout de présenter une requête à la cour de parlement, et d’être reçue appelante de la procédure du marquis d’Hautefort. Elle demanda 50 000 livres de dommages et intérêts, et de continuer sa procédure ; ce qui lui fut permis.

Opposition de la part du marquis.

L’affaire plaidée, intervint un premier arrêt du parlement, du premier juin 1730, qui condamna M. d’Hautefort à 20 000 livres de dommages et intérêts envers mademoiselle de Kerbabu, et 10 000 livres envers le curé de Saint-Quentin ; renvoie les informations faites et à faire au Châtelet, pour y être jugées, sauf appel ; dépens réservés à cet égard.

La procédure continuée de part et d’autre, intervint la sentence du lieutenant criminel, qui décharge le marquis d’Hautefort, et ses témoins au nombre de six, des accusations contre eux intentées par mademoiselle de Kerbabu, laquelle est condamnée en 10 00 livres envers le marquis, et 100 livres pour chaque témoin ; la dite demoiselle condamnée aux dépens envers toutes les parties, sauf à se pourvoir à fins civiles sur le surplus de ses demandes.

Le procès est suivi dans tout le Royaume

Appel à la grand’-chambre, où l’affaire fut plaidée. Enfin mademoiselle de Kerbabu n’ayant pas de preuves suffisantes, quoi qu’apparentes, pour constater son mariage, intervint l’arrêt définitif le 8 juin 1734, par lequel le mariage fut déclaré abusif ; la demoiselle déboutée de toutes ses demandes, même celle de 75 000 livres, contenue dans la quittance du comte d’Hautefort, qu’elle avait produite ; dépens compensés, sauf à elle à se pourvoir pour ses dommages et intérêts : les défenses de M. d’Hautefort au contraire.

Sur ces dommages et intérêts elle obtint un arrêt par défaut, du 6 août suivant, qui lui adjugeait 30 000 livres.
Le marquis se rendit opposant, et obtint des lettres d’état : mais la paix ayant fait cesser la raison de ces lettres, mademoiselle de Kerbabu rentra dans ses droits.

Cette affaire discutée de nouveau, elle ne put en dernier lieu obtenir de la cour, par arrêt du 30 janvier 1737, que la somme de 10 000 livres, et le procès fut terminé.


Près de 150 ans plus tard, en 1875 ce procès retentissant est évoqué dans le Journal officiel de la République française. Il est présenté comme un modèle de plaidoirie de la part de Cochin, avocat du Marquis de Hautefort.


Que faut-il penser de cette affaire ? Qui est dans la vérité ? Mademoiselle de Kerbabu était-elle dans son droit ? Un mariage a-t-il bien été contracté entre le Comte de Hautefort et la jeune fille ? Voulait-elle simplement récupérer l’héritage du Comte ?

Autre hypothèse : Notre petite oie blanche ne s’est-elle pas fait posséder par ce libertin de Comte qui lui a tenu bien des promesses pour arriver à ses fins ? Il y aurait alors dans la démarche de ce dernier du Casanova et aussi du Valmont envers Cécile de Volanges, dans les Liaisons Dangereuses !

Pas dupe, le Marquis d’Hautefort ne tient pas à perdre l’héritage pour une fille tombée dans les pièges de son oncle !

Mais, suite à cette affaire retentissante, qu’est devenue Mademoiselle de Kerbabu?


Pour en savoir plus, sur internet

L’Université de Saint-Étienne publie, sur son site, un poème satirique paru au XVIIIe siècle :
https://satires18.univ-st-etienne.fr/texte/chevalier-dhautefort-mlle-de-kerbabu-avocat-aubry-parlement/sur-le-chevalier-dhautefort-et-mll

Une importante documentation est en ligne sous la BnF Gallica. Il suffit de faire une recherche sur le mot Kerbabu.

Par exemples :

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire