Saint-Quentin : exposition 2019

Exposition dans les caves
rénovées de l’ancien presbytère

30 novembre au 08 décembre 2019
diaporama de l’exposition

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Un procès de sorcellerie à Saint-Quentin-sur-le-Homme

Décembre 1694, le haut fonctionnaire et intendant de justice, police et finance de la généralité de Caen : Nicolas-Joseph Foucault (1643 -1721) prend la plume pour relater dans ses mémoires, un fait qui l’indigne.

Nicolas-Joseph Foucault (1643 -1721)

« Le sieur de Glatigny, lieutenant criminel d’Avranches, a fait arrêter un prêtre, une femme et une fille de la paroisse de Saint-Quentin, aux quels il fait le procès comme sorciers.

Sur la présence de la procédure, j’ai trouvé la preuve fort légère.

J’ai même parlé aux accusés en présence de M. l’évêque d’Avranches, et nous avons reconnu que la fille était un esprit faible et d’une réputation qui n’était pas entière. On prétendit qu’elle était devenue enceinte du fait d’un cavalier en quartier d’hiver à Saint-Quentin, et que, pour sauver son honneur, elle dit qu’elle avait été ensorcelée et corrompue au sabbat par ce prêtre, qui avait soixante ans.

Le prêtre a tout méconnu, et le sieur de Glatigny l’a fait dépouiller tout nu et lui a fait enfoncer des aiguilles dans les parties de son corps pour chercher la marque insensible.

J’ai informé M. le chancelier de cette belle procédure, et, en attendant ses ordres, j’ai fait surseoir à cette instruction, qui se faisait à grands frais, aux dépens du roi[1]».

Claude Gillot, le sabbat des sorcières.

Même s’il lui est d’usage de se conformer aux mœurs et aux usages régionaux, l’intendant Foucault réfute les condamnations pour sorcellerie.

Et il n’est pas le seul à s’indigner sur ces procès. Quelques années auparavant, le président du Parlement de Rouen Claude Pellot (1619-1683) en fonction entre 1670 et 1683 intervient dès qu’il lui est possible contre les condamnations à mort de prétendus sorciers. Il entretient une correspondance avec Colbert dont il avait épousé sa cousine. Voici un extrait d’une lettre adressée au ministre de Louis XIV, non datée.

« … Je trouve, Monsieur, bien dangereux, sur la déposition de quatre ou cinq misérables, qui ne savent le plus souvent ce qu’ils disent, de condamner des personnes à mort… La matière, il me semble, est assez importante, afin que S. M. fit quelque règlement la-dessus, et que les juges seussent quelles preuves il faut pour condamner pareils gens. Car il y en a qui s’en moquent, d’autres qui ne s’en moquent pas et qui les font brusler, et il est fascheux que l’on voye que l’on se joue ainsi de la vie des hommes… »[2].

Claude Pellot était déjà intervenu auprès de Colbert a sujet d’un des procès les plus connus dans la Manche : celui des sorciers de la Haye-de-Puits en 1670. Les Archives Départementales de la Manche lui consacre un article[3].

Finalement, les accusés ont été graciés. Il semblerait que ce soit le cas également pour les trois accusés de Saint-Quentin. De plus en plus, l’élite condamne cette pratique archaïque et impose son exclusion du champ judiciaire.

 «En juillet 1682, un édit de Louis XIV réglemente les procès en sorcellerie ; le crime de sorcellerie est transformé en délit d’escroquerie ; seuls subsistent les crimes de sacrilège et d’empoisonnement »[4].


[1] Nicolas-Joseph Foucault, Mémoires de Nicolas-Joseph Foucault, éd. Frédéric Baudry, Paris, Imprimerie impériale, 1862.

[2] O’Reilly, Mémoires sur la vie privée et publique de Claude Pellot, conseiller, maître des requêtes, intendant, et premier président du Parlement de Normandie (1619-1683) : d’après de nombreux documents inédits, notamment sa correspondance avec Colbert et le chancelier Séguier. Claude Pellot, premier président du Parlement de Normandie, éd. H. Champion (Paris) et E. Cagniard (Rouen), 1881-1882.

[3] http://www.archives-manche.fr/Histoire-et-documents/p1732/Les-sorciers-du-Cotentin

[41] idem


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Exposition Saint-Quentin-sur-le-Homme

Exposition
du 30 novembre au 8 décembre 2019

Du 30 novembre au 8 décembre 2019, à Saint-Quentin- sur-le-Homme, a lieu une exposition intitulée « Le Presbytère et son environnement ».

La restauration des très anciennes caves du presbytère étant achevée, la municipalité accueille une exposition exceptionnelle réalisée par l’association Histothèque Jean-Vitel de Ducey.
Elle réunit une vingtaine de cadres photo et une dizaine de documents.
Les photos tirées de vieilles cartes postales présentent le presbytère et la vie du bourg, des années 1900 à 1930.

Cette exposition est visible gratuitement,
tous les après-midis de 14 heures à 17 heures,
dans les caves du presbytère.


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Un enfant sous la Révolution

De nombreux auteurs locaux se sont penchés sur les événements révolutionnaires du Sud-Manche. Fruits de recherches documentées, ils relatent cette période mouvementée et dangereuse pendant laquelle tant d’atrocités furent commises.

Le texte, mis ici à la disposition du lecteur, retrace, à travers les yeux d’un enfant, la vie et ses aléas dans le bocage de Brécey au cours cette période.

Le narrateur se souvient des exactions commises de tous bords, de la violence des Chouans à celles des armées de Bleus. Il se remémore les prêtres réfractaires ou constitutionnels s’appuyant sur la naïveté paysanne pour l’entraîner dans l’un ou l’autre camp. Il revoit encore l’arrivée dans les fermes de ces brigands, les « Chauffeurs », qui utilisaient si facilement la torture.
Ce document n’est pas un document d’historien. Ce sont les souvenirs d’un ancien notaire, qui, de lui-même, avoue de pas connaître l’art d’écrire. Il raconte donc, simplement, ce qu’il a vécu enfant.
Tous ces faits relatés ne sont pas propres à la région de Brécey. Ce présent blog en recense quelques-uns dans le canton de Ducey.

Pour la lecture, cliquez sur le lien : Un enfant sous la Révolution

Ref : Annuaire du Département de la Manche, 1889

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Quand la Sélune était navigable.

Pendant plusieurs siècle, le fleuve Sélune qui borde ou traverse les communes de Ducey, Poilley, et Saint-Quentin-sur-le-Homme était navigable. Les registres de délibérations de la commune renferment de nombreuses informations sur cette navigation :

« (…) avant la révolution, cette rivière était fréquemment couverte de bateaux pilotés connus sous le nom de gabares qui chargeaient à Granville et Saint-Malo quantités de marchandises et aux moyens desquelles, après avoir déposé ces marchandises tant à Ducey qu’en autres lieux, des bois mats, tant de construction, nourritures et autres que de livres et quantité d’objets étaient en tout expédiés (mots illisibles) mais encore pour l’accommodation des salines qui bordent la baie du Mont-Saint-Michel ; que depuis cette époque des gabares et des bateaux de petites dimensions, sont encore venus des fois chercher des bois de chauffage à l’usage des dites salines mais la grande navigation a disparu pour diverses causes que le conseil se voit exposer  [1]».

Les crues considérables et la présence de grandes quantités de vase déposées dans la rivière sont alors évoquées :

« Pendant l’été et ces automnes où les marées sont grandes, elles charroient une grande quantité de tangue qui se dépose pour couche plus ou moins épaisse sur les rives  (…).

Il résulte que non seulement la navigation sur la rivière s’est trouvée et se trouve encore non seulement interrompue mais disparue ; que la pêche de cette même rivière à raison de tout ce qui l’obstrue qui était jadis d’un assez bon précédent pour l’état est aujourd’hui minime ce qui a été l’objet de réclamation tant de la part d’une adjudication de la pêche aux alentours locaux ».

Aussi la commune de Ducey tente, au cours du XIXe siècle, d’obtenir des autorités le retour de sa navigation. En 1825, une enquête est demandée auprès du préfet en faveur de son rétablissement. Cette dernière ainsi que les diverses tentatives de navigation dans les années qui suivent, sont relatées dans les archives municipales[2] :

“Un grand bateau fut amené devant le château pour y prendre un chargement de pierre de taille pour construction, d’où après les avoir prises, il repris le tour de sa navigation et sortit de la rivière durant la même marée  qui tôt l’avait fait remonté.

En 1829, un autre grand bateau chargé de meubles au Pont-au-beau (Pontaubault) fut en l’absence de secours de la marée tiré à la cordelle par des hommes seulement et comme le premier, fut amené devant le château où il fit son déchargement et redescend après la rivière pour reprendre le même jour le lieu de la station sur les grèves.

En 1830-1831, des bois propres à l’usage des salines furent à diverses reprises déposés dans la place publique connue sous le nom d’embarcadère (…) et d’où après avoir séjourné plus ou moins longtemps dans cet endroit sans qu’il y fut nuire aucun empêchement en bois, furent enlevés et transportés par bateaux aux lieux de leur destination”.

Le 25 mars 1832, la ville demande que la Sélune soit maintenue navigable “comme elle a toujours été et que la location de la pêche sur ladite rivière ait également lieu comme par le passé”. Une ordonnance du roi du 10 septembre suivant, classe le niveau de la rivière de Sélune au rang des rivières flottantes et navigables du royaume.

Le préfet demande à la commune de prendre une délibération pour débarrasser la rivière des plantations et autres travaux réalisés en usurpation des rives afin que la navigation y soit rétablie au grand désir de plusieurs habitants qui attendent le moment venu pour y mettre des bateaux.

Une délibération datée du 20 avril 1834 relate les problèmes qu’il existe entre la commune et le comte de Semallé alors propriétaire du château et des terrains situés sur le bord de la Sélune appelés Pâtis et Matonnerie, qui ne sont donc pas publiques :

«  (…) de temps immémoriaux, les foires ont toujours tenu sur ces places ainsi que sur celles du pâtis et de la matonnerie et qu’en outre, les derniers ont de tous temps servi et servent constamment à y déposer toutes sortes et quantité de matériaux, ainsi qu’à y étendre journellement le linge des lessives qui est encore d’une vérité incontestable, que ces dernières places bordées à l’est par le chemin vicinal de Ducé à Avranches, à l’ouest par le chemin de hallage sur le bord de la rivière sont et ont toujours été des lieux publics destinés aux débarquements et aux embarquements  et qui ne pourraient être distraites de ce service public sans nuire et faire un tord considérable à la commune (…).

Le maire réclame le rétablissement libre du chemin de hallage le long de la rivière mais qui passe nécessairement sur les terrains du comte.

«  Ce chemin de hallage a, en effet, toujours existé dans les limites et les étendues désignées, c’est-à-dire, depuis le pont nord de l’îlet du moulin jusqu’à l’embouchure de la rivière d’Oir passant par derrière la halle aux blés[3] dans l’abreuvoir public, sur le pâtis, la matonnerie, la rive du pré de la ferme dit Talbot, rentrant à la pointe nord-ouest de ce pré sur un terrain vague attenant au chemin vicinal de Ducey à Avranches (…).

Il est de la plus grande utilité que les places du pâtis, la matonnerie ainsi que celle de l’emplacement de l’ancien chemin vicinal et de hallage situé vis à vis de la propriété de M. Hirou restent libres au public ainsi que cela a toujours eu lieu y recevoir et déposer les marchandises pouvant être importées ou exportées par la navigation de la rivière.

Le conseil a demandé que les moyens de clôture qui ont été enlevées l’année dernière sur ledit relais de l’ancien chemin de hallage et vicinal devant la susdite propriété, soient détruits, ainsi que les plantais mis sur le bord de la rivière afin que ce terrain serve d’embarcadère, être libre à tout accès.

Le maire, après avoir fait connaître que par suite à une espèce de convention passée en 1806 entre son prédécesseur et le dit seigneur, celui-ci se prétendait encore, en vertu de ses anciens droits seigneuriaux possesseur du terrain où est situé le chemin vicinal de Ducey à Avranches par Saint-Quentin. Le conseil adhère en ajoutant toutefois que le chemin vicinal d’Avranches, faisant suite à la rue Saint Germain passe ensuite par dessus la place publique longeant les dépendances du château, ensuite la clôture des vergers de la ferme arrivés à la barrière de cette métairie, se trouve au milieu d’un terrain vague nommé le Bois de la Touche, bois détruit par M. de Sémallé et autrefois à hautes futaies, lequel avait toujours et en tous temps, servi de promenade publique. (…) Ce chemin vicinal (…) se retrouvait sur le bord de la Sélune et au-delà sans interruption, la côtoyait jusqu’à ce qu’il fut arrivé à l’ancien pont du Val d’Oir, limite de la commune (…) ».

L’année suivant, le 10 juillet 1835, la Sélune est déclarée et maintenue navigable. Les archives municipales relatent :

“combien cette ordonnance est d’un grand avantage pour le pays et particulièrement pour notre commune en ce que cette rivière qui est d’un si facile accès à la navigation, peut avantageusement servir aux transports des marchandises prises dans les ports de Granville et de Saint-Malo ainsi que cela existait avant la révolution. Elle était une source de prospérité pour le pays ce qui peut encore facilement le réaliser à cet égard et par ces motifs (… ).

Le conseil municipal demande et supplie l’administration supérieure d’ordonner que des travaux soient nécessairement faits pour, d’une part, désobstruer  le cours de la rivière, en faisant disparaître tant dans le fond sur ces deux rives tous les dépôts de terre ou de vase ; faire disparaître également sur les deux rives toute espèce de plantation”.

Mais les tensions entre la commune et le comte de Semallé  se poursuivent concernant les accès à la rivière. Une lettre du comte datée du 15 février 1838 [4] en témoigne.

« Je ne désire rien autant que de vivre en bonne intelligence avec les habitants de Ducey et je crois le en avoir donné preuve depuis que j’en suis propriétaire et n’exigent aucune rétribution pour la location des objets qu’on me conteste aujourd’hui et dont je suis propriétaire de bonne foi (…) .

Vous devez sentir, Monsieur, que je n’ai pas oublié les injures et les calomnies atroces, consignées dans les registres du conseil municipal et dans divers mémoires depuis la Révolution de juillet[5]. Si j’ai été peu sensible pour moi, je l’ai été vivement pour les personnes qui les ont partagé avec moi, telles que feu Monsieur votre père, vous-même Monsieur Delaroche et le défunt bon Monsieur Champion. Les délibérations n’auraient-ils pas dû être déclaré faux et calomnieux par une délibération solennelle avant de demander une transaction … Mais si la commune consent à me rendre justice et à biffer des registres les sottises qui y sont consignées ; mais je fais remise à la commune de ce qu’il peut me devoir, pour la location des halles et du pâtis et consent lui donner ces objets moyennant 50 F. qui seront donnés tous les ans aux plus nécessiteux de la commune. Dans le cas où cette proposition serait refusée, l’affaire suivra son cours devant les tribunaux et je la soutiendrais  avec la conviction de mon bon droit et que je défends en général, le principe sacré de la propriété générale, base de la société.  Je suis et signé, le comte de Semallé ».

Mais la proposition ne semble pas avoir été acceptée dans l’immédiat et la nouvelle route départementale n°21 Paris-Brest est aménagée par le génie civil de 1840 à 1843. Celle-ci traverse la Sélune grâce à un pont nouvellement édifié qui prend naturellement le nom de « Pont neuf ».

En 1858, Maître BARON régisseur des biens du comte de Sémallé, adresse un courrier à ce dernier [7], dans  lequel il apporte des informations complémentaires sur la Sélune.

«  Monsieur le comte,
Pour me conformer à la demande que vous adressiez par votre avant dernière lettre, au sujet de la déclaration de la navigation de la Sélune, j’ai été obligé de prendre des renseignements auprès des anciens de notre commune. (…) que j’ai recueillis, ne pouvant ne donner moi-même, n’habitant pas alors Ducey.

Avant la Révolution de 89, la navigation s’exerçait sur la Sélune. On pense qu’une ordonnance royale, on ne sait de quelle date ni de quel roi elle émanait, avait déclaré cette rivière navigable, il venait très souvent des bateaux plats ou gabares qui apportaient des vins, des eaux de vies et denrées coloniales et autres marchandises et s’en retournaient emportant du bois, de la fonte formée en liste et des boulets.

C’était par cette voie que M. Sauvé père, l’ex représentant[6] faisait venir ses marchandises. L’embarquement et le débarquement se faisaient ordinairement tant auprès de la ferme que sur le petit terrain de friche par M. Pinot se trouvant auprès de votre pré que j’exploite.

 On a pu me dire jusqu’à quelle distance cette ordonnance royale avait déclaré la Sélune navigable sous la République ou le Consulat, un décret déclare de nouveau notre rivière navigable. Jusqu’à l’ancien pont, se porte que le perré de votre moulin se trouvant comprise dans l’étendue de la navigation.

Aussi jusqu’en 1834 ou 1835, la pêche fut louée, votre fermier était obligé pour pouvoir vendre des filets de ses pêcheries de payer chaque année une indemnité au fermier de la pêche.

En 1831, une nouvelle enquête eu lieu pour savoir si la Sélune devait continuer d’être déclarée navigable. M. Busnel s’y opposa de tous ses moyens mais tous les habitants de la commune riverains demandèrent qu’elle continua d’être navigable et, par une loi ou un décret rendu en 1834 ou 1835, la Sélune fut déclarée maritime ou navigable jusqu’au perré de votre moulin.

M. Pinot qui était chargé de l’enquête, et moi qui était on secrétaire, priment nos mesures afin que votre perré ne fut pas comprise dans la circonscription maritime.

C’est depuis la promulgation de cette nouvelle loi ou de ce nouvel édit que la pêche n’est plus louée et qu’il n’est plus permis de pêcher dans cette rivière qu’à la ligne. Si votre perré avait continué de faire partie de la circonscription maritime, votre meunier n’aurait pas le droit de tendre des filets à sa pêcherie.

Par l’établissement du nouveau pont, je pense comme vous M. le comte que c’est à tort que l’administration continue à conserver comme navigable la portion de rivière se trouvant entre les deux ponts ; en effet, entre ces deux ponts, la rivière dans ses plus grandes eaux n’a pas plus d’un mètre d’élévation, en aurait-elle davantage, où les bateaux pourraient-ils aborder ?

Du côté levant, toute la rive est bordée de maisons ou de murs de jardins. Du côté couchant, ce sont des murs et des maisons qui la bordent aussi, à l’exception d’une petite portion qui sert d’accès à l’abreuvoir et qui se trouve si élevée au dessus du niveau de la rivière que tout déchargement est impossible, du midi, c’est le perré de notre moulin et au dessus, la continuation de la rivière, et au nord, le nouveau pont. Il est impossible qu’aucun débarquement ne s’opère dans cet espace.

Sans votre pâtis dépend le nouveau pont. Jusqu’à l’abreuvoir de la ferme, la rivière n’est point assez forte ni présente assez de profondeur pour essayer de faire monter des bateaux. Aussi, d’après les renseignements que j’ai pris, jamais on a vu à cet endroit débarquer, ni embarquer aucune marchandise.

Si à l’époque de la déclaration de la navigation par le décret de la république, ou du consulat, la circonscription fut portée jusqu’à l’ancien pont, c’est qu’alors M. Sauvé qui était tout puissant, possédait un magasin sur la commune de Poilley, aux environs de l’ancien pont, que sur votre propriété, il n’existait qu’un passage à dos de cheval, qu’on pouvait s’opposait au passage des voitures, et que la navigation était arrêtée à l’ancien pont, on pouvait transporter avec des nacelles les marchandises jusqu’à l’abreuvoir existant auprès de cet ancien pont, mais à cette époque, il n’existait vis-à-vis cet abreuvoir qu’un terrain naguère qui se trouvait au niveau de la rivière, qui a été élevé de plusieurs mètres pour pratiquer la route qui communique de la route départementale n°21 au bas du bourg de Ducey et au lieu du pavement de Poilley qui forme une certaine agglomération. C’était fait pour empêcher la submersion de cette agglomération dans les grands crus, ce qui avait lieu dans tous les hivers, que ces travaux avaient été faits.

Mais depuis la Restauration et même avant, aucun bateau chargé de marchandises n’est venu à Ducey, même pas au Pontaubault où le flux se fait sentir bien des soirs plus fort ; actuellement que les routes sont bien réparées qu’une route départementale et une grande communication traversent Ducey, on ne verra plus y aborder aucun bateau.

Plusieurs motifs s’y opposent. La navigation ne peut s’exercer que pendant les plus grandes marées qui ont lieu cinq ou six fois par année, et qui ne durent que 3 jours. Il faudrait donc, en attendant ces marées, préparer les chargements mais combien faudrait-il de bois pour un chargement, d’hommes pour la conduite de ces bateaux et les halles, et combien de temps pour se rendre à Granville et à quel danger serait-on exposés ? Quel genre de commerce s’exerce à Ducey ? Aucun ! Autrefois, ce canton produisait quantité de bois pour la marine et le commerce, il n’y en a plus maintenant. Les forges à fer qui alimentaient nos portes de boucles sont détruites, une autre cause qui fera entièrement oublié cette navigation et empêcher de s’en servir, ce sera le chemin de fer allant de Cherbourg à Saint-Malo par Granville, passant au Pontaubault distant de Ducey de 4 km. Les choses resteraient-elles en état où elles sont que Ducey ne verrait aborder chez lui plus de bateaux car par les rouliers, on arrive souvent plus vite à Granville que par mer et les frais de transport ne sont pas plus onéreux puisqu’il n’est que de 50 centimes par 10 (ou 50) kilogramme.

La navigation de la Sélune est donc une charge pour l’état puisqu’il n’en retire aucun bénéfice et qu’il est obligé d’entretenir des gardes de pêche et de pourvoir au (…) curage de la rivière. J’ajouterai même que c’est un malheur pour l’agriculture que cette rivière soit déclarée navigable ; autrefois avant son (mot illisible) et son curage, elle montait sur la prairie, elle y déposait des boues qui la fertilisaient ; maintenant si elle déborde une fois tous les ans ce qui avait lieu une grande partie de l’hiver, elle n’y dépose plus rien. Les prairies ne sont plus arrosées, la chaleur détruit l’herbe, et pour obtenir une récolte, il faut engraisser ce qui est très onéreux ; aussi beaucoup d’habitants mettent-il leurs prés en terre labourable.

J’ai l’intime persuasion que si l’administration avait été bien renseignée lors de la dernière enquête, elle eut laissé les choses dans leur état primitif mais les habitants des communes voisines, qui s’attendaient à voir créer à Ducey un pont » se donnèrent bien de garde de faire connaître tous les renseignements que je viens de signaler et surtout l’impossibilité de créer un canal sur les grèves du Mt-St-Michel à cause des apports continuels de la mer qui auraient obstrué ce canal à la première venue (pas sur) d’une marée.

Je me suis occupé de prendre la mesure de la distance existante entre l’abreuvoir de la ferme et le nouveau pont, et entre ce point et l’aucun, il y a entre l’abreuvoir de la ferme et le nouveau pont une longueur de 182 mètres, et entre le nouveau et l’ancien pont, de 103 mètre. Si vous le désirez, je vous enverrais Monsieur le comte, cette mesure certifiée par M. le Maire de Ducey (…) ».

En cette même année de 1858, les délibérations de la commune commencent à mentionner l’intérêt d’accueillir le chemin de fer. Le commerce se tourne alors vers des moyens plus modernes et plus rapides. C’est ainsi que la navigation sur la Sélune est abandonnée.


[1] Délibération du 8 novembre 1835.

[2] Registre des délibérations municipales.

[3] On peut situer aujourd’hui l’ancienne halle au blé disparue, perpendiculaire au pont neuf entre la rue Saint-Germain et la rue du Général Leclerc, à proximité de la RD 976.

[4] Archives Départementales de la Manche, Chartrier de Ducey, 107 J.

[5] Lire article sur le Comte de Semallé

[6] Gervais Sauvé (1735-1801), député à la Convention, 1er maire de Ducey.

[7] Archives Départementales de la Manche, Chartrier de Ducey, 107 J 108.

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Libération 1944 canton de Ducey : Témoignage d’une famille (1939-1944)

Voici un deuxième exemple de témoignage sur la Libération recueilli en 2004 par la Bibliothèque Municipale de Ducey .
Il concerne cette fois la partie est du canton.

Le début de la guerre

De 1929 à 1936, la France est touchée par la crise économique, l’instabilité ministérielle, les scandales financiers et politiques. L’agitation atteignit son paroxysme lors des grèves et émeutes du 6 février 1934, jour où je pointai le bout de mon nez au hameau de La Houlle1. J’avais donc cinq ans et demi le 3 septembre 1939, jour de le déclaration de guerre de la France à l’Allemagne.

Nous nous trouvions, ma mère et mes frères, dans le haut du courtil2 . Les clochers environnants égrenaient leur tocsin lugubre. Un ancien de la guerre 1914-1918 passant en bécane sur la route s’arrêta un moment pour commenter les événements avec ma mère. Vivace aussi la vision des premiers chars allemands, énormes, descendant la rue du Génie dans un vacarme assourdissant. En dépit ce mon jeune âge, ces deux événements sont bien en place dans ma mémoire.

1 La Houlle : petit village de Saint-Quentin, proche de Ducey
2 courtil : petit jardin

L’occupation

L’occupant s’est installé dans la bourgade de Ducey principalement. Pour nous, les enfants, la vie a continué dans une quasi insouciance. Nous parcourions chaque matin nos trois kilomètres à pied, en direction de l’école Saint-Joseph. Les soldats allemands croisaient souvent notre chemin. Nous étions ébahis par leur marche cadencée, rythmée de chants surprenants. Ils se rendaient dans le champ de La Croix, route de Les Chéris, pour l’exercice.

Cette année 1940 connut le début de mes humanités et notamment l’apprentissage de la lecture avec Mme L.. Notre école était occupée par la troupe allemande et l’orphelinat, situé à 200 m, devait nous accueillir dans ses dépendances, les classes furent installées dans le fenil au-dessus des vaches.

A l’approche de l’été et pour obéir aux ordres des autorités, nous partions par la campagne avec nos maîtres, à la manière des lendits d’autrefois. Chacun était muni d’une petite boîte et nous traquions le doryphore dans les champs de patate des cultivateurs.

L’année scolaire 1943-1944 connut encore l’inconvénient d’une occupation de notre école mais l’immense avantage de grandes vacances anticipées. Cette décision des dirigeants du pays était motivée par l’insécurité grandissante liée aux possibles bombardements.

La montée vers le front

Le débarquement était récent et les régiments allemands refluaient depuis le Sud de la France en direction du front. Les grands axes étaient évités en raison des mitraillages et bombardements fréquents. Notre petite route allant de Ducey vers Saint-Loup fut donc très sollicitée. Les convois de voitures hippomobiles ne circulaient que la nuit. A certains moments, le trafic se pratiquait sur deux files, l’une pour les voitures à chevaux tirant une remorque ou un canon, l’autre pour les véhicules motorisés de toutes sortes. La chaussée (non goudronnée), les banquettes et les rigoles se confondaient en une masse informe.

Les convois arrivaient dans les fermes au petit matin. Chacun s’employait alors de son mieux pour camoufler le matériel et s’abriter du regard des aviateurs anglais. Les plants de pommiers ont eu, en ce temps-là, un grand rôle de camouflage. Bêtes et gens se reposaient alors jusqu’en fin de matinée. Les soldats recherchaient le confort d’un lit ou, à défaut, dormaient dans la paille ou le foin.

Leurs domestiques mongols, plus rustiques, s’enroulaient dans une couverture directement sur le sol. Ces derniers partaient ensuite, faux sur l’épaule, et ramenaient des ballots d’herbe ou de trémaine1 destinés à nourrir les chevaux. D’autres réparaient les voitures ou se mettaient en quête de nourriture pour améliorer l’ordinaire.

1 trémaine : trèfle vert

Et nous, les enfants, nous nous baladions entre les bivouacs. Pas de distribution de bonbons ou de chewing-gum, ce sera deux mois plus tard, mais nous n’étions ni repoussés, ni rudoyés.

Notre famille était composée de cinq garçons et de Colette, la sixième, trois ans, bien mignonne et cajolée de tous. Un grand soldat plutôt âgé, l’avait prise dans ses bras et la promenait en disant « côtelette, côtelette, gute. prima ». Était-ce pour ce soldat de base, l’évocation savoureuse et déjà lointaine de mets délicats ou peut-être la faim qui commençait à tirailler les estomacs ?

Une lapine du voisin qui s’était échappée du clapier, a terminé sa fugue cuisante au fond d’une roulante, noyée dans les nouilles avec le reste du café matin. Dois-je vous dire aussi qu’un soldat s’était armé d’une grande hache et, sans doute par l’odeur attiré, se dirigeait vers une soue1 où une coche2 faisait l’objet de ses convoitises. Ma mère défendit sa coche avec opiniâtreté et réussit à calmer l’intrus qui renonça finalement à son funeste projet.

Au cours des quatre années d’occupation, les paysans durent subir de nombreuses réquisitions de denrées et de biens de toutes sortes. Mon père ne put éviter la saisie de sa bouillotte3 avec laquelle il fabriquait une si bonne eau-de-vie. Elle fut probablement transformée en vilaines cartouches de mort.

Note 4

En cette fin de règne des Allemands, beaucoup de chevaux tués ou à bout de forces, des vélos fatigués, ne pouvaient plus être remplacés. Les soldats se lançaient à la recherche de montures à pattes ou à roues. Les paysans cachaient du mieux qu’ils le pouvaient leurs chevaux et leurs bicyclettes mais ces précautions s’avéraient souvent inutiles lors de la fouille en règle des bâtiments et des chemins creux.

Les deux vélos de mes parents et ceux des domestiques n’échappèrent pas à cette razzia. Dieu ! Que ma mère l’a pleuré, son joli vélo vert !

Le soir, les officiers et les sous-officiers se réunissaient en demi-cercle au pignon de la grange et le convoi se reforma pour quitter les lieux à la nuit tombante.

1 soue porcherie
2 coche : truie
3 bouillotte : alambic en cuivre
4 dessin extrait de Brevands au péril de la mer, 1979, HG, canton de Carentan

Dans les villes, l’approvisionnement était malaisé en raison des difficultés de transport et insuffisant de toutes façons. Dans nos campagnes, nous avions le privilège de vivre, sans le superflu bien sûr, mais en quasi autarcie, pour les denrées essentielles.

Les petits moulins de campagne, presque tous disparus aujourd’hui, ont eu, en ces temps-là, une grande activité.

Les boulangers de Ducey et des environs, ainsi que les paysans qui faisaient leur pain, s’approvisionnaient, en bonne partie, au moulin des Geins, proche de La Houle.

En cette période de juin 1944, la roue du moulin fut fortement endommagée. Cet organe étant le poumon du moulin, l’activité fut de ce fait, totalement stoppée. La réparation nécessitait un assez long délai de main d’œuvre et probablement aussi des fournitures spécifiques devenues rares comme le reste. Les instances régionales décidèrent de poser en urgence une ligne électrique et un poste de transformation pour un fonctionnement du moulin par moteur.

Un transformateur se trouvait disponible dans la région d’Avranches, je crois. Se posait alors le problème du transport. Les camions, peu nombreux avant la guerre étaient devenus un souvenir pour les civils. Il n’y avait plus comme moyen de transport dans nos campagnes que des tombereaux et des carrioles. Mon père, par contre, possédait une vachère sur pneus, ce qui convenait parfaitement à la situation. C’est ainsi qu’il fut réquisitionné pour ce service public. La mairie lui procura l’ausweis1 indispensable. Parti de bon matin. il assura ce transport et cette livraison en toute quiétude.

En fin d’après-midi, nous, les enfants, l’avons aperçu près des barrières de la ferme. Nous avons couru à sa rencontre et monté sur le prolongement des brancards, le long de la vachère.

1 ausweis : laisser-passer délivré par la Kommandantur

Deux Allemands, à bicyclette, se trouvaient dans les parages. Ils stoppèrent et firent comprendre à mon père que cette voiture avec cheval leur était nécessaire. Bien entendu, mon père sortit l’ausweis salvateur, mais ni celui- ci, ni aucune explication ne les convainquit de lâcher leur proie. Posément, un soldat sortit un pistolet qu’il pointa vers mon père et dit seulement : « Monsieur ». Il n’en fallait pas plus pour se soumettre.

Ma mère garnit prestement une musette de quelques effets1. Mon père embrassa ma mère et ses six mioches, puis rejoignit, sous bonne escorte, le lieu de rassemblement à la ferme de J.C. à la Touche. Il y retrouva Jean L. de la Houlle également, avec cheval et maringotte2.

Il s’agissait de transporter jusqu’au front du matériel de transmissions ainsi que des soldats avec leur barda. Selon mon père, ces soldats étaient originaires des villes et ne savaient pas atteler leurs chevaux, ni leur dispenser les soins nécessaires ; des Mongols, prisonniers du front russe, en étaient chargés. Une vingtaine de Bretons avec cheval et voitures faisaient également partie du convoi. Cet ensemble hétéroclite s’ébranla dès la nuit tombante et roula jusqu’à la pointe du jour.

1 effets vêtements
3 bouillotte : alambic en cuivre

La montée vers le front dura une semaine environ. Le danger devint vite fréquent. Mitraillages et bombardements par les avions obligeaient les convoyeurs à abandonner momentanément leur attelage sur la route et à se camoufler au mieux au pied des haies et dans les rigoles. Par bonheur, la précision était incertaine, mais il y eut tout de même des tués et des blessés parmi les hommes et les bêtes. Mon père fut notamment impressionné par de nombreuses vaches agglutinées et mortes dans une prairie.

Les Bretons et les Mongols profitaient de la confusion pour se sauver à travers champs. Tant et si bien qu’au bout de quelques jours, il ne restait ni Bretons, ni Mongols et les soldats durent finalement tenir les guides. Mon père était fier de nous préciser que lui et J. L. couchèrent tous les jours dans un lit, généralement celui des patrons de la ferme où ils cantonnaient et qui se levaient lorsque le convoi arrivait au petit matin.

L’officier commandant le régiment était plutôt sympathique et parlait un peu le français. Mon père lui fit comprendre qu’il tenait à ramener son équipage. Un dialogue s’instaura et l’officier lui promit un soldat accompagnateur pour le retour, sans être repris. II conclut ainsi « Tout mongols, tout partis vous, tout retour ».

Jean L. était domestique de ferme et n’était donc pas propriétaire de son équipage. Tout comme les Bretons, il aurait pu l’abandonner, mais il décida de se ranger à la décision de mon père. Le convoi acheva son épopée à Raids près de Carentan. Pour tous les deux, le cauchemar se terminait, pour les Allemands, les choses sérieuses commençaient.

L’officier tint parole et un soldat descendit du front dans la vachère de mon père. Bien que bien fatigués, ils furent tout de même arrêtés aux environs d’Avranches et contraints de prendre le matériel téléphonique à transporter au bois Dardennes à Ducey. Ils accomplirent sans encombre les quelques kilomètres les séparant de la Houlle et arrivèrent à la ferme en fin de matinée. Le soldat s’attabla avec toute la famille. Après avoir dîné avec nous, il partit sur la route et, dans la soirée, probablement rencontra un autre convoi et put ainsi rejoindre son unité. L’épopée avait duré neuf jours et Bijou, brave percheronne, avait, paraît-il, maigri de cent livres.

La Libération

Des gens plus âgés ou plus informés vous feront vivre, mieux que moi, l’approche des troupes américaines et la débandade des soldats allemands. L’un, le visage rouge et presque titubant, passant par la maison, but, d’affilée, treize verres de cidre versés par ma mère.

Saint-Quentin fut défendu avec acharnement et de nombreux chars allemands et américains furent mis hors de combat autour du village.

Ce dont je me souviens, c’est que ça « pétait » très fort. Nous avions quitté notre maison et nous étions abrités par une haie dans un chemin creux. Ma mère récitait le chapelet, enfants et domestiques répondaient en silence.

Il y eut bien sûr des victimes civiles. Six membres de notre famille, (les parents et quatre enfants), furent tués à Saint-Quentin, une bombe étant tombée sur leur abri.

Enfin, ce fut le calme… Pour la délivrance., il fallut attendre encore quelques jours, la Houlle se situant dans les écarts. Nous sûmes tout de suite que les Américains étaient à Ducey. Avec mes frères et sans en référer aux parents, nous avons pris le chemin de Ducey. Arrivés à la Maisonnette, route de Les Chéris, nous avons suivi une quinzaine d’Allemands qui marchaient en colonne et mains sur la tête, en signe de reddition. Je ne devais pas être le dernier à les traiter de « sales boches ».

Des soldats américains, certains couchés et l’arme en joue, les attendaient devant le restaurant de Mme D, La Croix d’Or. Les Allemands, affolés, gesticulaient et agitaient les bras en l’air. Nous avons assisté à la fouille et continué notre route jusqu’au restaurant T., en face de la distillerie. Des soldats nous ont montés sur un char, ils nous ont noué au cou, une cravate et coiffés d’un calot trop grand. Nous n’étions pas peu fiers de rentrer à la maison ainsi accoutrés. Il était venu le temps des chewing-gums, des bonbons, des chocolats et autres gâteries.

Alerte aérienne

Dans les jours qui suivirent, un régiment d’artilleurs américains vint prendre position dans les champs environnants. Ils creusèrent des grands trous circulaires autour desquels ils empilaient des sacs de terre; ils installèrent dans chacun un canon et une mitrailleuse pour parer au retour toujours possible des avions ennemis. Il y eut cette année-là un grand saccage des céréales, celles-ci n’étant pas encore moissonnées.

Comme au temps des Allemands, nous faisions notre tournée des popotes. Elle se révélait parfois fructueuse en friandises de toutes sortes et en découvertes de mets, pour nous totalement inconnus, tels que ananas au sirop ou du pain blanc moulé comparable à notre brioche.

C’est ainsi que, tenant ma petite sœur par la main, j’allais voir les Américains, dans le champ de la Croix, face à l’entrée de la ferme. Trois avions se profilèrent à l’horizon; c’était devenu banal tant nous en avions vus depuis quelques mois.

Mais il s’agissait d’avions allemands allant probablement bombarder le pont de Pontaubault, par lequel s’était engouffrée, telle une horde de bisons du Far-West, la troupe américaine du général Patton, en direction de la Bretagne. Ce devait être entre le 3 et le 9 août, période durant laquelle l’aviation allemande s’efforça, sans succès, d’attaquer, sans trêve, de jour comme de nuit, le fameux pont.

Une soudaine animation envahit tout le secteur. Un yankee nous happa prestement, ma sœur et moi, vers le trou le plus proche, près d’une mitrailleuse. Je n’avais pas peur, mais je fus fasciné par le positionnement des boîtes de cartouches sur la machine à tuer. Cette alerte fut de courte durée.

Nous apprîmes le lendemain qu’un avion s’était abattu sur une maison du côté de Le Mesnil-Ozenne.


Lire les témoignages

Le livret contenant l’ensemble des témoignages est disponible à la bibliothèque le Pressoir de Ducey-Les-Chéris.

Publié dans Guerre 39-45, Saint-Quentin-sur-le Homme | 2 commentaires