Ile Sainte-Marie : l’énigme de la tombe Lechartier, suite

5 La tête de mort hilare et deux os entrecroisés de la pierre tombale

De manière récurrente, on peut lire ce genre de texte, sur Internet entre autres :

Cette tombe se trouve dans le « cimetière des Pirates » :
« Sur un promontoire accessible à marée basse et faisant face à l’Ile aux Forbans, un verdoyant cimetière est le lieu de repos éternel d’aventuriers des mers du sud. A l’entrée de ce lieu en ruine, sur la première des tombes, une pièce de monnaie et quelques bonbons sont les dernières offrandes des guides locaux faites pour s’excuser des visites. L’une des pierres tombales porte l’emblème bien connu, un crâne et deux tibias croisés. Cette presqu’île est en effet la sépulture de pirates, de hors là loi, de fonctionnaires des colonies et de forçats étrangers. On y découvre aussi de nombreuses tombes de marins et trafiquants dont certaines datent du début du dix-huitième siècle. Ici, un capitaine semble avoir été enterré débout, là, un matelot s’est fait graver une épitaphe insolite par son meilleur ami… »

ou encore :

… En 1730 les pirates ne sont plus qu’une vingtaine sur l’île.
Certains reposent ici au cimetière des pirates dans un lieu pittoresque en haut d’une colline surplombant la baie et faisant face à l’énigmatique île aux forbans. Leurs morts fut rarement paisible et sur les tombes, dans la sérénité ombragée des arbres du voyageur, les noms et épitaphes depuis longtemps effacés. Quel lieu émouvant pourtant ! Mais une tombe se détache du lot. Elle est aujourd’hui renversée mais était à l’origine debout. Cette tombe est celle du pirate Le Chartier avec sa tête de mort et ses deux os croisés, portant comme épitaphe :
« Joseph Pierre Le Chartier, né à Ducey, département de la Manche le 10 avril 1788, Arrivé sur la flûte La Normande le 1er novembre 1821. Mort à Sainte Marie le 14 mars 1834. Par son ami Hulin. Passans priez pour lui « .

faisant de LECHARTIER un pirate enterré dans le cimetière de l’ile aux Forbans ! Il est curieux que ces mêmes textes qui font de lui un pirate, indiquent que la piraterie a disparu de Sainte Marie dès 1740. Alors pourquoi, dans ce cas, suggérer, que 85 ans plus tard LECHARTIER est pirate ?
De plus, aucun des documents relatant la triste expédition de 1821 de Sylvain ROUX ne parle de faits de piraterie. Région convoitée pour la colonisation aussi bien française qu’anglaise, il est plutôt fait état de rencontres entre navires de guerre qui croisent dans ces eaux.
Des pirates y sont-peut-être enterrés mais y reposent également, des fonctionnaires, des hors-la-loi, des forçats…(voir l’encart de la première partie concernant ALBRAND)

Il faut reconnaître que la représentation de la mort sur sa pierre tombale est singulière. Il existe bien des têtes de mort avec tibias croisés sur des tombes, en France, sans qu’il soit question de pirate.
Un exemple est toujours visible sur la tombe d’un prêtre de Montgothier (50), Mtre Laurent LEPRIEUR, des Biards, mort en 1771 : une tête de mort surmonte des tibias entre croisés entourés de cinq gouttes (larmes du Christ ?).

(Voir article "Histoire locale insolite", Valérie Houlbert, Journal La Gazette N° 2861 du 9 avril 2003)

Mais concernant la dalle funéraire de LECHARTIER, pourquoi une tête de mort hilare, entourée de trois flammes ?

Après avoir souffert de maladies dues au climat et aux conditions de vie, Joseph LECHARTIER était-il content d’être délivré ? Avait-il lutté longtemps contre la mort, et celle-ci ayant gagné, riait-elle de sa victoire ? Ou plus simplement, Hulin a voulu représenter son ami tel qu’il était vivant : souriant, agréable, bon vivant ?

6 Dernière partie de l’épitaphe : « PASSANS PRIEZ POUR LUI »

Bien que LECHARTIER se soit marié selon les rites malgaches, HULIN demande de prier pour lui. Simple formule usuelle ? Référence à sa vie difficile et douloureuse ? Ou plutôt conviction religieuse toujours ferme de la part de HULIN. (de retour en France, ce dernier se conformera aux rites de l’Église Catholique)

Symbolisme religieux :
La flamme évoque la vie. Elle suggère aussi le souvenir vivace et la transmission et représente également la pensée qui permet d’orienter la marche les ténèbres.. Elle est régulièrement présente dans l’image du Phénix.
Une autre interprétation de la flamme est la transfiguration de l’âme qui s’échappe du corps avec la mort .
Le crâne et les os allongés sont l’image réaliste de ce qui restera du corps. Cette représentation a longtemps symbolisé la mort; ainsi sur les dalles funéraires des églises anciennes. Le crâne et les os allongés étaient les éléments de la dépouille qui, généralement, constituaient les ossuaires, constructions correspondant à la préoccupation de la Résurrection.
Si les os allongés sont identifiés comme les tibias, ils suggèrent la terre, en opposition au crâne, l’organe le plus proche du ciel.

 (Ref : Jacky Legge Conservateur du patrimoine architectural des cimetières de Tournai.)

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 ( ref : Voyage à Madagascar, Mme Ida Pfeiffer, 1881)

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7  Son ami HULIN

L’inscription de la pierre tombale de Joseph LECHARTIER est l’œuvre de son ami HULIN.

Qui était HULIN ? Certainement le parrain de Joseph François, fils de Joseph LECHARTIER. HULIN a dû revenir avec l’enfant de Sainte Marie, et a ainsi pu renseigner de façon précise le curé de Poilley quant à l’état civil de l’enfant, son lieu exact de naissance et les donnéesLech_Hul_du-signature-hulin-bapteme-filleulconcernant le mariage de ses parents.

Le relevé BMS du baptême nous donne également les prénoms et la signature de HULIN : Pierre François HULIN.

Né le 29 novembre 1797 à Poilley, il est le fils de Julien HULIN, laboureur en cette paroisse mais originaire de Précey, et de Françoise ETIENVRE. Il est prénommé Pierre François Jean.

Il se marie le 19 novembre 1838 à Poilley avec Adèle Aimée HULIN, fille de François HULIN, cultivateur, 55 ans et Louise COLIN, 57 ans, cultivatrice, de Poilley, ayant obtenu une dispense du deuxième au troisième degré de consanguinité.
Le frère d’Adèle, François HULIN est témoin à leur mariage.

Il est donc présent en France depuis au moins un an lors du baptême de son filleul Joseph LECHARTIER.

Il est présent, aussi, au mariage de sa sœur Modeste en 1841, à Poilley :
« en présence de Gilles Colin,laboureur…, de Monsieur pierre hulin frère de l’épouse laboureur agé de quarante trois ans aussi domicilié en cette commune, de Dominique lefeuvre… »
Le BSM indique pour lui « Monsieur Pierre HULIN », laboureur, âgé de 43 ans.

La signature en tant que témoin au mariage de sa sœur est la même que lors de son mariage et du baptême de Joseph Lechartier.

Lech_Hul_s_-signature-hulin-mariage_sÉcriture penchant à droite, la jambe droite du « n »se prolongeant par un un trait encerclant le nom, avec vaguelettes sous ce nom. On distingue le prolongement de ce trait dans le haut de la boucle du « h ».

 

Pierre HULIN assiste également au mariage de son beau-frère Ambroise HULIN, on retrouve sa signature sur l’acte du mariage.
Il décède en août 1875, à Poilley, l’état civil indique qu’il est cultivateur. Sa tombe existe encore (en 2013) dans le cimetière de l’église de Poilley. Entourée d’une grille en fer forgé, elle est située coté sud, près du calvaire et du carré réservé aux sépultures des prêtres.
Le couple François HULIN – Adèle HULIN ne semble pas avoir eu d’enfants, aucun acte de naissance n’a été retrouvé.
Adèle survivra plus d’un quart de siècle à Pierre. Elle décède le 25 août 1903 à Poilley. Ce sont deux de ses voisins qui viennent faire enregistrer son décès, la déclarant « rentière ».

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Tombe de Pierre HULIN et de sa femme, Poilley, janvier 2011

Au dos de la stèle on peut lire :

Ici repose
Pierre HULIN
décédé le 29 aout

1875
dans sa 79 ème année
DE PROFONDIS

Pierre HULIN a-t-il fait fortune à Sainte Marie ? Bien qu’il ait pu revenir en France avec le fils de son ami, il semble que sa vie à Poilley soit restée modeste. On ne le retrouve pas dans la liste des plus imposés du canton, cependant l’importance de sa tombe reflète une certaine aisance de la famille.
Il ne semble pas non plus avoir participé à la vie de la commune, au sein du Conseil Municipal.

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Dans le « Journal de l’Avranchin  » du 26 octobre 1845, une petite annonce nous rappelle son lointain voyage. Il est donateur de trois échantillons de tissu d’écorce d’arbre de Madagascar au musée d’Avranches. (tissus et étoffes cérémonielles faites à partir des fibres d’écorces)

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 8  Quelques remarques

Dans ce canton de Ducey, loin des agitations parisiennes, quels intérêts ont pu pousser Joseph LECHARTIER et Pierre HULIN à partir sur la Normande ? Comment ont-ils connu cette expédition? Si le but était le négoce, comment s’est organisé le financement d’un tel départ ?
On peut, bien sûr, envisager qu’ils se sont embarqués comme matelots pour financer le voyage, mais une fois à Sainte-Marie, comment ont-ils eu les fonds pour leur négoce puisque HULIN indique que Joseph LECHARTIER était marchand.
Et le retour avec l’enfant, par quels moyens a-t-il été assuré ?
Qu’est devenue Dame Valoutia ? Est-elle décédée avant le départ de Joseph François, son fils ?
Pour ce dernier, aucune trace actuellement n’a pu être retrouvée dans les registres de Poilley, lieu de résidence de son parrain, ni à Ducey, lieu de résidence de sa famille.

Des trois sœurs restantes de Joseph Pierre LECHARTIER, seule Virginie s’est mariée, en 1828, avec Charles TOUCHARD, marchand tanneur. Leur première fille, Amélie Marie, naîtra en 1832 à Ducey. Une autre sœur Marie LECHARTIER est décédée à Ducey, carrefour Les Fosses (actuellement carrefour rue du Couvent et rue de la Communauté) en 1837 et Sophie, la dernière sœur, au bourg de Ducey en 1870.
Quant à son frère Amant, né en 1792, jusqu’à présent, à part pour sa naissance, aucun autre document ne nous renseigne sur sa vie.

Lech_Hul_M__malgache-paysage-v2 (FILEminimizer)

( ref : Voyage à Madagascar, Mme Ida Pfeiffer, 1881)

 

 

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